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Alicante Jacques PRÉVERT Recueil : « Paroles »

8 août 2013

Jacques PRÉVERT

Alicante  Jacques PRÉVERT Recueil : Alicante

Jacques PRÉVERT
Recueil : « Paroles »

Une orange sur la table
Ta robe sur le tapis
Et toi dans mon lit
Doux présent du présent
Fraîcheur de la nuit
Chaleur de ma vie.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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96 Réponses à “Alicante Jacques PRÉVERT Recueil : « Paroles »”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Salut à l’oiseau
    Jacques PRÉVERT
    Recueil : « Paroles »
    Supprimer des favoris
    Je te salue
    geai d’eau d’un noir de jais
    que je connus jadis
    oiseau des fées
    oiseau du feu oiseau des rues
    oiseau des portefaix des enfants et des fous
    Je te salue
    oiseau marrant
    oiseau rieur
    et je m’allume
    en ton honneur
    et je me consume
    en chair et en os
    et en feu d’artifice
    sur le perron de la mairie
    de la place Saint-Sulpice
    à Paris
    où tu passais très vite
    lorsque j’étais enfant
    riant dans les feuilles du vent
    Je te salue
    oiseau marrant
    oiseau si heureux et si beau
    oiseau libre
    oiseau égal
    oiseau fraternel
    oiseau du bonheur naturel
    Je te salue et je me rappelle
    les heures les plus belles
    Je te salue oiseau de la tendresse
    oiseau des premières caresses
    et je n’oublierai jamais ton rire
    quand perché là-haut sur la tour
    magnifique oiseau de l’humour
    tu clignais de l’œil
    en désignant de l’aile
    les croassants oiseaux de la morale
    les pauvres échassiers humains
    et inhumains
    les corbeaux verts de Saint-Sulpice
    tristes oiseaux d’enfer
    tristes oiseaux de paradis
    trottant autour de l’édifice
    sans voir cachés dans les échafaudages
    la fille entr’ouvrant son corsage
    devant le garçon ébloui par l’amour
    Je te salue
    oiseau des paresseux
    oiseau des enfants amoureux
    Je te salue
    oiseau viril
    Je te salue
    oiseau des villes
    Je te salue
    oiseau des quatre jeudis
    oiseau de la périphérie
    oiseau du Gros-Caillou
    oiseau des Petits-Champs
    oiseau des Halles oiseau des Innocents
    Je te salue
    oiseau des Blancs-Manteaux
    oiseau du Roi-de-Sicile
    oiseau des sous-sols
    oiseau des égoutiers
    oiseau des charbonniers et des chiffonniers
    oiseau des casquettiers de la rue des Rosiers
    Je te salue
    oiseau des vérités premières
    oiseau de la parole donnée
    oiseau des secrets bien gardés
    Je te salue
    oiseau du pavé
    oiseau des prolétaires
    oiseau du Premier Mai
    Je te salue
    oiseau civil
    oiseau du bâtiment
    oiseau des hauts fourneaux et des hommes vivants
    Je te salue
    oiseau des femmes de ménage
    oiseau des bonshommes de neige
    oiseau du soleil d’hiver
    oiseau des Enfants Assistés
    oiseau du Quai aux Fleurs et des tondeurs de chiens
    Je te salue
    oiseau des bohémiens
    oiseau des bons à rien
    oiseau du métro aérien
    Je te salue
    oiseau des jeux de mots
    oiseau des jeux de mains
    oiseau des jeux de vilains
    Je te salue
    oiseau du plaisir défendu
    oiseau des malheureux oiseau des meurt-de-faim
    oiseau des filles mères et des jardins publics
    oiseau des amours éphémères et des filles publiques
    Je te salue
    oiseau des permissionnaires
    oiseau des insoumis
    oiseau du ruisseau oiseau des taudis
    Je te salue
    oiseau des hôpitaux
    oiseau de la Salpêtrière
    oiseau de la Maternité
    oiseau de la cloche
    oiseau de la misère
    oiseau de la lumière coupée
    Je te salue
    Phénix fort
    et je te nomme
    Président de la vraie république des oiseaux
    et je te fais cadeau d’avance
    du mégot de ma vie
    afin que tu renaisses
    quand je serai mort
    des cendres de celui qui était ton ami.

    Dernière publication sur 1.Bonjour de Sougueur : Les 7 profils d’apprentissage

  2. Artisans de l'ombre Dit :

    Souvenirs de famille ou l’ange garde-chiourme
    Jacques PRÉVERT
    Recueil : « Paroles »

    Nous habitions une petite maison aux Saintes-Maries-de-la-Mer où mon père était établi bandagiste.

    C’était un grand savant. Un homme très comme il faut et d’une rectitude de vie qui commandait le respect ; chaque matin les moustiques lui piquaient la main gauche, chaque soir il perçait les cloques avec un cure-dents japonais et des petits jets d’eau se mettaient à jaillir. C’était très beau, mais cela faisait rire mes frères, alors mon père giflait l’un d’entre eux au hasard, s’enfuyait en pleurant et s’enfermait dans la cuisine qui lui servait de laboratoire.

    Là, il travaillait silencieusement et près de lui, Marie-Rose, notre vieille bonne, préparait le dîner. Des bardes de lard et des bandages herniaires traînaient sur le buffet, et des bocaux remplis de cerises à l’eau-de-vie voisinaient avec d’autres où baignaient doucement dans l’alcool des vers solitaires et des bébés inachevés.

    Distraite, la vieille confondait quelquefois la cloche à fromage avec la machine pneumatique ou bien elle pressait ingénument la purée de marrons avec le tampon buvard, et quand, tant bien que mal, le repas était prêt, mon père sonnait de la trompe et tout le monde se mettait à table.

    Les mouches et tous les rampants du pays grouillaient sur la nappe, et les cafards sortaient du pain en se faisant des politesses et tout ce petit peuple courait à ses affaires, se planquait sous les assiettes, plongeait dans le potage et nous croquait sous la dent.

    Il y avait aussi un Prêtre; il était là pour l’Éducation; il mangeait.

    Mon père était l’inventeur d’une jambe artificielle perfectionnée ; sa fortune était liée à celle de la Revanche ; aussi, à chaque repas, évoquait-il en hochant douloureusement la tête le calvaire des cigognes françaises captives dans les clochers de Strasbourg.

    L’abbé l’écoutait avec émotion, puis, se levant d’un coup, comme un dieu qui sort de sa boîte, la bouche pleine et brandissant sa fourchette, il lançait l’anathème contre l’école sans Dieu, les ménages sans enfants, les filles sans pantalons et la capitale ivre d’ingratitude.

    Et puis c’était la jambe, la fameuse jambe.

    — Vous saisissez, l’abbé, disait mon père, une vraie jambe pour ainsi dire, une jambe plus vraie que nature. Une jambe de coureur, légère et douce, une jambe de plume et qui se remonte comme un réveil !

    Et, me regardant, puis regardant mes frères avec une immense tendresse, il cherchait à deviner lequel d’entre nous, plus tard, aurait la chance de porter sur sa poitrine la croix des braves et sous son pantalon l’objet d’art, la délicieuse mécanique, la jambe paternelle !

    D’une voix qui s’avinait peu à peu, il parlait de ma pauvre mère « morte si jeune et si belle que des inconnus en pleuraient » ; il roulait enfin sous la table en tirant la nappe comme un suaire.

    On allait se coucher, le lendemain en se levait, ainsi, tous les jours, les jours faisaient la queue les uns derrière les autres, le lundi qui pousse le mardi qui pousse le mercredi et ainsi de suite les saisons.

    Les saisons, le vent, la mer, les arbres, les oiseaux. Les oiseaux, ceux qui chantent, qui partent en voyage, ceux qu’on tue; les oiseaux plumés, vidés, mangés cuits dans les poèmes ou cloués sur les portes des granges.

    La viande aussi, le pain, l’abbé, la messe, mes frères, les légumes, les fruits, un malade, le docteur, l’abbé, un mort, l’abbé, la messe des morts, les feuilles vivantes, Jésus-Christ tombe pour la première fois, le Roi Soleil, le pélican lassé, le plus petit commun multiple, le général Dourakine, le Petit Chose, notre bon ange, Blanche de Castille, le petit tambour Bara, le Fruit de nos entrailles, l’abbé, tout seul ou avec un petit camarade, le renard, les raisins, la retraite de Russie, Blanche de Bastille, l’asthme de Panama et l’arthrite de Russie, les mains sur la tablé, J.-C. tombe pour la nième fois, il ouvre un large bec et laisse tomber le fromage pour réparer des ans l’irréparable outrage, le nez de Cléopâtre dans la vessie de Cromwell et voilà la face du monde changée, ainsi on grandissait, on allait à la messe, on s’instruisait et quelquefois on jouait avec l’âne dans le jardin.

    Un jour, mon père reçut la Roséole de la légion d’honneur et perdit beaucoup de cheveux, il bégaya aussi un peu et prit l’habitude de parler tout seul; l’abbé le regarda en hochant tristement la tête.

    L’abbé, c’était un homme en robe avec des yeux très mous et de longues mains plates et blêmes ; quand elles remuaient, cela faisait assez penser à des poissons crevant sur une pierre d’évier. Il nous lisait toujours la même histoire, triste et banale histoire d’un homme d’autrefois qui portait un bouc au menton, un agneau sur les épaules et qui mourut cloué sur deux planches de salut, après avoir beaucoup pleuré sur lui-même dans un jardin, la nuit. C’était un fils de famille, qui parlait toujours de son père — mon père par-ci, mon père par-là, le Royaume de mon père, et il racontait des histoires aux malheureux qui l’écoutaient avec admiration, parce qu’il parlait bien et qu’il avait de l’instruction.
    Il dégoitrait les goitreux et, lorsque les orages touchaient à leur fin, il étendait la main et la tempête s’apaisait.

    Il guérissait aussi les hydropiques, il leur marchait sur le ventre en disant qu’il marchait sur l’eau, et l’eau qu’il leur sortait du ventre il la changeait en vin ; à ceux qui voulaient bien en boire il disait que c’était son sang.

    Assis sous un arbre, il parabolait : « Heureux les pauvres d’esprit, ceux qui ne cherchent pas à comprendre, ils travailleront dur, ils recevront des coups de pied au cul, ils feront des heures supplémentaires qui leur seront comptées plus tard dans le royaume de mon père. »

    En attendant, il leur multipliait les pains, et les malheureux passaient devant les boucheries en frottant seulement la mie contre la croûte, ils oubliaient peu à peu le goût de la viande, le nom des coquillages et n’osaient plus faire l’amour.

    Le jour de la pêche miraculeuse, une épidémie d’urticaire s’abattit sur la région ; de ceux qui se grattèrent trop fort, il dit qu’ils étaient possédés du démon, mais il guérit sur-le-champ un malheureux centurion qui avait avalé une arête et cela fit une grosse impression.

    Il laissait venir à lui les petits enfants ; rentrés chez eux, ceux-ci tendaient à la main paternelle qui les fessait durement la fesse gauche après la droite, en comptant plaintivement sur leurs doigts le temps qui les séparait du royaume en question.

    Il chassait les marchands de lacets du Temple : pas de scandale, disait-il, surtout pas de scandale, ceux qui frapperont par l’épée périront par l’épée… Les bourreaux professionnels crevaient de vieillesse dans leur lit, personne ne touchant un rond, tout le monde recevait des gifles, mais il défendait de les rendre à César.

    Ça n’allait déjà plus tout seul, quand un jour le voilà qui trahit Judas, un de ses aides. Une drôle d’histoire : il prétendit savoir que Judas devait le dénoncer du doigt à des gens qui le connaissaient fort bien lui-même depuis longtemps, et, sachant que Judas devait le trahir, il ne le prévint pas.

    Bref, le peuple se met à hurler Barabbas, Barabbas, mort aux vaches, à bas la calotte et, crucifié entre deux souteneurs dont un indicateur, il rend le dernier soupir, les femmes se vautrent sur le sol en hurlant leur douleur, un coq chante et le tonnerre fait son bruit habituel.

    Confortablement installé sur son nuage amiral, Dieu le père, de la maison Dieu père fils Saint-Esprit et Cie, pousse un immense soupir de satisfaction, aussitôt deux ou trois petits nuages subalternes éclatent avec obséquiosité et Dieu père s’écrie : « Que je sois loué, que ma sainte raison sociale soit bénie, mon fils bien-aimé a la croix, ma maison est lancée ! »

    Aussitôt il passe les commandes et les grandes manufactures de scapulaires entrent en transe, on refuse du monde aux catacombes et, dans les familles qui méritent ce nom, il est de fort bon ton d’avoir au moins deux enfants dévorés par les lions.

    — Eh bien, eh bien, je vous y prends, petits saltimbanques, à rire de notre sainte religion. Et l’abbé qui nous écoutait derrière la porte arrive vers nous, huileux et menaçant.

    Mais depuis longtemps ce personnage, qui parlait les yeux baissés en tripotant ses médailles saintes comme un gardien de prison ses clefs, avait cessé de nous impressionner et nous le considérions un peu comme les différents ustensiles’ qui meublaient la maison et que mon père appelait pompeusement « les souvenirs de famille » : les armoires provençales, les bains de siège, les poteaux-frontière, les chaises à porteurs et les grandes carapaces de tortue.

    Ce qui nous intéressait, ce que nous aimions, c’était Costal l’Indien, c’était Sitting-Bull, tous les chasseurs de chevelures ; et quelle singulière idée de nous donner pour maître un homme au visage pâle et à demi scalpé.

    — Petits malheureux, vous faites pleurer votre bon ange, n’avez-vous pas honte? dit l’abbé.

    Nous éclatâmes de rire tous ensemble et Edmond, celui de mes frères à qui on attachait les mains la nuit depuis qu’il avait eu la stupide candeur de trop parler à confesse, prit la parole.

    — Assez, l’abbé, assez. Gardez pour vous vos stupides histoires d’anges gardes-chiourme qui rôdent la nuit dans les chambres, allez faire vos dragonnades ailleurs et sachez qu’à partir d’aujourd’hui, dans cette maison, ce ne seront plus les coccinelles mais les punaises qui porteront le nom de bêtes à bon Dieu. J’ai dit.

    Et la bagarre éclate, l’abbé lève le bras pour frapper, je me baisse et mords l’abbé à la cuisse, il hurle, je cours à la cuisine pour me rincer la bouche, je reviens et mon père arrive à son tour en hurlant.

    — Vilains petits messieurs, vous ne ferez pas votre première communion! La honte s’empare de lui, le tord en deux, lui donne un coup au foie et le jette dans un fauteuil, une touffe de cheveux à la main.

    Puis, se levant subitement, il va droit à l’abbé : « Quant à vous, filez, vous n’avez pas réussi, comme c’était convenu, à faire prendre à ces enfants le messie pour une lanterne; d’ailleurs, d’ailleurs vos plaisanteries avec Marie-Rose et …sacré nom de Dieu, foutez-moi le camp. Et tout de suite ! »

    — Vous ne me le direz pas deux fois, dit l’abbé. Sa pomme d’Adam se met à rouler dans sa gorge comme une boule de naphtaline dans un vieux gilet de flanelle, il baisse le regard et s’enfuit très digne, à reculons.

    — Martyr, c’est pourrir un peu, dit mon père d’une voix très douce et, enlevant son pantalon, il le plie soigneusement, le met sous son bras et descend dans le jardin en chantant à tue-tête une chanson qui nous sembla alors particulièrement effroyable.

    C’était le Credo du paysan avec un petit mélange de Timélou la mélou pan pan ti mela padi la melou cocondou la Baya.

    Effrayés, nous étions dans notre chambre quand Marie-Rose nous apporta une lettre et s’écroula sur le sol en hurlant : « Monsieur est parti, parti, parti!… »
    Je lus la lettre à haute voix : « Mes enfants, considérez-vous comme orphelins jusqu’à mon retour peu probable. Ludovic. »

    Cette lettre nous parut d’autant plus surprenante que notre père portait depuis toujours le nom de Jean-Benoît.

    — C’est nous les maîtres du bordel, dit mon frère le vicieux.

    J’avais dix ans, j’étais l’aîné, je devenais chef de famille et, m’accoudant à la fenêtre, je sentis la barre d’appui qui craquait sous le poids de mes responsabilités.

    Nous prîmes le demi-deuil, ripolin noir jusqu’à la ceinture et guêtres blanches le dimanche, et une nouvelle vie commença, un peu différente de la précédente, mais toujours lune et soleil alternativement.

    Un soir, la bonne s’enfuit après avoir étouffé le chien; c’était sa manie d’ailleurs d’étouffer les animaux : dans le pays on l’appelait l’ogresse et le bruit courait qu’elle avait essayé avec l’âne, mais que l’âne l’avait mordue.

    Un de mes frères attrapa le tétanos et mourut. On s’ennuyait épouvantablement, tous les jours ressemblaient au dimanche ; dans la rue les gens marchaient sérieusement, verticalement, et sur la plage, ils se déshabillaient, se baignaient, se noyaient, se sauvaient, se rhabillaient et se congratulaient avec une désolante ponctualité ; tout s’en mêlait, le pain sur le paillasson, le monsieur qui vient pour le gaz et les cloches pour les morts, pour ceux qui se marient.

    Une ou deux fois par mois un gros propriétaire organisait des courses de taureaux : c’était ma seule distraction.

    On mettait les taureaux sur un rang, derrière une corde ; un bonhomme tirait un coup de pistolet, un autre coupait la corde et les taureaux partaient au grand galop et faisaient plusieurs fois le tour de l’église. Le premier arrivé était châtré en grande pompe et prenait le titre de bœuf.

    C’est un jour de courses que je regardai de très près et pour la première fois les yeux d’une petite fille. Il faisait très chaud très lourd, il y avait des gens qui sentaient la sueur et la nourriture, d’autres qui se battaient à coups de fourche et qui appelaient les taureaux par leur nom.

    Un grand imbécile avait glissé sa large main dans le corsage d’une femme pour chercher, disait-il, un trèfle à quatre feuilles; tous les voisins riaient, la femme se laissait faire, la main montait et redescendait jusqu’aux fesses, les taureaux passaient et repassaient au grand galop et la femme poussait des petits cris en remuant son dos et ses fesses. Tout le monde criait, gueulait et tous les cris s’en allaient dans la campagne, enveloppés de moustiques et de poussière.

    Près de moi, une petite fille, les dents plantées dans la balustrade, regardait les taureaux courir.

    Soudain elle me pince le bras jusqu’au sang, se tourne vers moi et me dit : « Regarde Hector, il est tombé. »

    Un jeune taureau est allongé sur le sol, tranquille, on dirait qu’il rêve, les hommes qui ont parié pour lui jettent des pierres et des mégots sur cet animal impassible.

    — C’est le taureau de ma maison, dit la petite fille en riant, il s’est laissé tomber exprès, il est rusé, il ne veut pas être châtré, et il a bien raison.

    « Tu sais, les gens qu’on châtre, c’est épouvantable, ils ont les yeux éteints, ils ont de la mort sur la figure.

    « Regarde mes yeux à moi, ils sont vivants, ils dansent comme ceux d’Hector, les tiens aussi, ils racontent!

    « Je t’ai vu une fois à la messe, tu étais avec d’autres garçons, tu n’aimes pas ça, hein? moi non plus, mais quand ils font marcher leur petite sonnette et que tout le monde se met à quatre pattes, je reste toujours debout, personne ne me voit, je domine.

    « Il y a un prêtre qui demeure chez toi, un bœuf, quoi! c’est terrible, tu sais, il y a des femmes qui sont prêtres, avec de grands oiseaux blancs sur la tête et un nez tout mince, tout mince, on devrait les habiller en homme, ce serait plus juste. »

    Je l’écoute — avant, je n’avais jamais écouté personne — je l’écoute et je voudrais lui dire qu’elle vienne à la maison, que tout le monde est parti, que c’est moi le chef, mais la course est finie et la foule nous sépare.

    Les hommes et les femmes se piétinent, il y en a qui bavent, je saigne du nez, on m’entraîne, on me couche.

    Quarante de fièvre et l’abbé grand comme une tour qui cloue mon père sur l’armoire à glace, la glace se casse et au fond d’un trou la petite fille allongée dans l’herbe avec, entre les dents, un petit sachet de lavande.

    Guéri, je sus son nom : elle s’appelait Étiennette, c’était la fille de l’équarisseur d’Aigues-Mortes ; moi, je l’appelais Coquillage parce qu’elle m’avait pincé dans une foule qui ressemblait à la mer.

    Je pensais tous les jours à elle, mais Aigues-Mortes était pour moi une ville très lointaine et le nom même de cette ville me faisait atrocement peur.

    A la maison, la liberté commençait à nous gêner, nous attendions quelque chose de nouveau, le retour de notre père, par exemple.

    Un jour, j’allai chercher l’âne dans le jardin et, mes frères m’aidant, je le portai au grenier après l’avoir coiffé d’une petite casquette anglaise avec deux trous pour les oreilles.

    Chaque matin nous allions rejoindre l’animal et, suivant un tour strictement établi, nous demandions tristement à la pauvre bête qui regardait par la fenêtre :

    — Sir âne, sir âne, ne vois-tu rien venir?

    Si stupide, si niais que puisse paraître à un monsieur correct et instruit un semblable manège, il n’en est pas moins vrai qu’un matin, très tôt, l’âne se met à braire en agitant sa casquette, réveille toute la ville et, sautant par la fenêtre, galope à la rencontre d’un nuage de poussière qu’il ramène aussitôt sur son dos.

    Le tout en cinquante-sept secondes, chronométrées par mon frère Ernest le sportif.

    Le nuage de poussière, c’était notre pauvre père vêtu d’un vieux costume de sport et coiffé d’un sombrero mexicain.

    Il nous regarde silencieusement et nous compte. Voyant qu’il en manque un, il écrase furtivement une larme sur sa joue comme une punaise sur un mur et, prenant le plus petit d’entre nous sous son bras, il le fesse méthodiquement.

    Le petit hurle et mon père s’écrie :

    — Je n’ai pas mangé depuis trois semaines, le déjeuner est-il prêt? Le hasard. Notre vieille bonne Marie-Rose, qui ne craignait personne pour les coïncidences, est là, fidèle, au poste, un chien tout neuf dans ses bras pour remplacer l’autre.

    — Monsieur est servi, murmure-t-elle avec une touchante simplicité.

    — Je n’aime pas le chien, répond mon père, j’en ai mangé en Chine et je trouve cela mauvais.

    Ah, sublime quroquipi, charmant quiproquo familial, ce vieux papa prodigue, cette vieille servante, ce vieil âne dans cette vieille maison avec les vieux arbres de ce vieux jardin!

    Comme autrefois, le père sonne de la trompe et nous nous dirigeons au pas cadencé vers la salle à manger.

    Mais sitôt le déjeuner commencé, sitôt servi le potage à la tortue, le père se lève avec de singulières lumières dans les yeux, grimpe sur le buffet et piétine sauvagement les hors-d’œuvre tout en tenant un discours assez décousu.

    — De la tortue, ça, vous voulez rire! servez-moi la tortue dans sa carapace d’origine ou alors ce n’est plus un repas de famille.

    « Servez-moi la glace dans son armoire, et l’armoire dans son arbre, ou donnez-moi simplement de la jambe de poulet, mais n’essayez pas avec moi, n’essayez pas, vous dis-je, j’ai vu trop d’arbres, des arbres comme ceux d’ici, chauves l’hiver, frisés l’été, plus grands ou plus petits mais d’un bois à vous dégoûter des guéridons, et les crocodiles aussi, d’ailleurs, je ne peux plus les blairer, entendez-moi, salés, je dis les gros crocodiles, les énormes, ceux qui pleurent de honte à la vue d’un sac à main et tous les grands animaux nuisibles à l’agriculture qui vont chercher du boulot dans les manufactures.

    « Et le jour de Noël, je revenais en pirogue, on ne savait pas quoi faire, rire en plein air, manger de l’homme, boire l’urine des morts, ou chanter la chanson.

    « Tout nu, les jambes pareilles, je m’endors sur le sable et voilà votre mère morte qui vient manger dans ma main, brouter mon poil.

    « Je gueule, je me réveille et les voilà tous autour de moi, les grands encroupés d’eau douce, les zouaves, les chiens du commissaire, les missionnaires à queue prenante.

    « Ils m’ont chauffé mon bifton, mon petit ticket de quai et m’ont laissé pour mort en plein désert avec un chameau dans la gorge,

    « Rendez-vous compte, salés, voyez-les opérer, ils posent un bouton de col sur le sable, le bouton brille et le nègre vient.

    « Le nègre se baisse et ils lui plantent un crucifix ou un tricolore dans le dos.

    « Moi qui vous cause, j’étais tout seul, comme un petit baigneur dans un pétrin mécanique, tout seul avec les autruches.

    « C’est facile (qu’ils disaient) pour savoir l’heure : soufflez-leur dans les yeux.

    « Ça vous casse une jambe d’un coup de patte et quand on peut en poisser une, c’est une autruche qui avance, ou qui retarde, j’en ai vu une qui avalait des réveils, ça sonnait, ça faisait peur.

    « Et pourtant quand j’étais jeunot, c’était dur pour me posséder; j’ai plongé un juteux dans le baquet aux eaux grasses, et, hoquet par hoquet, je lui ai rendu les honneurs militaires.

    « Ils m’ont sapé dur, dix ans! mais qu’est-ce que j’ai eu là-bas comme girons, ils lavaient mon linge, ils mâchaient ma viande.

    « En revenant j’ai connu votre mère, je faisais Poléon à la terrasse des cafés avec un vieux chapeau mou, tout de suite je l’ai eu dur pour elle, je me suis défendu à la trouvaille, à la sauvette.

    « Et puis on s’est retiré, on s’est mis au pain bénit, et je vous ai possédés, petit monde, le coup des petits jets d’eau c’était avec un soulève-plat.

    « Aujourd’hui, salés, j’en ai ma claque, je suis à la traîne, ridé, foutu.

    « Foutu, je suis foutu, honnête, j’suis dévoré de la légion d’honneur… »

    Mais il tombe du buffet, raide, si raide qu’on dirait du meuble qu’il craque et que c’est une planche qui tombe.

    La porte s’ouvre soudain et barbu, jovial, méconnaissable, l’abbé apparaît, un bonnet de police crânement posé sur la tonsure et des bandes molletières dépassant sous la soutane.

    — Ça y est, dit-il, ça y est, ah, mes enfants, mes chers petits enfants!

    « Être patient et être poire, ça fait deux, ça ne pouvait pas durer, enfin la fille aînée de l’Église se réveille, c’est une véritable croisade!

    « Des voleurs, des Huns ! En 70 ils ont volé nos pendules pour qu’on n’entende pas sonner l’heure de la revanche, ils ont volé le plan de la femme-torpille et celui du paquetage carré.

    « Des sauvages ! Ils ont tout pillé, ils ont brûlé Jeanne d’Arc et, si on les avait laissés faire, ils auraient tondu le Lion de Belfort en caniche.

    « Mais heureusement que nous sommes un peu là, et que celui (avec un geste vers la suspension) qui est Là-Haut est un peu là aussi.

    « Pas vrai, les enfants? mais qu’est-ce, qu’est-ce qui se passe? » Et se penchant sur notre père, il essaie de le ranimer et lui parle de la jambe, la fameuse jambe sur qui le pays compte.

    Mais il ne suffit pas d’une histoire de jambe artificielle et sans doute imaginaire pour réveiller un homme mort. L’abbé se lève et, le petit doigt sur la couture de la soutane, récite la prière des agonisants.

    Une femme passe la tête par la porte entr’ouverte, un sein lui sort du corsage, elle interpelle l’abbé.

    — Viens donc, gros monstre, je te ferai la petite sœur des pauvres en ciseaux !

    L’abbé interrompt sa prière, et regarde la femme en riant.

    C’est la guerre, dehors le tocsin sonne. Tout le monde court, tout le monde s’embrasse, on boit, on se pince les fesses, on fait des jeunes pour la prochaine.

    C’est la guerre; le soir, deux bergers, deux idiots de village, enfermés dans une grange, se couperont la gorge pour ne pas y aller.

    On ne les enterrera pas à l’église ni plus tard sous l’arc de triomphe : c’est toujours cela de gagné.

    1930.

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  3. Artisans de l'ombre Dit :

    Tentative de description d’un diner de têtes à Paris-France
    Jacques PRÉVERT
    Recueil : « Paroles »
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    Ceux qui pieusement…
    Ceux qui copieusement…
    Ceux qui tricolorent
    Ceux qui inaugurent
    Ceux qui croient
    Ceux qui croient croire
    Ceux qui croa-croa
    Ceux qui ont des plumes
    Ceux qui grignotent
    Ceux qui andromaquent
    Ceux qui dreadnoughtent
    Ceux qui majusculent
    Ceux qui chantent en mesure
    Ceux qui brossent à reluire
    Ceux qui ont du ventre
    Ceux qui baissent les yeux
    Ceux qui savent découper le poulet
    Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête
    Ceux qui bénissent les meutes
    Ceux qui font les honneurs du pied les morts
    Ceux qui baïonnette on
    Ceux qui donnent des canons aux enfants
    Ceux qui donnent des enfants aux canons
    Ceux qui flottent et ne sombrent pas
    Ceux qui ne prennent pas Le Pirée pour un homme
    Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler
    Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine
    Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
    Ceux qui volent des œufs et qui n’osent pas les faire cuire
    Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont Blanc, trois cents de Tour Eiffel, vingt-cinq centimètres de tour de poitrine et qui en sont fiers
    Ceux qui mamellent de la France
    Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d’autres, entraient fièrement à l’Elysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de tête et chacun s’était fait celle qu’il voulait.
    L’un d’une tête de pipe en terre, l’autre une tête d’amiral anglais ; il y en avait avec des têtes de boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d’animaux malades de la tête, des têtes d’Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crémier.

    Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des oreilles comme le goémon dans le creux des rochers, que personne ne les remarquait.

    Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d’orpheline au vieux diplomate ami de la famille qui s’était fait la tête de Soleilland.

    C’était véritablement délicieusement charmant et d’un goût si sûr que lorsque arriva le Président avec une somptueuse tête d’œuf de Colomb ce fut du délire.

    « C’était simple, mais il fallait y penser », dit le Président en dépliant sa serviette, et devant tant de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion ; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l’amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de Champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l’intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant : « Les enfants d’abord ! »

    Étrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s’était, le matin même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d’amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.
    Dressée sur sa chaise, elle interpelle le Président et réclame à grands cris l’allocation militaire et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.

    Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et, voyant parmi les hors-d’œuvre des filets de hareng, elle en prend machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l’amiral qui n’en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant. Stop. C’est le chef du protocole qui dit qu’il faut s’arrêter de manger, car le Président va parler.

    Le Président s’est levé, il a brisé le sommet de sa c oc mile avec son couteau pour avoir moins chaud, un tuot petit peu moins chaud.

    Il parle et le silence est tel qu’on entend les mouches voler et qu’on les entend si distinctement voler qu’on n’entend plus du tout le Président parler, et c’est bien regrettable parce qu’il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

    « …Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de dey d’Alger, pas de consul», pas d’affront à venger, pas d’oliviers, pas d’Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grandes chaleurs, c’est la santé des voyageurs, d’ailleurs… »

    Mais quand les mouches s’ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d’autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d’une profonde tristesse, elles commencent par lâcher une patte du plafond, puis l’autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes… sur les plastrons, mortes comme le dit la chanson.

    « La plus noble conquête de l’homme, c’est le cheval, dit le Président… et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là. »
    C’est la fin du discours; comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d’Histoire de France et de Pontet-Canet.

    Tous sont debout, sauf l’homme à tête de Rouget de Lisle qui croit que c’est arrivé et qui trouve qu’après tout ce n’est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s’est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d’orpheline du côté du Président.

    Les fleurs à la main, l’enfant commence son compliment : « Monsieur le Président… » Mais l’émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu’elle chancelle et qu’elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.

    L’homme à tête de bandage herniaire et l’homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l’enfant des dessins obscènes comme on n’en voit pas souvent, n’ose penser que c’est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s’est amusé si légèrement.

    Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu’assurément voilà bien là la douleur d’une mère qui vient de perdre son enfant.

    Fière d’être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :

    « Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l’herbe aux lapins et des lapins aux cobras? »

    Mais le Président, qui sans doute n’en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main et la fête continue.

    Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé et de grandes îles entourées d’eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des pianos métalliques bien stylés pour qu’on n’entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.

    Un oiseau sur l’épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l’oiseau, un peu plus tard à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.

    « C’est, dit l’un d’eux, réellement très réussi. » Mais dans un nuage de magnésium le chef du protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuiller à café.

    « Il n’y a pas de cuiller spéciale pour le chocolat glacé, c’est insensé, dit le préfet, on aurait dû y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers. »

    Mais soudain tous de trembler car un homme avec une tête d’homme est entré, un homme que personne n’avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.

    C’est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.

    « Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier », hurlent en glissant sur la rampe d’escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.

    La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l’état de siège et dehors, en grande tenue, les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les’ ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu’il faut s’en aller s’il en est encore temps.

    « J’aurais voulu, dit l’homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien, rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.

    « On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro, je n’ai pas la boule de verre, je n’ai pas le marc de café. Je n’ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent. J’aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c’est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.

    « Premier qui dit : et ta sœur, est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c’était pour rire.

    « Il faut bien rire un peu et, si vous vouliez, je vous| emmènerais visiter la ville mais vous avez peur des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.

    « Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le Président quand il descend dans la mine, comme Rodolphe au tapisfranc quand il va voir le chourineur, comme lorsque vous étiez enfant et qu’on vous emmenait au Jardin des Plantes voir le grand tamanoir.
    « Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c’est défendu de rester là un peu longtemps.

    « Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et les familles de huit enfants « qui crèchent à huit dans une chambre » et, si vous aviez été sages, vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu’il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s’enfuit en courant et qui, pour échapper à sa misère, tente de se frayer un chemin dans le sang.

    « Il faut voir, vous dis-je, c’est passionnant, il faut voir à l’heure où le bon Pasteur conduit ses brebis à la Villette, à l’heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l’heure où les enfants qui s’ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l’homme couché dans son lit-cage à l’heure où son réveil va sonner.

    « Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu’il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu’il a un coin, mais l’aiguille du réveil rencontre celle du train et l’homme levé plonge la tête dans la cuvette d’eau glacée si c’est l’hiver, fétide si c’est l’été.

    « Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l’usine, travailler, mais il n’est pas encore réveillé, le réveil n’a pas sonné assez fort, le café n’était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu’il est en voyage, rêve qu’il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l’a mordu, il n’était pas là pour rêver et, comme vous pensez, ça devait arriver.

    « Vous pensez même que ça n’arrive pas souvent et qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu’un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n’empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.

    « Mais je ne vous ai pas demandé de penser; je vous ai dit de regarder, d’écouter, pour vous habituer, pour n’être pas surpris d’entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.

    « Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ses grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et, quand elle tombera dans la sciure, vous ne direz ni oui ni non.

    « Et si ce n’est pas vous, ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec vos bergers et vos chiens, et ce n’est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.

    « Je plaisante, mais vous savez, comme dit l’autre, un rien suffit à changer le cours des choses. Un peu de fulmicoton dans l’oreille d’un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n’y a pas de chevet. Il n’y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. Là reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu, avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur las bagages des enfants. L’homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits princes dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.

    « Et quand je dis, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs : le Roi, la Reine, les petits princes, c’est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n’ont pas de roi sous la main, s’ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.

    « Particulièrement parmi ceux qui pensent qu’une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de Chinois pendant de longues années.

    « Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu’une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.
    « Parmi les trente mille personnes raisonnables, composées d’une âme et d’un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la-Juive, devant le monument du Jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun… »
    Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l’homme qui racontait comment il aimait rire. Il tombe. Le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l’homme à coups de pied et la jeune fille, qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang, éclate d’un petit rire charmant. La musique reprend.

    La tête de l’homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d’un nerf un œil pend, mais sur le visage démoli, l’œil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.

    « Emportez-le », dit le Président, et l’homme couché sur une civière et le visage caché par une pèlerine d’agent sort de l’Elysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.

    « Il faut bien rire un peu », dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard figé qu’ont parfois les bons vivants devant les mauvais.

    Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et, comme des rois mages en mal d’enfant Jésus, les garçons bouchers, les marchands d’édredons et tous les hommes de cœur contemplent l’étoile qui leur dit que l’homme est à l’intérieur, qu’il n’est pas tout à fait mort, qu’on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu’il sorte avec l’espoir de l’achever.

    Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le juge d’instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l’aide à se relever et lui montre l’homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.

    Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n’est pas le même homme qui jeta des confetti sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.

    Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches; le jour se lève, on tire les rideaux chez le Président.

    Dehors, c’est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c’est le printemps, l’aiguille s’affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s’affale et fait la folle.

    Il fait chaud. Amoureuses, les allumettes-tisons se vautrent sur leur trottoir, c’est le printemps, l’acné des collégiens, et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c’est la belle saison.

    Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
    ceux qui écaillent le poisson
    ceux qui mangent la mauvaise viande
    ceux qui fabriquent les épingles à cheveux
    ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines
    ceux qui coupent le pain avec leur couteau
    ceux qui passent leurs vacances dans les usines
    ceux qui ne savent pas ce qu’il faut dire
    ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait
    ceux qu’on n’endort pas chez le dentiste
    ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
    ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
    ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire
    ceux qui ont du travail
    ceux qui n’en ont pas
    ceux qui en cherchent
    ceux qui n’en cherchent pas
    ceux qui donnent à boire aux chevaux
    ceux qui regardent leur chien mourir
    ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
    ceux qui l’hiver se chauffent dans les églises
    ceux que le suisse envoie se chauffer dehors
    ceux qui croupissent
    ceux qui voudraient manger pour vivre
    ceux qui voyagent sous les roues
    ceux qui regardent la Seine couler
    ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille, qu’on assomme
    ceux dont on prend les empreintes
    ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille
    ceux qu’on fait défiler devant l’Arc
    ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
    ceux qui n’ont jamais vu la mer
    ceux qui sentent le lin parce qu’ils travaillent le lin
    ceux qui n’ont pas l’eau courante
    ceux qui sont voués au bleu horizon
    ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
    ceux qui vieillissent plus vite que les autres
    ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle
    ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi parce qu’ils voient venir le lundi et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi et le samedi et le dimanche après-midi.

    1931.

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  4. Artisans de l'ombre Dit :

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    Vous allez voir ce que vous allez voir
    Jacques PRÉVERT
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    Le miracle annoncé plus haut ?

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