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Le malheur arabe par Brahim Senouci

30 juillet 2013

Contributions

Samir Kassir, le grand journaliste libanais assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005, a publié en 2004 un ouvrage aussi bref qu’incisif, « Considérations sur le malheur arabe » (Actes Sud). Il s’y interroge sur l’impossibilité persistante pour le monde arabe d’accéder à la modernité. Editorialiste au quotidien Al-Nahar, fondateur de la gauche démocratique libanaise, Samir Kassir était plus qu’un journaliste courageux,et un opposant à la mainmise de la Syrie sur le Liban. C’était aussi un brillant historien des idées, un analyste de «la culture de la mort» dans le Moyen Orient actuel. « Il ne fait pas bon être arabe de nos jours. Sentiment de persécution pour les uns, haine de soi pour les autres, le mal d’être est la chose du monde arabe la mieux partagée. »   Non content de s’en tenir au constat, il s’attachait à en débusquer les causes.   « Regardez, écrivait-il, du Maghreb au Machrek les hommes sont traités comme des «sujets», jamais des «citoyens». Partout l’islam progresse sous ces régimes despotiques, soit réprimé dans le sang, soit instituant une nouvelle tyrannie, et se révélant incapable de gouverner des pays en voie de modernisation. D’où ce sentiment général d’impuissance, de victime, de «malheur arabe», hanté par le souvenir d’un «âge d’or perdu», entretenu par un «nationalisme fossilisé» et un «islam politique» passéiste. »   Samir Kassir s’insurgeait contre cette «idéologie négationniste», ce «millénarisme morbide» des dirigeants et des chefs religieux, qui passe sous silence toutes les avancées décisives de la culture arabe moderne. Ce silence même alimente le désespoir et le sentiment de fatalité. Oubliée, la renaissance du XIXe siècle, la «Nahda», qui vit apparaître les premiers journaux, pendant laquelle la scolarisation atteignit les villages, se créèrent et se développèrent les universités. C’était aussi la période durant laquelle un nationalisme intelligent, à forte dimension sociale, faisait reculer les crispations intégristes et avancer la cause des femmes. Tous ces événements témoignent, disait Samir Kassir, d’une «pensée universaliste», «ouverte sur l’Autre» se perpétuant dans le monde arabe, résistant à la «culture de la mort».   Ce questionnement reste pertinent. Le printemps arabe et l’impasse dans laquelle il s’est très vite engouffré le démontrent. Tout se ligue pour imposer l’idée que, décidément, le monde arabe est condamné par une sorte de fatalité à jouer un rôle de second plan, à être confiné à la fonction de pourvoyeur de matières premières pour les puissants du monde, à ne manifester ses humeurs que par des tragédies échevelées, des bouffées autant guerrières que suicidaires. Pourtant, ce monde a été le siège d’une civilisation brillante. Sans remonter jusqu’à l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, on peut trouver au 19ème siècle et au début du 20ème les signes d’une activité bouillonnante, d’un débat intellectuel profond qui agitait tous les thèmes actuels, la démocratie, la place des femmes, la gestion dans les affaires de la cité…   « Comment en est-on arrivé au marasme actuel ?, s’écrie Samir Kassir. Comment est-on parvenu à faire croire aux Arabes qu’ils n’ont d’autre avenir que celui que leur destine un millénarisme morbide ? Comment a-t-on pu déconsidérer une culture vivante pour communier dans le culte du malheur et de la mort ? »   Samir Kassir obéit à la dialectique marxiste qui impose de dire « d’où l’on parle ». Il se présente ainsi lui-même comme Arabe, laïque occidentalisé. Et si le problème des intellectuels était-il, non pas de dire d’où ils parlent mais de chercher un lieu où ils pourraient être entendus ?   L’Europe, laïcisée ou, à tout le moins sécularisée, depuis des siècles, est aujourd’hui le lieu d’un débat sur ses racines chrétiennes. Ce débat s’exprime en France de différentes manières. Chez certains intellectuels comme l’historien Max Gallo, il peut aller jusqu’à embrasser de nouveau la religion catholique et la brandir comme un nouvel étendard. D’autres soutiennent une la thèse d’une filiation entre les valeurs du christianisme et les principes modernes tels que la laïcité, les Droits de l’homme… Il se trouve même des non chrétiens, comme Finkielkraut, pour revendiquer leur attachement à la «France du sacre de Reims». Les anciens pays communistes, Russie en tête, retrouvent le chemin de l’orthodoxie, sinon comme pratique, du moins comme référence.   L’émergence de ce débat traduit l’angoisse de l’Occident de disparaître en tant que puissance. Beaucoup pensent que ce processus mortel est dû à l’abandon de la dimension spirituelle qui a précisément fondé l’Empire. Ils appellent de leurs vœux un retour aux sources et la réhabilitation des principes qui ont permis l’extension d’une civilisation conquérante et l’assujettissement du reste du monde. C’est pour le moins étrange que ce débat ne soit pas de mise chez nous. Samir Kassir exclut ainsi toute profondeur religieuse du personnage qu’il entend incarner. Ce faisant, il parle sans doute aux élites occidentalisées mais pas aux masses qui n’ont pour viatique qu’une communion dans une foi qui fait office de substitut sacrificiel à la place misérable qu’elles tiennent dans le monde. Il faut ajouter que le monde arabe n’est pas exclusivement… arabe, mais pluriel. L’Afrique du Nord est largement peuplée de berbérophones dont la société ne présente pas la même sensibilité à la dimension arabe que le reste de leurs compatriotes. En revanche, l’Islam est incontestablement une valeur de référence commune.   Alors même que la quête de la mémoire et du sens est en cours en Occident, elle est quasiment interdite dans nos pays. La seule alternative possible ne présente que les deux termes irréconciliables entre l’intégrisme et, faute donc de la possibilité de l’établissement de la démocratie, le vain refuge qu’offre un régime autoritaire. Le chemin est sans doute difficile mais il n’y en a pas d’autre et il ne présente aucun raccourci. Il est illusoire d’espérer fonder la modernité sur l’effacement de la mémoire collective. C’est en allant l’interroger, en étant au plus près de l’âme de nos peuples que nous trouverons ensemble la voie étroite qui conduit vers la démocratie et le progrès.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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