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Situation politique en Algérie : L’équation Bouteflika par Mourad Bencheikh *

4 octobre 2013

Contributions

Les Algériens ont appris la gravité de l’accident cardio-vasculaire subi par leur Président et la lourdeur de ses séquelles, par la durée de l’hospitalisation et l’admission dans un établissement de rééducation pour grands handicapés. 

Ils n’ont eu droit qu’à la communication officielle manifestement prise de court par ce tournant du destin. La médecine militaire française

a fait des prodiges ce dont a été privée son homologue algérienne. Le choc subi aurait pu être fatal. Ses séquelles seraient d’ordre moteur et n’auraient affecté ni les organes essentiels de la vision ou de l’audition ni les facultés mentales. La paralysie des membres inférieurs n’empêche pas le plein exercice du pouvoir et Franklin. D. Roosevelt a bien rempli ses trois mandats et le début du quatrième sur une chaise roulante. Le Président semble donc s’en être sorti dans l’ensemble. C’est tant mieux pour l’Algérie qui n’a pas été confrontée aux aléas d’une brusque vacance du pouvoir. C’est tant mieux pour lui-même en espérant qu’il pourra achever son actuel mandat. Tout indique cependant qu’il n’aura pas la sagesse, après cela, de « vivre entre ses parents le reste de son âge » (Joachim Du Bellay, heureux qui comme Ulysse). C’est-à-dire de prendre une retraite méritée après une vie bien remplie. Les Algériens s’en doutaient ; ils savent désormais que le Chef de l’Etat envisage des réformes sur mesure qui lui permettront de rester au pouvoir jusqu’à sa mort.

Le discours de Sétif a admis le grippage du système et le besoin d’une ouverture politique. Il a été prononcé quelques mois après les bouleversements intervenus dans la région en janvier 2011. L’ampleur de l’effervescence sociale et sa simultanéité à travers une bonne partie du territoire national ont manifestement fait craindre un effet domino autrement dit, un scénario à la tunisienne. Il semble cependant qu’une autre analyse ait prévalu au fil des dérives des « printemps arabes ». On a joué la carte de l’exception algérienne ; cherché à renvoyer l’image d’un pouvoir fermement installé aux commandes, maîtrisant parfaitement sa violence régalienne et gérant les ressources du pays au mieux des intérêts de son peuple. Les grandes puissances préfèrent naturellement que l’Algérie soit épargnée aussi longtemps que possible par les tempêtes avoisinantes : elle contrôle sa propre émigration illégale, ralentit celle en provenance des pays du Sahel, contribue activement à la lutte contre le terrorisme transnational (Tiguentourine a été en définitive, salué malgré quelques critiques d’ordre tactique ou humanitaire) et représente enfin, ce qui est loin d’être négligeable en ces temps de crise économique mondiale, un marché gros importateur de biens et de services et bon payeur de surcroît. Autant de raisons qui expliquent le nombre important des délégations de haut niveau en provenance des pays qui comptent. On comprend mieux dès lors pourquoi l’annonce de réformes a été suivie par un attentisme mutique pendant deux années consécutives, et pourquoi aussi rien n’a filtré sur la nature et la portée des réformes constitutionnelles en préparation.

Tout le monde aura noté par contre, avant la maladie du Président, les appels récurrents du chœur des affidés à un quatrième mandat de même que les rumeurs insistantes sur la création de la fonction de vice-président. Un quatrième mandat et son pendant, la conduite d’une campagne électorale par nature épuisante, étant devenus hypothétiques en raison de la maladie et de la probabilité de ses dommages irréversibles, il semble qu’on penche de plus en plus vers une espèce de plan B dont les composantes seraient une prolongation de mandat et la création de la fonction de vice-président. Celle-ci ne poserait aucune difficulté d’ordre juridique. Elle pourrait même être favorablement accueillie par une partie de l’opinion publique en tant qu’elle serait de nature à mettre fin à la paralysie bien réelle des institutions. On peut s’attendre à ce que le vice-président soit nommé et supposer sans risque d’erreur que ses fonctions seront, prioritairement celles que le Président a de plus en plus rarement assumées au fil de ses mandats. Il devrait ainsi présider le conseil des ministres et représenter l’Algérie à l’occasion des grandes échéances internationales. Quant à son profil, il devrait être grosso modo celui-ci : partisan déclaré du quatrième mandat ; génération de l’indépendance, universitaire distingué ; solide expérience du terrain ; discipline à toute épreuve ; islamiste bon chic bon genre, ou démocrate bon teint, en tout cas ouvert à la modernité, orateur hors pair et télégénique de surcroît. Tout le portrait-robot en somme de quelques hommes du Président qui n’aura que l’embarras du choix pour désigner l’homme idoine.

La prolongation de mandat est une autre paire de manches. Il est question en effet de transformer l’actuel mandat en septennat ce qui reviendrait à contrevenir au principe intangible de la rétroactivité des lois et in fine à notre Constitution. Mais peu importe, l’intérêt supérieur du pays exige que, même diminué par la maladie, le Président reste aux commandes du pays car de la même manière qu’il a rétabli la paix civile et su la maintenir, il saura préserver l’Algérie des ruptures systémiques brutales advenues ailleurs. S.B.S, seul Bouteflika sait… Lui ou le chaos… Tel est le double message subliminal contenu dans le discours dominant pour préparer les esprits au nouveau tripatouillage constitutionnel qui s’annonce.

C’est, selon toute probabilité, le plan de substitution à un quatrième mandat pur et simple. Le processus de son application, retardé pendant trois mois, a été finalement engagé avec la visite du premier ministre et du chef d’état major à l’hôpital de val de grâce. Les images du Président, diffusées à cette occasion et en d’autres de même nature, à son retour au pays et épisodiquement depuis, sont focalisées sur les progrès de la convalescence et assorties de commentaires, invérifiables pour le commun des mortels, selon lesquels les rencontres avec les hauts responsables du pays sont autant de séances de travail sanctionnées par des directives présidentielles. Devenue un élément central de la stratégie d’ensemble, la communication sur la santé du Chef de l’Etat, donne lieu à de soigneuses mises en scène. Celle du 5 septembre 2013, par exemple, insiste sur la motricité retrouvée des deux membres supérieurs ; l’écriture sur un bloc-notes pour indiquer l’inexistence d’une agraphie ; le mouvement des lèvres pour suggérer la fin de l’aphasie ; la concentration du regard et son intensité pour montrer à la fois sa maîtrise des dossiers et sa volonté de les régler. Le sourire éclatant du premier ministre apparaît dans ce contexte comme une invitation à l’optimisme. Comme la manipulation de l’image, l’effet d’annonce de la réunion du Conseil des ministres (ajournée à plusieurs reprises sans un mot d’explication) vise à accréditer l’idée d’une reprise en mains effective par un chef d’Etat de mieux en mieux portant et en pleine possession de ses facultés mentales et donc en mesure d’assumer toutes ses fonctions constitutionnelles. Ceci afin de faire pièce à ceux qui dénoncent la paralysie des institutions, réclament l’application de l’article 88 de la constitution et une élection présidentielle anticipée. Les images du conseil des ministres, enfin tenu, n’ont pas été de nature sans doute à les faire changer d’opinion.

Mais il ne s’agit pas tant de dissiper le scepticisme ambiant que de justifier le déploiement du dispositif. Sa première phase a concerné la remise au premier ministre du rapport de la commission d’experts, chargée de la préparation d’une réforme constitutionnelle ; la seconde, la désignation à la hussarde du nouveau secrétaire général du FLN ; la troisième, le remaniement ministériel d’une envergure sans précédent non pas tant pour le nombre des ministres sortants que pour les portefeuilles concernés. La Défense nationale, la Justice, l’Intérieur et les Affaires étrangères changent de titulaires. Leurs remplaçants, en ce qui concerne les trois premiers sont des proches parmi les proches. Le nouveau chef de la diplomatie, jusqu’à sa nomination, était commissaire pour la Paix et la Sécurité à l’Union africaine, poste auquel il a été élu et réélu avec le soutien actif de l’Algérie. C’est un brillant diplomate de carrière, maîtrisant à la perfection l’arabe, le français et l’anglais et en mesure par conséquent, grâce aussi à son professionnalisme et à son entregent, bien mieux que son prédécesseur, de promouvoir la démarche du pouvoir au plan international. La quatrième phase a été la nomination d’un exécutant dévoué à la tête du Conseil constitutionnel. La cinquième sera le congrès du RND d’où sortira, selon toute probabilité, un secrétaire général aux ordres. Après quoi, les avant-projets des réformes seront rendus publics et adoptés tels quels par la majorité automatique des deux chambres réunies. Ce sera en d’autres termes la reprise du mauvais scénario qui a permis d’avaliser le déplafonnement du nombre des mandats présidentiels. Tout donc est verrouillé pour qu’il soit tourné sans accroc.

Qui au sein du pouvoir pourrait s’en offusquer ? Depuis le CNRA du Caire en 1957, l’autoritarisme irrigue à ce point le système – sur fond de liquidations physiques mal ou jamais élucidées et de coups de force contre les pouvoirs en place – qu’il est devenu à l’indépendance de l’Algérie, le mode de gouvernance imposé et érigé au rang de loi fondamentale non écrite ; la Constitution étant un pis aller modifiable au gré des nécessités du moment. Ce dévoiement a eu pour conséquence inéluctable de heurter frontalement les principes de représentativité populaire et de séparation des pouvoirs. Le premier a été réduit à un simple habillage démocratique bidouillé par le biais d’une classe politique tenue par une hiérarchie ombrageuse — la sinécure et la prébende— et rassemblée au sein d’un parti unique puis répartie, après octobre 1988, entre ce dernier et ses différents avatars dont le plus récent, « l’alliance présidentielle », comprenant les islamistes dits modérés, a été pendant les deux premiers mandats et une grande partie de l’actuel, l’auxiliaire dévouée du pouvoir. Quant au principe de la séparation des pouvoirs, autant dire qu’il n’a jamais été appliqué en Algérie où le pouvoir législatif comme le pouvoir judiciaire sont étroitement dépendants de l’Exécutif. Avec le passage des générations, la légitimité révolutionnaire a été purement et simplement remplacée par l’obédience absolue au système. Après le régime à parti unique qui a gouverné sans partage pendant vingt six ans ; la dictature, qualifiée de molle car enrobée d’un simulacre de démocratie, qui l’a remplacé après octobre 1988 ; voilà qu’on cherche maintenant à mettre les Algériens devant le fait accompli d’une transition façonnée et contrôlée d’un bout à l’autre par le Chef de l’Etat qui, comme Gabbalaoui, le personnage central du roman culte de Naguib Mahfouz, Aulad haratina, occupera « toujours les esprits avec sa présence-absence » ( Bacima Ajjan-Boutrad, Le sentiment religieux dans l’œuvre de Naguib Mahfouz, Sindbad, Actes sud, 2008, p.27,).

Une succession de Bouteflika par lui-même pour un mandat limité le temps d’une transition féconde ? Est-ce bien crédible ? Cela l’aurait été, sous réserve d’inventaire naturellement, si le troisième mandat avait été justifié par une telle démarche et non par de vagues considérations économiques. Le Chef de l’Etat aurait laissé ainsi le temps au temps. En cinq ans il aurait pu engager et faire avancer le processus d’une rupture systémique permettant de restaurer le libre jeu des institutions et d’instaurer un régime démocratique à part entière. En ne le faisant pas, il a manqué l’occasion unique de rentrer dans l’Histoire par la grande porte.

En le faisant maintenant à six mois de l’échéance de l’élection présidentielle et en restant muet sur l’organisation de la transition et ses objectifs, il ne fait que confirmer qu’il est resté prisonnier de sa conception autoritariste du pouvoir inculquée de 1957 à 1978 par son maître à penser d’alors, l’ancien président Houari Boumédiène. On peut dès lors imaginer la tournure que prendra cette transition. Ce sera le changement dans la continuité. Le changement concernera les hommes, ceux qui ont participé à la lutte de libération nationale (c’est le sens du fameux « tab jnanou ») mais aussi de la génération suivante qui ont blanchi sous le harnais ou déçu pour une raison ou une autre. Le dernier remaniement ministériel et la réorganisation du ministère de la défense nationale indiquent à l’évidence que le processus est en marche et touchera tous les grands corps constitués de l’Etat. La continuité sera la poursuite de l’extrême centralisation du pouvoir. On nous promet en d’autres termes de faire du neuf avec du vieux usé jusqu’à la corde. Les Algériens, qui ont tant souffert depuis la nuit des temps, auraient mérité d’avoir un Lula comme président. Ils ont droit à un Moubarak. A quoi peuvent-ils s’attendre dans les mois qui viennent ? Trois cas de figure sont possibles :

1/ La démarche en cours se concrétise

Alors, il faut craindre que, s’inscrivant en droite ligne de celles qui l’ont précédée, elle ne fasse qu’exacerber les dérives engendrées par la dialectique d’un pouvoir incontrôlé depuis 1957 et conduire à l’irréparable. Comme en 1988, mais en pire car le mécontentement s’est accumulé sur fond de déséquilibre régional de moins en moins supporté par ses victimes et de violence protéiforme touchant l’ensemble du territoire national. Le nombre déjà impressionnant des laissés pour compte ne fait qu’augmenter au rythme de l’échec scolaire. La liberté d’importer a tué l’entreprise donc l’emploi et aggravé le chômage dans une spirale sans fin. Il faut s’attendre à une radicalisation de l’effervescence sociale car l’Etat n’a plus les moyens de satisfaire, de façon inconsidérée et populiste, les revendications salariales à la chaîne. Il en sera de plus en plus ainsi avec la baisse continue de nos ressources pétrolières. II ne faut pas exclure les provocations et les entreprises de déstabilisation. L’ennemi de l’intérieur existe bel et bien et ses tentacules sont partout, dans la corruption, le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale, le trafic des stupéfiants, la surfacturation, l’incivisme, la bureaucratie, la contrebande, l’intolérance. L’ennemi de l’extérieur existe tout autant. En premier lieu le Maroc, enfant gâté des pays occidentaux qui comptent et ouvertement soutenu par les monarchies du Golfe, qui fait tout pour isoler et déstabiliser notre pays et se substituer à lui comme Etat pivot dans la région. Une nouvelle preuve vient d’en être donnée par le camouflet reçu par la délégation algérienne à l’occasion des cérémonies officielles marquant l’investiture du nouveau chef de l’Etat malien. A force d »impopularité au plan intérieur, le pouvoir se replie sur lui-même. Son autisme se traduit par l’isolement de ses représentants dans des forteresses imprenables et coupées du monde et son agoraphobie par le besoin vital des mêmes de ne se déplacer à travers le territoire national que dans le périmètre réduit de leurs escortes surarmées. Coupé de cette société qu’il ne connaît pas et ne consulte jamais, le pouvoir fonctionne en vase clos et la société le lui rend bien qui l’ignore. Ce déphasage entre pouvoir et société, l’effervescence sociale devenue endémique et les dangers de toutes sortes, qui menacent l’Algérie, sont autant d’ingrédients d’un mélange particulièrement instable dont l’explosion peut se produire à tout moment. Le tout sécuritaire sera alors impuissant, comme il l’a été ailleurs, à empêcher une rupture systémique imposée par la rue.

2/ Une vacance du pouvoir

Plus peut-être que son prédécesseur qui aurait démissionné de son poste quelque temps avant d’avoir été nommé ministre de l’Intérieur, l’ancien ministre des affaires étrangères et nouveau président du conseil constitutionnel est d’un dévouement exemplaire. De ce fait l’application de l’article 88 de la constitution est une hypothèse toute gratuite. De la même manière, l’armée est gardienne des institutions. Cette dernière s’est toutefois retirée du jeu politique depuis le mauvais rôle qu’on lui a fait jouer en 1988. Elle est donc résolument légaliste. L’hypothèse d’un coup d’Etat « médical » à la manière de Ben Ali paraît par conséquent tout aussi improbable.

Reste le fait de Dieu qui obligerait à organiser l’élection présidentielle à une échéance anticipée ou normale. Mais si cette élection devait avoir lieu selon les règles de la démocratie classique, elle équivaudrait à une rupture systémique sans préparation et serait de ce fait dangereuse pour la stabilité du pays. La raison en est que le verrouillage du jeu politique depuis cinquante et un ans a sécrété l’allégeance si bien décrite par Mouloud Ferraoun : « obéir au plus fort, admirer le plus fort, donner jusqu’à sa vie pour le plus fort. A condition qu’il soit vraiment le plus fort » (Journal, 1955-1962, Paris, Seuil, 1962, pp.286-287). Il faut donc créer le cadre de l’alternance au pouvoir, c’est à dire favoriser l’émergence de partis politiques qui se battront pour une majorité électorale en faveur de leur programme de gouvernance. Cette recomposition du paysage politique ne peut pas se réaliser du jour au lendemain et certainement pas d’ici à la prochaine élection présidentielle. A cette échéance si proche, les partis de la majorité et les islamistes seront face à face. D’un côté, un parti historique et son clone de circonstance décriés pour leur servilité pavlovienne, affaiblis par leurs divisions internes, l’absence de chefs charismatiques et la présence en leur sein de nombreux sympathisants islamistes prêts à se rallier au plus fort. De l’autre, une mouvance débarrassée de son aile entriste, portée par un retour en force du religieux qu’elle a façonnée avec une constance remarquable, aidée en cela par le pardon, le laisser-faire et la surenchère des pouvoirs publics, assurée du vote massif de sa base plus radicale tout en sachant que celle-ci cherchera à la dépasser une fois au pouvoir. Elle n’a jamais cessé de se considérer comme une force de changement ni renoncé à ses objectifs, contrariés par le pouvoir en 1992. Il y a donc de fortes chances qu’elle l’emporte. Dès lors, si l’on veut éviter les affres des années 1990 ou un scénario à l’Egyptienne, Il n’y a pas d’autre choix que de recourir pour la dernière fois à la cooptation d’un « candidat du consensus ». Celui-ci, devrait être raisonnablement jeune, rompu à l’exercice du pouvoir, convaincu de la nécessité d’une rupture systémique et capable, grâce au soutien de l’armée qui jouera son rôle de gardienne des institutions, de conduire cette transition jusqu’à son terme, c’est-à-dire l’instauration d’une démocratie à part entière permettant au peuple algérien de se réapproprier sa souveraineté confisquée. Au cours de sa campagne électorale, il devra, en toute transparence expliquer ses objectifs. Une fois élu, comme il faut l’espérer, il devra donner la priorité absolue à la communication afin d’informer dans le détail et en toute transparence, l’opinion publique des différentes étapes de son programme. Il ne peut que bénéficier de cette manière, d’un large soutien populaire et partant d’un aval international sans réserve.

3/ Un compromis pour une transition concertée vers la démocratie

Légalisme et retrait volontaire du jeu politique ne signifient aucunement que l’armée ne se sente plus concernée par les questions d’intérêt national. L’un de ses porte-parole l’a rappelé, il y a quelque temps, dans un article publié dans la revue El Djeich, en précisant que l’institution militaire n’entendait pas se laisser enfermer dans un rôle de « grande muette ». Loin de l’affaiblir, la récente réorganisation dont elle vient de faire l’objet, a, au contraire, renforcé sa capacité décisionnelle en éliminant un cheminement hiérarchique dilatoire. L’armée a donc son mot à dire. C’est le moment. Il est critique. En sa qualité de gardienne des institutions elle doit déclarer solennellement que ces institutions sont gravement menacées par la démarche en cours. Une prise de position de cette nature suffirait à libérer la parole car l’armée a un poids qui la fait craindre et respecter par la classe politique toutes tendances confondues et par les cadres de l’Etat quel que soit leur rang. Le feu vert serait ainsi donné pour la recherche d’un compromis.

Quel pourrait-il être ? Pour tenter d’y voir plus clair, il faut s’interroger tout d’abord sur les raisons pour lesquelles le Chef de l’Etat veut encore se maintenir, malgré l’usure du pouvoir et la maladie. Par nationalisme ? Avéré par un engagement volontaire dans les rangs de l’ALN dès sa prime adolescence et une longue carrière au service de l’Etat, il ne saurait être mis en doute. C’est donc une hypothèse plausible : le Chef de l’Etat veut continuer parce qu’il s’estime indispensable au salut de la nation. A cause de la maladie du pouvoir ? Qualifiée aussi par un neuropsychologue suisse, Sébastien Diéguez, de « syndrome d’hubris » « qui fait perdre à celui qui en est affecté, le sens des réalités et le pousse à l’intolérance, à la contradiction, à des actions à l’emporte pièce, à l’obsession de sa propre image et à l’abus de pouvoir » ( note de lecture, publiée en ligne, d’un article écrit par le même sous un titre éponyme et paru dans la revue Cerveau et Psychologie, juillet-août, 2009). Les Algériens ont pu en effet constater chez leur Président, au fil de ses mandats, l’apparition de ces symptômes auxquels il faudrait ajouter la cyclothymie dont le côté euphorique est invariablement réservé aux étrangers et dépressif aux Algériens. L’exercice du pouvoir pour le pouvoir est aussi une explication possible. Par crainte enfin d’avoir à rendre des comptes ? Se préserver et protéger les siens des représailles qui suivent immanquablement une longue période d’exercice solitaire du pouvoir est aussi une bonne raison. Il faut donc bien se rendre à l’évidence, la conjonction de ces considérations d’ordre à la fois nationaliste, psychanalytique et familial, fait que l’idée d’une prolongation de pouvoir est certainement bien ancrée dans l’esprit du Président. Qui va le persuader qu’il fait fausse route en s’obstinant de la sorte ? Ni les islamistes dont la tradition séculaire est de rester dans l’ombre et de venir au secours de la victoire que d’autres ont emportée ; ni les partis d’opposition dont le poids électoral est insignifiant et qui sont de surcroît incapables de s’entendre sur un programme minimum commun. Ni la société civile enfin qui n’est pas assez organisée pour faire entendre sa voix. Il est impératif par conséquent que l’armée prenne ses responsabilités et persuade le Chef de l’Etat, par la seule force des arguments, que la contrepartie de son maintien pour un mandat limité est une délégation de pouvoir sans restriction au vice président — qui ne devra pas être de son bord. Qui ne sera pas non plus un antagoniste. Qui devra être enfin un homme d’expérience et partisan résolu d’une rupture systémique— afin que ce dernier conduise, avec le concours de l’armée en sa qualité de gardienne des institutions, la transition vers un régime démocratique à part entière.

Comment résoudre cette équation à première vue impossible ? On se souvient qu’au nombre des rumeurs qui avaient circulé au sujet des réformes à apporter à la constitution algérienne, il y en a eu une qui concernait le type de régime présidentiel à appliquer à l’Algérie. Le modèle des USA avait été alors évoqué. Rappelons que le ticket, s’agissant de l’élection présidentielle dans ce pays, est un couple formé par deux candidats du même parti à la présidence et à la vice- présidence. En cas d’incapacité permanente, dûment constatée, la succession de l’un par l’autre, est automatique pour le restant du mandat. Il est clair qu’une réforme de notre constitution dans ce sens, donnerait la possibilité au Chef de l’Etat de se succéder à lui-même. Elle permettrait également de surmonter une difficulté de taille s’agissant de la campagne électorale qui pourrait être menée par le candidat à la vice-présidence. La différence avec le système américain, au moins pendant cette période de transition, (car, par la suite, dans la meilleure des hypothèses, les deux candidats seront de la même couleur politique, membres de partis majoritaires non par l’allégeance mais par la popularité de leurs programmes) – est que le vice président, comme indiqué plus haut, sera « un candidat du consensus » coopté par l’armée et donc assuré d’un large soutien populaire pour mener à bien la transition C’est la sortie la plus honorable qui pourrait être offerte au Président. Cote mal taillée, sans doute, mais représentant tout de même une voie médiane entre l’obstination du Président à rester au pouvoir coûte que coûte et l’impuissance des « quatre- vingt-huitistes » et autres putschistes velléitaires et yaka de tous bords à lui faire obstacle.

Cette réflexion d’ensemble sera complétée par deux autres parties, en cours de rédaction, qui traiteront respectivement, du processus de réformes qu’il conviendrait d’engager pendant la période de transition et de la démarche globale à suivre pour une sortie de crise durable.

* Ancien ambassadeur

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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