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Les enseignants sont-ils assez armés pour enseigner ? par Abdelhamid Benzerari

30 juillet 2013

Abdelhamid Benzerari

Est-il inévitable que se perpétue le divorce entre l’école algérienne et une véritable culture, c’est-à dire une culture qui ne soit pas seulement intellectuelle et classique mais aussi une ouverture sur tout le monde actuel ? 

Nous avons un système éducatif trop peu culturel. Les enseignements dits «accessoires» (chant, dessin, musique, travail manuel, théâtre…) sont souvent négligés dans nos institutions scolaires. Dans bien des classes, ils sont volontiers remplacés par un exercice écrit de grammaire ou de conjugaison ou de lecture ou par une dictée ou un problème supplémentaire. Les maîtres allèguent la surcharge des programmes ou leur manque de dons personnels ou de formation. En fait, derrière ces excuses se cache une désaffection à l’égard de ces enseignements considérés comme accessoires parce qu’on en ignore la valeur pratique et éducative et qu’on les prend pour de simples divertissements ou séances récréatives.

C’est une grande erreur que celle d’une pédagogie toute intellectualiste qui, trop exclusivement préoccupée de l’acquisition du savoir et de la culture de l’esprit, néglige l’éducation de la sensibilité.

Il faut donner une résonnance culturelle à l’ensemble des disciplines, de façon que l’école soit un miroir, une expression de la vie non pas un éparpillement d’abstractions où la vie ne passe plus. Il faut qu’à l’intérieur des établissements scolaires, les maîtres soient des agents d’ouverture et qu’à l’extérieur, les responsables de toutes les sources de la culture soient des guides en même temps que des éveilleurs. Le pédagogue doit être un animateur et l’animateur doit être un pédagogue de façon qu’ensemble ils composent un passage culturel.

Les apprentissages culturels

C’est au sein de l’école que le petit algérien saura apprécier un morceau de musique, un tableau de peinture, une poésie, un texte de littérature classique, une pièce théâtrale, l’architecture d’un monument historique…

Toute œuvre belle est promesse et certitude d’un échange et cet échange annonce un enrichissement de l’individu. «Une belle œuvre signifie sans fin.» a écrit Alain. Peu à peu, par la contemplation de la beauté sous toutes ses formes, l’être accède à des formes supérieures de conscience. Tels ces enfants découvrant, avec admiration teintée d’angoisse, l’hallucinante beauté du bouquet de fleurs et les miniatures de Med Racim, les faons, les poissons en fontaines de Baya, les tournesols de Van Gogh et forçant d’exprimer par la couleur ce qu’ils éprouvent alors. Tels ces petits qu’émeut l’histoire du «Petit Prince» de St Exupéry, et dont les yeux scintillent de larmes quand le petit Prince dit adieu à son ami. Un silence alors se fait dans la classe, et il est riche d’une émotion capable d’éclairer mainte vie pour longtemps.

Le plaisir culturel, l’un des plus essentiels à l’humanité

Est-il utile d’en rappeler les raisons ; d’abord parce qu’une certaine qualité de l’être, tout au long de sa vie , est liée à l’apprentissage qu’il a pu faire de s’exprimer, que ce soit par la création théâtrale, architecturale, musicale, chorégraphique, plastique et de goûter, à travers ses propres exercices, la création des artistes d’aujourd’hui et de demain mais aussi de ceux qui nous ont précédés et dont le legs constitue un patrimoine qui nous est commun dans la seule mesure où nous avons appris à le connaître et à l’apprécier.

«La jeunesse doit non seulement assimiler tout ce qu’a créé la vieille culture, mais élever la culture à une hauteur nouvelle inaccessible aux gens de la vieille société.» Constantin Stanislavski.

Le rôle, le plus ancien de l’école, qu’elle tend à reléguer à l’arrière-plan, étant donné l’importance prise par la formation préprofessionnelle et professionnelle, est précisément d’initier les jeunes aux différentes formes de l’humanisme. N’oublions pas que la communauté scolaire est vie commune, c’est-à-dire organisation sociale, avec ses règles et sa rigueur (respect des personnes et des groupes) mais aussi fête, joie commune : un beau spectacle, une exposition de peinture, un concert, la recherche de belles formes, la création sont appréciés en eux-mêmes, avec leurs valeurs affectives, culturelles, sans mépriser les explications ou le discours, mais sans toujours leur donner le dernier mot. Si la communauté scolaire n’admet pas de vivre une vie culturelle pour le plaisir de vivre, quelle communauté humaine accueillera le plaisir culturel comme l’un des essentiels à l’humanité ? Il est donc clair que les relations entre l’école et toutes les institutions et manifestations culturelles doivent être systématiquement facilitées et encouragées. Il faut donner aux enseignants le pouvoir et les moyens de veiller à l’éducation culturelle, comme moyen d’éveil et d’épanouissement des personnalités. Des séances de réflexions pédagogiques doivent réunir les enseignants et les conservateurs de musées, des forêts, des spécialistes de l’environnement, les directeurs de théâtres, des centres culturels, de maisons de jeunes et des écoles des beaux arts…en se souvenant que «toute pédagogie culturelle doit proposer sans imposer, suggérer sans démontrer. Elle n’est pas « feuille de route, mais invitation au voyage.»(Louis Raillon). En favorisant la découverte d’un centre culturel, ou d’un musée, d’une pépinière, d’un arboretum, d’une école des beaux arts…, l’école permet aux jeunes de développer en eux des virtualités trop souvent atrophiées et l’expérience prouve que l’école, dans le même temps, se vivifie elle-même. Les rapports maîtres élèves évoluent. Le rendement scolaire s’améliore. On assurera ainsi le contact des jeunes avec les œuvres d’art et avec les traditions de la culture locale. Cette formation culturelle développera leur sensibilité et elle est une nécessité. «L’analphabétisme esthétique, l’analphabétisme sentimental et l’analphabétisme social sont aussi redoutables pour l’équilibre des individus et enfin de compte pour la société que les autres formes de l’analphabétisme mieux connues et plus faciles à identifier.»

Etre diplômé ne veut pas toujours dire être cultivé

«Je n’hésite pas à le déclarer : le diplôme est l’ennemi mortel de la culture.» affirmait Paul Valéry. Et notre système d’enseignement travaille trop pour le diplôme. La culture ne consiste pas seulement à acquérir des connaissances variées mais elle est le point de perfection auquel parvient l’homme .On croit que plus on a de diplômes plus on est cultivé et que moins on en a, moins on a de chances de l’être. Ce qui est parfaitement faux ! On connait des êtres les moins cultivés qu’on connaisse. Et, en sens inverse, des gens qui n’ont aucun diplôme, mais une grandeur d’âme, une dignité, une ouverture d’esprit qui en font des êtres cultivés. Justement, parce qu’ils vivent la culture à leur rythme. Car, d’après Gérard Bordes, «la culture n’est pas l’accumulation de la totalité des connaissances humaines mais l’utilisation que l’on fait d’une partie de ces connaissances en fonction de sa sensibilité, en fonction de ce qu’on veut être».

Faire de la musique à l’école, mais ne pas entendre ailleurs, faire du théâtre, pratiquer les arts plastiques en classe, mais ne rien connaître de ce qu’on fait ou font les autres, savoir lire, mais ne pas fréquenter les bibliothèques prive des stimulations, des rapprochements, de l’aisance qu’il faut avoir dans les rapports avec les objets culturels. La stérilité de l’école algérienne en la matière n’a d’égal que le vide désertique et l’analphabétisme artistique dans lequel vit une grande partie de notre société. «Sans un minimum de loisir, pas de travail créateur, par conséquent pas de culture ni de civilisation.» Rey Lewis. La pratique est insuffisante sans la familiarité .L’enseignement peut avoir recours aux nouvelles technologies de communication, le multimédia, Internet pour procurer aux élèves le plaisir de découvrir des œuvres d’art différentes, d’artistes reconnus mondialement en peinture, musique ,poésie…Et puis pour donner de l’imagination aux autres, il faut être imaginatif soi-même. Il faudrait que tous les enseignants fussent créatifs, imaginatifs, inventifs. Parce que la culture est plus dans le regard de l’homme que dans l’objet qu’il contemple ; la formation culturelle dépend essentiellement de l’éducation. La liberté qu’elle impose c’est :

-Celle de l’honnêteté à l’égard de sa propre expression.

-Celle de l’ouverture de l’esprit et de la sensibilité.

-Celle de l’attention portée à l’infinie diversité de la création.

-Celle du respect d’autrui.

Role de la culture esthetique dans la formation du sens moral

Comme la culture intellectuelle développe l’amour du Vrai et la culture morale celui du Bien, la culture esthétique développe l’amour du Beau. De quoi est-il fait ? Il est d’abord goût de l’ordre, de la mesure, de l’harmonie. Il est ensuite sentiment de la grandeur, admiration. Il est encore désintéressement, projection du moi dans l’objet, oubli de soi. Il est enfin communion, non seulement avec le créateur de l’œuvre d’art, mais avec tous ceux qui l’admirent. Si l’on en juge par ses effets, on peut dire qu’il est à la fois apaisement, idéalisation, impersonnalité et socialisation.

On retrouve exactement les mêmes éléments dans l’amour du Bien. Celui-ci est également goût de l’ordre par l’obéissance à la règle, sentiment de la grandeur d’un idéal transcendant, désintéressement par projection du moi dans l’autre ou altruisme et communion des consciences sur le plan supérieur des valeurs. Cette analogie a conduit bien des penseurs, pour qui vivre moralement est en somme vivre en beauté, à souhaiter que la formation du sens moral prenne appui, dès l’école primaire, sur celle du sens esthétique.

A première vue, cela paraît difficile. Tout, en l’enfant, semble s’opposer à l’épanouissement du sens esthétique, du moins dans la plus grande partie de la troisième enfance, âge de l’école primaire. Désordonné, il passe d’une occupation à l’autre, laisse traîner ses affaires et considère la règle comme une entrave. Effrayé par le grandiose qui l’écrase alors qu’il est en pleine expansion, il est plutôt porté vers les petites choses et sa sympathie va, comme celle de Gulliver, à ce qui est lilliputien. Réaliste, il vit dans le tangible et non dans l’idéal. Egocentrique, il est individualisé et ne communie longtemps qu’avec lui-même.

Est-ce à dire que l’enfant soit absolument réfractaire à l’appel du Beau ? Non, et c’est pourquoi la culture esthétique peut, dans une certaine mesure jouer son rôle dans la formation du sens moral. Affectif avant tout, l’enfant est sensible aux formes, aux couleurs, aux sons et aux rythmes ; illusionniste et animiste, il succombe au charme du merveilleux qui n’est pas autre chose que de l’idéalisé. C’est sur ces virtualités que prendra d’abord appui une éducation pré-esthétique très simple fondée sur le goût de la propreté( un être sale n’est jamais beau), de l’ordre(classe nette et sobrement décorée), multipliant les impressions favorables (ligne agréable d’un vase, mouvement gracieux d’une plante verte, harmonie des couleurs d’un bouquet de fleurs) en attendant l’initiation au beau pictural par le dessin, au beau musical par le chant et au beau littéraire par la poésie et la récitation.

Dans le domaine plus familier du travail quotidien et des objets qui forment le décor de la vie, on doit s’efforcer de rendre les enfants sensibles aux notions d’ordre et d’harmonie qui sont à l’origine de ce qu’on appelle le bon goût, de leur faire sentir l’importance des proportions des objets, des accords entre les nuances et les teintes, et les ressources qu’offrent de secrètes dissonances.

Il faut apprendre à l’enfant à sentir, plus exactement à organiser et hiérarchiser les sensations que lui procure le monde extérieur ; puis à exprimer ce qu’il ressent, et enfin à s’exprimer. On peut distinguer, au point de vue éducatif, trois moments :

D’abord l’ADMIRATION :

L’enfant admire, et tout son attitude le révèle : bouche bée, regard fixe.

Puis la CONTEMPLATION :

La contemplation est prise de conscience progressive et signe d’une réflexion sur l’œuvre.

Enfin l’IMITATION :

Dernier stade, dont il convient de préciser le caractère. Elle n’est pas nécessairement désir de copier les œuvres. Elle traduit dans la vie quotidienne l’exigence de beauté qu’on a su faire naître chez les enfants. L’enfant élevé dans le voisinage de la beauté, sous ses aspects les plus simples, qui n’ont rien à voir avec le luxe, sera en mesure de la chercher et de la trouver partout. Il la respectera. Comme le dit Hubert, «l’initiation à l’art qui en fait saisir la beauté est, presque au sens religieux du terme, une élévation.» Alors pourra se faire le passage du domaine esthétique au domaine moral : la fierté de la bonne tenue corporelle deviendra fierté de résister aux petites tentations de chaque jour et de vaincre la paresse, élégance intérieure, le plaisir de l’ordre matériel deviendra besoin de régularité et esprit de discipline, l’admiration, en détachant des petites choses, assurera peu à peu, comme le souhaitait Bain, le triomphe du «higher-self» sur le «lower-self».

L’acquisition des savoirs fondamentaux, la transmission de la culture, l’éducation aux valeurs et aux règles de la vie commune, voilà ce qu’une société doit à ses enfants.

Certains pays comme l’Allemagne, la Finlande…tellement ils donnent de l’importance maintenant aux activités culturelles et sportives dans les écoles qu’ils leur consacrent les après- midi dans les emplois du temps des enseignants.

La non-culture, c’est l’intolérance, c’est la solitude…Elle est essentiellement un refus ou une ségrégation, un repliement sur soi ou sur le vide. «Le développement unilatéral de l’intelligence cognitive, aux dépens des autres modes de percevoir le réel et de maîtriser les ressources de la personnalité, produit des êtres psychologiquement difformes et incapables d’habiter ce monde avec l’aisance, la compétence et la grâce qui s’impose.», affirmait Lengrand, ex-Directeur de l’éducation à l’UNESCO. Former une conscience, c’est donner, à un être jeune, encore vacant, le goût de vivre et d’aimer. Elle peut porter aussi bien au sommet de la création artistique ceux qui sont armés pour y parvenir.

Nous estimons ainsi qu’il n’est jamais trop tôt, pour sauvegarder et développer les possibilités de compréhension et de créativité de l’enfant, que parler de liberté, de justice scolaire, de dignité humaine n’a pas de sens si l’on ne donne pas à chacun, à la mesure de ses moyens et au moment où il en ressent le besoin, la possibilité d’accroître et d’ajuster son savoir, pour faire face aux problèmes que sa vie lui pose.

En conséquence, l’éducation artistique ne peut plus être une discipline séparée des autres ; elle constitue un catalyseur d’intervention pédagogique.

Il ne s’agit plus, pour nous éducateurs, «d’enseigner l’art, mais éduquer par l’art.»

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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