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Jacques Vergès : « Messieurs, excusez-moi ! » par El Yazid Dib

22 août 2013

El Yazid Dib

Jacques Vergès : « Messieurs, excusez-moi ! » par El Yazid Dib dans El Yazid Dib jacques-verges-1
L’homme était une sommité presque inaccessible à tous, sauf aux célèbres prévenus et clients patentés des prétoires. Il faisait de la dérision, une stratégie de défense. Nous l’avions pourtant approché il y a quelques années…en avril 2010 A 85 ans, le verbe facile, l’attitude concertée, le pas très sur ; le maitre était égal à lui-même. C’est un Jacques Vergés des années d’il y longtemps que l’on avait retrouvé en ce jour de commémoration de Youm el ilm à l’amphithéâtre universitaire de Sétif. Devant un parterre composé à l’hétéroclite, allant du jeune étudiant, à l’avocat stagiaire jusqu’aux chevronnés des prétoires et des salles des pas perdus. Si tout le monde s’est perdu un moment, loin des salles ; le maitre en vieux routier avait su amener la galerie d’auditeurs vers les méandres d’un passé lointain pour les plus jeunes et tout proche pour les autres. Il était le tenancier d’une trinité disciplinaire. Il est connu pour avoir fait partie du fameux collectif des avocats du FLN. Il défendait à tue-tête  » cette vérité fellaga « . Il est connu pour avoir pris la défense de Djamila Bouhired, une  » poseuse de bombes  » condamnée à mort. Ce 14 juillet 1957, il entama le procès par ces propos liminaires  » je m’incline devant les morts du Coq Hardi et du Milk Bar, comme je m’incline devant ceux de la Casbah, de Belcourt et de Bab el Oued, du stade d’Alger et de Philippeville transformé en charnier. Plaider coupable attire, parait-il l’indulgence des tribunaux, le faire pour une innocente, c’est me supposer trop habile. Messieurs excusez moi ! « . Allait-il ainsi défendre un idéal ou une personne ?  » Il n’a jamais été un avocat militant si ce n’est de lui-même ce qui est pardonnable dans une profession qui comporte plus de 100% d’égocentriques. La seule fois où il l’a été ce fut pour défendre Djamila Bouhired qu’il épousera. Si c’est son seul crime, c’est donc un crime d’amour. Il bénéficiera donc des circonstances atténuantes. Quant à l’Histoire, c’est drôle, mais je pense qu’elle se souviendra de lui mais pas de ses contempteurs.  » (1)

De là, naissait la légende Vergès. Avec toute sa complexité et sa controverse. Il dit avec aisance qu’il avait eu, pour ses clients plusieurs condamnations à mort, mais il ne les a jamais accompagnés à la guillotine. Pour sursis à exécution, commutation de peines ou relaxe.

Le juriste connu pour être un invétéré des arcanes des codes et des lois est vite éclipsé par le troubadour des vers et de la prose pour laisser place à un faiseur de mots capables des pires railleries. Le Droit chez le maitre, parfois n’est plus un ensemble de règles régissant les rapports dans une societé.il pourrait bien être un compromis tacite. Une façon de vivre en commun. Il est surtout un brassage de politique, de société et de culture. Il amadoue, au profit de l’art poétique, toute l’encyclopédie des locutions latines pourtant érigées expressément pour servir le Droit. Il ne manque pas dans cet élan agitateur de dresser toute la mythologie grecque et romaine au profit aussi de l’expression humaine. D’Antigone, cette femme condamnée par Créon à être enterrée vivante, et qui se pendit dans son tombeau ; il en tire une expression des plus dominantes de la lucidité individuelle en révolte contre les lois humaines. Sa poésie est pleine de litanies et de complaintes. Il murmure le burlesque quand il fait croire à autrui (entendre juges) qu’il cultive la vertu. La dérision est vite prise pour stratégie l’aidant à construire ses éléments de défense.

IL SE PLAISAIT A REDUIRE LES CENSEURS DE LIBERTES

A l’entendre disséquer avec une locution qui n’est propre qu’à ceux qui savent faire de l’éloquence un art de plaidoirie, l’on croirait lire un livre, non pas de jurisprudence mais un opuscule d’odes, de vers et de belle poésie. L’histoire aussi se trouve être chez l’orateur un excellent féculent pour la force de l’argument.

Les prestigieux procès de par leur dramatique injustice et qui arpentèrent le parcours judicaire de l’évolution humaine ont été ciblés par degré historique et par voie de plaidoirie posthume. Le récit lyrique, comme technique oratoire, pour ce faire est utilisé par le conférencier, si comme il lisait des chapitres tous tirés d’un manuel à intituler sans crainte  » les grandes affaires de justice dans l’histoire de l’humanité ».

Jetant judicieusement son filet dans les profondeurs des cités englouties, il n’hésitait pas de faire une belle narration d’Apulée de Madaure, qu’il s’enorgueillit de l’avoir comme maitre à penser. Dans ce caveau des chroniques passées, il y puisait toute l’ardeur pouvant charmer confusément le néophyte et l’averti. Citant Vercingétorix, il n’omettait pas Jugurtha, Jeanne d’arc, il n’omettait pas Fatma Nsoumer. Évoquant Clémenceau, il n’omettait pas Abdelkader. Il faisait dire, nous le dit-il ; aux juges lui ayant fait face, que la bonne justice n’est autre que celle des référentiels. Le code d’honneur n’est pas unique pour tous, tant que l’honneur diffère d’une culture à une autre semblerait-il affirmer. Au cours de son office, l’amphithéâtre universitaire prenait l’allure d’une salle d’audience. Non pas par cette angoisse ou froideur qui d’habitude cuivre les assises mais par ce silence paroissial où toutes les oreilles, les tics et le fait d’antan sont tirés, qui de sa surdité qui de leur insouciance.

Pour lui  » un dossier de justice est le sommaire d’un roman ou d’une tragédie inachevée « . Sa propension vers les lettres et la multitude d’écrits romanesques se trouveraient ainsi justifiées par cette senteur qu’il humectait aux travers de gros dossiers dont il a la charge de compulser. Le faisant, il rentrait en transe avec l’intimité de ses mandants. Bien défendre, c’est bien connaitre la cavité conviviale de son client, devait-il se dire. L’avocat devait être plus prés de celui que l’on accuse plus que ne l’est le secret de son acte, de sa croyance ou de son intention. Il devait dire, à l’intention des avocats qu’un individu accusé n’est pas un simple numéro d’écrou. Il est une vie, une chronologie et toute une cascade d’événements qu’il faudrait pour les comprendre, descendre de son piédestal, ôter sa robe et s’enfoncer dans les dédales de l’acte générateur de la poursuite.

Tous les qualificatifs complexes, élogieux et infamants sont venus se greffer à la carrure de cet homme. Avocat du diable, des dieux, des dictateurs, des nazis, de la terreur…sont autant de titres dont Verges en est aléatoirement confus et qualifié. Le maitre, avait avant l’entame de sa carrière, compartimenté déjà l’outillage nécessaire à l’exercice de son métier. Passion ou métier, la fonction d’avocat, dira t-il est un idéal. Rien n’est sain ni pourri. Toutes les affaires demeurent sans ambages aptes à être défendues. Il a rappelé au cours d’un point de presse, tenu furtivement après son intervention ; qu’un journaliste le questionnait sur l’éventualité de défendre Hitler s’il était en vie. Imperturbable et serein, il dit avoir répondu par un oui franc et direct soulignant  » lorsque nous défendons, nous n’excusons pas « . Selon Vergés, une dualité est instaurée chez l’homme dès l’apparition d’un évènement irrésistible. Le courage et la lâcheté sont des qualités, enfin des marques proprement dévolues à l’homme.

A vrai dire, l’on ne voyait pas assez le juriste faire ses preuves dans la maitrise des procédures ou la connaissance de tous les maquis juridiques. La doctrine et la jurisprudence sont dominées par cet instinct de vouloir tout remettre en cause à un moment donné. L’injustice n’est pas invincible. Le temps sera toujours présent pour apporter à son tour, par pépérites successives, qu’il existe un jour qui s’appelle  » demain « . Les stigmates des aveux et des confidences qui lui furent déposés par la panoplie des personnes à qui il assurait défense semblent certainement resurgir dans sa poésie.  » C’est quand le destin nous broie, que l’homme révèle sa véritable essence  » là ; l’utilité de la fatalité devient une nécessité. Tant pour l’accusé, à titre de réconfort, que pour l’avocat, à titre de moyens de conviction. Ce que j’avais compris. L’instance de juridiction pour Verges est un espace, certes de règles établies selon un contrat de modèle social, mais, il appartient à chacun des concernés d’en faire des règles de bienséance. Juges, avocats et auxiliaires de justice sont les gardiens du temple de la morale…bienséante. Il avait clamé avoir dit un jour à ses collègues  » la beauté veille à la porte du tribunal, à nous de la faire rentrer « 

A voir l’homme, son poids, sa carrure médiatique l’on ne pensera pas qu’il soit quelque part, l’avocat aussi des pauvres. On ne l’a vu officier en faveur des petites gens, prenant des affaires de petits larcins. Nous aurions aimés lui poser la question : qui de lui ou de ses potentiels clients a fait la notoriété de l’autre ? Djamila Bouhired aurait été, sans Vergès une martyre vénérée et honorée, et lui sans elle, n’aurait pas eu tout ce mythe de la défense irréductible.  » Cet eurasien insulaire, né en Thaïlande et qui a passé sa jeunesse sur l’ile de la réunion avant de s’engager dans les forces françaises libres pour combattre le nazisme, à l’instar de Frantz fanon et de Francis Jeanson, aurait pu n’être qu’un avocat d’obédience communiste « (2). Là une certitude s’impose : l’Algérie a fait aussi et grandement le maitre Vergès.

Lorsqu’il était venu pour la première fois à Sétif ; La  » bourgade  » isolée qu’il avait connue vers le commencement de la fin de la guerre d’Algérie est maintenant une ville. Une grande ville. A la mesure d’une métropole. Sétif, au sens de Monsieur Verges est un souvenir vague et plein d’amertume. Le 23 juin 1960 s’ouvrait dans cette ville par-devant le tribunal permanent des forces armées le procès des douze accusés de  » troubles à l’ordre public  » et que par collectif d’avocat du FLN interposé, une femme avocate se trouvait chargée d’assurer leur défense (3). C’est au cours de ce procès que le jeune avocat qu’il fut ; ne savait pas encore qu’il sera plutard une notoriété dans le monde politique et médiatique. L’avocate Nicole Rein, se substituant à maitre Maurice Courrège établissait à l’époque de graves dérives procédurales. De la torture, aux faux témoignages à l’acharnement du commissaire Diederich rendu tristement célèbre par l’atrocité du traitement qu’il infligeait à tout algérien. Nicole Rein, fut secourue par une l’assistance implacable dans le giron du  » palais de l’injustice  » d’une personne venant du barreau de Paris. Cette personne n’était autre que celle que l’on a commencé déjà à peine de connaitre terriblement sous le nom de maitre Jacques Vergès. Sa présence tonitruante aux plaidoiries de Sétif, aux cotés de ses confrères Rein et Courrège, provoquant l’ire de Verdilhac, commissaire du gouvernement, fut le motif têtu et entêté de son expulsion d’Algérie. Cette mesure administrative s’est corroborée par un jugement prononçant par défaut sa suspension. Verges bien avant ; avait pris de concert avec le collectif, la défense entre autres d’un jeune enfant, accusé d’avoir posé, une bombe dans un cinéma. Le môme de l’époque a bel et bien posé cette bombe. Il l’avait fait en toute bonne conscience et avec beaucoup de conviction. Ce militant du FLN des premières cellules de résistance que connut la ville, Mabrouk Keddad fut condamné à mort. Un demi siècle après, voir l’accusé libre, beau et jovial mais malade conférant au sourire de son défenseur sans soucis, loin de la barre et des procédures ; ne peut retenir ni l’émotion de l’un ni l’impression de l’autre à faire jaillir, aux yeux de tous un instant très fort et très significatif. L’embrassade dégageait une ardeur de victoire et un air de gloire. Là, tout un symbole moral y était. L’injustice n’est pas invincible. Le temps sera toujours présent pour apporter à son tour, par pépérites successives, qu’il existe un jour qui s’appelle  » demain « .

C’est un Jacques Vergés revigoré et en bonne phase de communication que l’on avait retrouvé en ce jour à l’amphithéâtre universitaire de Sétif. Il y avait l’ensemble des segments de la sphère intellectuelle. Etudiants, avocats, magistrats et autres intéressés au monde de la culture étaient au rendez vous. L’histoire aussi avec tous ses actants avait été de la mise. Parmi l’assistance figuraient de nombreuses personnalités allant du ministre en retraite, au moudjahid, aux jeunes universitaires. Quelques condamnés à mort, encore en vie suivaient, dans leur profonde méditation et souvenance le débit serein de la parole vergèsienne. Si tout le monde s’est perdu un moment, le maitre en vieux routier avait su amener la galerie d’auditeurs vers les méandres d’un passé lointain pour les plus jeunes et tout proche pour les autres.

Le Droit chez lui est surtout un brassage de politique, de société et de culture. Toute la force de son aura réside justement dans cette capacité avérée qui l’anime d’avoir pu, un temps transformé les us juridictionnels. La plaidoirie avait pris la robe du réquisitoire.

Il faisait dire, nous le disait-il ; aux juges lui ayant fait face, que la bonne justice n’est autre que celle des référentiels. Le code d’honneur n’est pas unique pour tous, tant que l’honneur diffère d’une culture à une autre semblerait-il affirmer. Il disait aux procureurs et substituts siégeant en inquisiteurs, au cours des différents procès assurés par le collectif des avocats du FLN, qu’il serait inutile de plaider coupable ou non. La décision finale ne serait en fait qu’inique et partiale. La légalité d’une instance n’est plus légitime pour ces combattants, pris pour des malfaiteurs, et pourtant selon un droit naturel, il s’agirait d’une volonté d’indépendance et de liberté. Le conférencier a su par récit lyrique reconstituer presque toute la tragédie le liant aux misères des autres. Dans la convivialité la plus nécessaire. Il racontait au détail non sans cette réserve émotionnelle, ce qu’enduraient les prisonniers, les accusés et les laissés pour compte. La tourmente humaine est plus visible au sein de la froideur des geôles que ne l’est la peur à l’extérieur de leur enceinte.  » Les prisons françaises cassent du moral  » dira t-il comme sentence. Elles sont sales et très inhospitalières. Bien défendre, c’est bien connaitre la cavité conviviale de son client, devait-il se dire. L’avocat devait être plus prés de celui que l’on accuse plus que ne l’est le secret de son acte, de sa croyance ou de son intention.

Le maitre, avait avant l’entame de sa carrière, compartimenté déjà l’outillage nécessaire à l’exercice de son métier. Passion ou métier, la fonction d’avocat, disait-il est un idéal. Le mot est chez lui une arme quand il est utilisé face à l’injustice et la compromission. Militant invétéré des causes justes, il a fait de l’anticolonialisme un sacerdoce. Agé de 85 ans au moment où il était venu à Sétif ; le maitre assurait son pas, veillait à sa lucidité et gardait toujours haut son gabarit. Le plus caractéristique chez cet homme d’envergure historique demeure sans partage sa grande modestie. Sa simplicité. Il ne semblait pas du tout troublé ou enivré par son aura et ses lauriers ou ébloui par les feux de la rampe. Juste après un repas local offert par la municipalité, il ne s’empêchait pas de tirer un gros cigare qu’il taquinait avec beaucoup de fierté et de punch. Les obsèques de Jacques Vergès alias (Mansour ?) ont été célébrées ce mardi en l’église Saint-Thomas d’Aquin à Paris (VIIe), avant une inhumation au cimetière de Montparnasse. Adieu maitre.

1/Eric Morain avocat au barreau de paris dans son  » hommage à un confrère  » in Atlantico. fr le mardi 20 aout 2013

2/Abdelaziz Bouteflika. In préface  » le colonialisme en procès. De Jacques Vergès. Éditions ANEP 2006.

3/Voir Ali Haroun  » La 7 eme wilaya, la guerre du FLN en France 1954-1962 « . Editions du Seuil. Paris.1986. p/ 179.

http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=5186776

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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