Selon d’autres, le mal est plus profond: on est tellement en retard sur l’Occident qu’il vaut mieux ne plus le concurrencer. Les mathématiques et les sciences physiques ne serviront en rien dans cette course perdue vers la suprématie et la maîtrise. Autant composer des discours que de calculer le poids de l’univers. Il s’agit donc d’une conviction profonde que cela ne sert à rien, que tout a déjà été inventé par l’Occident, qu’on ne pourra jamais le rattraper et qu’il vaut mieux se consacrer à autre. D’autres avancent le pied dans la métaphysique : quand le cosmos est une énigme, naissent les mathématiques. Quand il est juste une salle d’attente avant le jugement dernier, on retombe dans l’animisme. Le déclin du chiffre est donc lié à la montée de la religion des reliques, du bigotisme, de l’islamisme, de l’exorcisme et de la Rokia et d’une vision du monde, d’avant la raison, le chiffre, l’audace et l’interrogation. Quand tout peut être expliqué par un cheikh, un verset ou un théologien, les mathématiques deviennent une corvée pas un éclairage des tréfonds de la création et une langue du monde. Mais avant, il y avait des mathématiciens et l’Islam, en même temps ? Vont crier les outrés professionnels. Oui, mais il n’y avait pas l’islamisme, l’audace était le champ de l’hérétique courageux, pas du soumis et les grands noms de «l’âge d’or» sont ceux qui ont tenu tête, qui ont réfléchi et qui ont été justement persécutés.
D’autres, plus terre à terre, parlent d’une conséquence ANSEJ sur le cerveau : l’argent étant gratuit, les mathématiques deviennent inutiles. Ou bien c’est à cause de la difficulté rébarbative : on cherche la facilité, la position assise, l’allongement sur terre, les sciences qui ne demandent pas de la concentration mais seulement un menton dans la main face à un café qui songe. Les mathématiques exigent une discipline plus grande que les ablutions et la sieste et donc cela n’attire pas grand monde. Et tout se mêle à la fin dans cette anthropologie du chiffre qui se meurt : les politiques d’orientation scolaire depuis des décennies, «Les chevaliers du Coran» comme modèle de société, l’ANSEJ, le trauma face à l’Occident, la paresse et d’autres raisons.
Et revient en mémoire le personnage fascinant de «L’œuvre au noir» de Marguerite Yourcenar. L’alchimiste né entre la fin du Moyen-Âge et la renaissance encore fragile de l’Occident. L’homme qui avoue, dans la modestie, préférer à la Vérité écrasante et insolente, son parent modeste et utile : l’exactitude. Le mal est là.

































31 juillet 2013
Kamel Daoud