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Dévoration est nation par Kamel Daoud

14 octobre 2013

Kamel Daoud

Du martyr à la mâchoire. Juste pour la rime. Demain donc on va manger. Le regard fixe, la mâchoire lente comme la meule, les yeux farouches pour éloigner les autres prédateurs, le grognement sourd qui enferme le langage dans une seule syllabe et la nuque hérissée par l’inquiétude. Cela fait un millénaire que nous sommes colonisés et, sourdement, l’indépendance pour nous est essentiellement le rassasiement. Cela fait des siècles que nous mangeons mal ou peu ou pas du tout et que les colonisateurs nous mangent. D’où ces centaines de synonymes que nous donnons au verbe « manger ». Qui veut dire « prendre », rafler, voler, corrompre, être corrompu, mastiquer, se remplir, indexer un pourcentage sur un contrat ou une facture, coloniser, harceler, dominer, agacer, stresser, cannibaliser, faire pression sur quelqu’un, coincer une personne, prendre, gagner un jeu de dames, réussir un échec et mat et battre et vaincre. En gros manger a le sens trouble, absolu, obscure et inquiétant d’avaler : la terre, l’argent, l’adversaire, la poche, la monnaie ou le pays et l’histoire. Manger est posséder. S’approprier aussi. Le bail est paraphé par la mâchoire pas par le consensus et les institutions. Qui mord dine. Qui dine possède un drapeau. Qui a le drapeau a des dents. D’où le synonyme prétendument loufoque ou moqueur mais secrètement exact donné à l’hymne national « Kassaman ». Alias Partageons. Partager le manger. Un ventre rempli c’est un pays calme, un régime serein, un peuple qui roule. Un mouton est un prestige, un bœuf est un comble. La faim est chez nous millénaire et remonte à si loin qu’on peut la raconter avant de l’avoir vécue tant elle imprègne la mémoire collective. C’est donc son contraire qui assure le sens du bonheur. L’homme qui mange bien est l’homme qui a atteint le sens de la vie nationale. L’indépendance est un festin, le bien-vacant est une bouchée, manger n’est pas assimiler les sels et les fibres du monde mais dévorer le monde avant qu’il ne vous dévore. C’est une guerre pas un plaisir, un rapport de force pas de dégustation. Voyez-nous durant le mois du ramadan : on dirait la fin du monde, la panique, le piétinement et la pénurie. C’est la peur panique de retomber dans la faiblesse et la disette qui ont duré mille ans. Toute notre histoire est une guerre longue. Le repas y a été longtemps frugal et le pain sec. Pour une fois que l’on va bien manger, on le fait en dévorant, pas en goûtant. Le mouton, dans notre univers mental, n’est pas là pour être sacrifié à la place du fils, mais pour rappeler ce qu’a vécu l’ancêtre. Et manger à sa place.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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