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À propos du livre « Juste Algérienne » d’Eveline Safir Lavalette (1) : Parler de l’Humain en l’Homme par Saadia Ait-Youssef

4 octobre 2013

Non classé

Voici que nous sont offerts, pour témoigner ultimement d’un destin peu ordinaire, de singuliers mémoires nés sous la plume pudique d’Eveline Safir Lavalette, moudjahida de l’espèce la plus discrète. 

Leur singularité s’attache d’abord au contenu qui leur sert de trame : il s’agit, pour la plupart, d’écrits autobiographiques «d’époque» repris en l’état – non pas reconstitués après coup –, jaillis dans l’urgence d’alors, un «alors» fait d’enfermement, de peur, de douleur, de «la plus intense des détresses», avoue Eveline Safir Lavalette, mais aussi et paradoxalement, de rage et de joie de vivre mêlées, comme ferments de l’écriture. Bien que présentés dans l’ordre chronologique classique, ces mémoires en renouvellent le genre par le choix d’un découpage du temps, d’un rythme narratif très personnels (qui dérouteront peut-être certains lecteurs), démarche qualifiée du joli mot de «tissure» grâce, dit-elle, au «fuseau de (la) mémoire, à la navette (des) années», autant de métaphores qui placent d’emblée le récit sur le terrain d’une délicate poésie. En tirant sélectivement, pour les rassembler, les fils les plus précieux de son ouvrage, elle en isole un, le plus précieux de tous, fil conducteur et essentiel de son itinéraire : l’évidence d’être algérienne, évidence que vient rappeler, dans le titre, la banalité délibérée du «juste». Ce que la lecture elle-même va imposer comme une autre évidence, c’est qu’à force d’être «juste algérienne» et rien d’autre, Eveline Safir Lavalette, sa vie durant, par ses engagements et son cheminement, s’est élevée, de l’enfant espiègle mais non insouciante qu’elle fut, à la militante révoltée, au rang de Juste.

L’engagement militant, apparu très tôt comme une évidence ? Rien ne le (pré)dit plus sobrement qu’une anecdote de son enfance. Parce qu’elle avait choisi de décrire un «café maure» pour son animation et le chatoyant de ses couleurs, là où le sujet de rédaction était «Décrivez un commerce», l’écolière n’avait pas été notée et s’était entendu répondre : «… mais ce sont des Arabes, c’est un commerce arabe, ils ne parlent pas le français.» Tout est dit, par la litote, de l’iniquité qui alimente les révoltes. La joie de vivre et la gaieté, moteurs de cet engagement ? Elle éclabousse comme une eau vive, cette joie de vivre, débordant des pages sur son enfance en terre d’Algérie, son pays, miraculeux pays où la nature multiplie les offrandes à ses enfants : «l’immensité d’un champ de vigne (…) cette clairière à Chréa, cachée, blottie derrière la promenade connue des fougères (…) inondée de pensées sauvages jaunes et violettes et de tulipes ce massif ruisselant de géraniums rouges…»

Et quand cette joie de vivre est relayée par la rage de vivre pour lutter, alors elle devient force et raison de vivre, source jamais tarie se nourrissant, certes, du combat contre l’injustice et la cruauté d’autrui, mais surtout d’expériences humaines mémorables et infiniment douces qui ont nom : solidarité dans l’épreuve, partage, proximité spirituelle, permettant de supporter beaucoup des maux du corps et de l’esprit, beaucoup de la violence mortifère infligée aux hommes par d’autres hommes. C’est lorsqu’il relate, avec pudeur et gratitude, ces expériences de la fraternité/sororité, que le récit prend littéralement à la gorge. Les faits bruts et leurs commentaires occupent peu de place : ils sont énoncés en style télégraphique, comme de simples jalons : arrestation, tortures, jugement, internement psychiatrique forcé… Ils servent en réalité de prétextes à ce qui importe vraiment : la mise à distance qui a valeur de thérapie ; la révélation de soi à soi ; l’observation – avec une fraîcheur juvénile, un humour et un courage déconcertants – des aspects tragi-comiques de situations par ailleurs effrayantes ; les prolongements imprévus des choses quand le corps est martyrisé mais que l’esprit s’échappe dans l’imaginaire et l’univers poétique ; l’éveil, enfin, à ce qui sauve l’homme quand d’autres sont acharnés à le perdre. C’est cette obstination à nous parler de l’humain en l’homme qui fait de ce livre une lecture bouleversante, d’une grande fluidité de style, et d’une légèreté de ton qui contraste avec la gravité du propos, et l’allège. Pudeur encore, et élégance.

La pudeur toujours, est le sentiment qui dicte l’évocation par Eveline Safir Lavalette d’Abdelkader Safir, ce grand journaliste, compagnon aimé, trop tôt perdu, «le plus moi-même de moi-même», auquel elle s’est unie pour un ancrage définitif dans l’algérianité revendiquée.

Il faut saluer au passage la longue et belle préface de Ghania Mouffok, richement documentée, pour un hommage sensible qui sonne d’autant plus juste qu’il est porté et inspiré par l’amitié.

1- Avec une préface de Ghania Mouffok/13×21 cm/208pages/600 DA. (éditions barzakh, 2013.)

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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