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Bonne gouvernance et bureaucratie : le grand malentendu par Mourad Benachenhou

29 juillet 2013

Mourad Benachenhou

Dans cette période de grande confusion, caractérisée par l’effacement du leadership constitutionnel, et grosse d’évolutions futures, dont nul ne peut prédire ni le sens, ni le contenu, et où tout un chacun préfère vivre sa vie, suspendre son jugement et simplement attendre la suite des évènements, il en est certains qui, par profession, continuent à essayer de convaincre la masse qu’ils contrôlent la situation et qu’ils en maîtrisent le moindre de ses détails. Ils veulent projeter une image de «décideurs» aux pensées claires et à l’analyse sans faille, sachant avec certitude où le pays va et quel futur l’attend. 

Parmi les expressions ou termes avec lesquels ils jonglent, et qui se retrouvent dans toutes leurs déclarations, telles que rapportées par les médias officiels ou privés, le mot « pragmatisme » apparait avec quasiment autant de fois que les expressions « bonne gouvernance » et « lutte contre la bureaucratie.» L’idée principale qui parait se dégager de leurs discours est que le pragmatisme doit être le fil conducteur pour améliorer la gouvernance dans le pays et éliminer une fois pour toute la bureaucratie qui serait la cause de tous les maux : économiques, sociaux, politiques, etc. etc. qui se posent dans le pays et dont les citoyens, tout comme -paradoxalement- l’appareil d’Etat seraient les victimes impuissantes.

Il ne s’agit pas ici de tenter de clarifier la signification du mot « gouvernance,» dont tout un chacun, du plus fortuné au plus humble, souhaite l’amélioration, mais auquel l’un et l’autre donnent un contenu différent, le premier entendant essentiellement par là la liberté totale et sans frein d’accumuler des richesses, hors de toutes contraintes législatives ou réglementaires, le second n’ambitionnant qu’à souhaiter – a minima- l’amélioration du fonctionnement des services de la mairie locale et au bon approvisionnement de la poste locale en billets de banques.

De même, la lutte contre la bureaucratie a une signification différente pour l’un et pour l’autre, et il n’est pas sûr que cette amélioration, appelée de tous les vœux, soit telle qu’elle bénéficie à l’un sans porter préjudice à l’autre, selon la bonne formule parétienne.

Des intérêts divergents et des objectifs différents

Un débat ouvert, franc et clair sur la gouvernance comme sur la bureaucratie risquerait de prouver que chaque groupe social n’a en vue que ses intérêts immédiats et que ce qu’il veut, en fait, c’est que l’Etat et tout son appareil soient exclusivement à sa disposition, même au détriment des intérêts du reste de la population, si majoritaire qu’elle soit.

Ainsi , l’homme d’affaire ne pourrait qu’applaudir à la disparition de tout contrôle fiscal et douanier, à la disparition des lois sur le travail et de la réglementation en matière de qualité des biens de consommation, à la défiscalisation de tous les investissements, qu’ils portent sur l’ouverture d’une gargote ou une raffinerie de sucre, à la mise à sa disposition des terrains domaniaux au dinar symbolique, à son accès sans limites aucunes aux crédits des banques publiques , etc. – car on ne peut arrêter une fois pour toute la liste de ce qu’il voudrait de la société pour qu’il puisse accumuler le plus de richesses possibles et prendre la plus grosse part possible de la rente pétrolière.

Le hallab, déjà tout puissant dans les régions frontalières du pays, et qui domine et perturbe les économies locales du tiers des wilayas du pays, applaudirait sans aucun doute à la légalisation de ses activités criminelles de contrebande et serait sans aucun doute disposé à accepter d’inscrire en toute clarté son activité au registre de commerce.

En bref, pour ce groupe, la bonne gouvernance passe par la disparition de l’appareil d’Etat, et donc, par définition, de la bureaucratie.

Quant au simple citoyen, il se contente sans doute de souhaiter que les institutions de l’Etat, quelles que soient leurs missions, fassent le travail qu’elles sont supposées faire, afin qu’il puisse gérer sa vie quotidienne avec le moins de peine possible : le protéger contre les abus des commerçants malhonnêtes qui lui vendent des aliments impropres à la consommations ou à un poids inférieur à celui qu’il a payé, lui éviter les longues queues aux guichets des mairies ou des bureaux de postes, assurer sa protection contre les malfrats de toutes professions qui hantent les rues des villes, garantir le respect de la législation du travail par son employeur privé, lui éviter l’exploitation éhontée de ses problèmes de santé par les cliniques médicales privées qui lui font payer en liquide, souvent sans contre partie évidente, le prix de leurs prestations , veiller à la stabilité de la monnaie nationale pour que le pouvoir d’achat de son salaire ne se réduise pas de jour en jour, etc. etc. revendications sans doute modestes et déjà inscrites dans les lois du pays de manière plus ou moins claire et directe.

Ainsi, un débat approfondi sur la bonne gouvernance et la bureaucratie ne pourrait que faire apparaitre au grand jour un grand malentendu entre les différentes couches sociales du pays, dont chacune leur donne un sens qui reflète ses propres intérêts matériels et moraux, les plus fortunés voulant moins de contrôles et de réglementations, les autres souhaitant plus de contrôle et de réglementation, les premiers ambitionnant à l’affaiblissement de l’appareil d’Etat qui réduirait sa mission à la protection de leurs biens, les seconds voulant un Etat plus fort et plus cohérent leur assurant, si ce n’est la prospérité, du moins une vie digne d’être vécue.

Dans ce contexte d’absence de leadership, tel que défini par la Constitution du pays, de quel côté les autorités publiques penchent-elles ?

Un pragmatisme proclamé et assumé ?

Le pragmatisme a été maintes fois proclamé par les autorités haut et fort comme la seule démarche possible pour la gestion des affaires du pays.

Cette option semble frappée de bon sens, car elle traduit une volonté de flexibilité dans la prise en charge des affaires de la collectivité nationale, un rejet des formules toutes faites et des chemins battus, et l’acceptation d’adapter les solutions à la réalité du pays, sans dogmatisme ni idées préconçues. L’essentiel est de trouver pour chaque problème qui se pose la solution la plus apte à donner les résultats voulus sans s’enfermer dans un carcan de principes, si nobles soient-ils, ou dans des formules qui seraient rejetées par les réalités du moment.

Toute référence à un cadre idéologique, à des principes politiques ou moraux est bannie dans cette démarche, essentiellement orientée vers les résultats à obtenir concrètement et sur le terrain.

Ce qui compte, c’est mouler son action et ses décisions à la réalité des choses, telle qu’elle apparait dans l’esprit des décideurs. Et si l’on fait référence, parfois, à la nécessité de sauvegarder la souveraineté nationale, à l’obligation de ne pas violer les valeurs de base sur laquelle la société est construite et de les maintenir, c’est un en marge de l’action beaucoup plus qu’en liaison avec cette action.

Des principes politiques et moraux marginaux à la démarche pragmatique

Dans la démarche pragmatique, on peut donc contradictoirement à la fois rappeler les principes qui orientent la politique gouvernementale et les violer délibérément dans l’action qu’on mène. On proclame ainsi la nécessité de donner la priorité à l’emploi de la main d’œuvre locale, mais on accepte que même les cuisiniers et les gardes soient recrutés à l’étranger. On se promet de protéger la production nationale, mais de l’autre côté, on ouvre largement le marché à tous les produits importés, des plus indispensables au bon fonctionnement de l’économie, comme les outils de production ; aux plus superficiels, comme les produits de grand luxe que seule une faible partie de la population – les nouveaux riches- consomment. On prétend défendre la valeur du dinar et lutter contre le marché parallèle des devises, mais en même temps, on mène une politique de distribution de revenus dans un système économique qui continue à souffrir d’une faible progression de la productivité du travail. On déclare à tu et à toi que la lutte contre la corruption est un des axes prioritaires de la politique des autorités publiques, et on instruit les affaires de corruption avec une lenteur et une partialité qui démentent la volonté affichée. On proclame que la protection des frontières est une priorité stratégique et on laisse les hallaba imposer en toute impunité leur propre politique commerciale extérieure, etc. etc.

Pragmatisme ou droit à l’incohérence ?

Bref, au nom du pragmatisme, les autorités publiques se réservent le droit à l’incohérence dans leurs actions qui, loin d’aboutir à améliorer la gouvernance et le fonctionnement de la bureaucratie, ne font qu’ajouter aux problèmes économiques et sociaux du pays.

Et en supposant même que le pragmatisme soit un cheminement maitrisé de l’action des autorités publiques, lorsque les enjeux sont clairs et le débat bien délimité, on constate qu’il peut dicter des politiques et des démarches totalement divergentes les unes des autres, si ce n’est contradictoires les unes avec les autres, car chacune se fondrait sur une vision différente de la réalité et donc des options différentes pour la prendre en charge.

Le pragmatisme est dicté par des analyses et des choix politiques délibérés

Il apparait avec clarté que les autorités ont considéré que la dynamique du nouvel ordre international, qui se construit avec douleur au cours de ces deux dernières décennies, a créé une situation dictant la nécessité de mener une politique économique nationale prenant en charge les intérêts des grandes puissances, et donc imposant une ouverture du marché national, toutes activités incluses, aux entreprises de ces grandes puissances, quels que soient les torts que cette ouverture, sans réserves et toute portes et fenêtres béantes, causerait tant à la société qu’à l’économie nationale .

Ainsi le pragmatisme reconnait d’abord et avant tout la réalité des rapports de forces géopolitiques, où les intérêts économiques des puissances dominantes priment sur les intérêts économiques nationaux, qui doivent s’y adapter pour que le pays évite les interventions étrangères dans ses affaires extérieures ; on « précède l’appel » suivant l’expression consacrée et on accepte l’invasion économique pour éviter l’invasion militaire.

Donc, le pragmatisme ne part pas d’une appréhension de la réalité « vraie » au sens où elle est perçue dans toute sa complexité par les décideurs, mais d’une réalité reconstruite à travers des prémisses qu’on considère comme vrais, même s’ils ne reflètent qu’une infime partie de cette réalité.

Dans le cas de la politique économique, le prémisse est que les intérêts économiques du pays doivent être soumis aux intérêts économiques des grandes puissances, même si cela doit aboutir à l’accroissement du chômage, à la disparition d’une partie de la production nationale, à l’explosion des importations, à la création d’une bourgeoisie comprador enrichie par ces importations, à l’accentuation des disparités sociales, à la surconsommation de produits importés au détriment de produits nationaux qui ont survécu au choc de l’ouverture brutale de l’économie, ouverture dictée par le poids, donné par les autorités publiques dans leur analyse de la réalité , à l’aspect « rapports de forces internationaux. »

Une réalité restreinte reconstruite

La réalité sur laquelle s’appuie la démarche pragmatique n’est pas la « vraie » réalité, mais une réalité reconstruite en fonction d’objectifs politiques soit exprimés clairement, ou transparaissant à travers les conclusions que l’on peut tirer de la mise en œuvre de cette démarche. Derrière ce pragmatisme, il y a toujours des hypothèses et des objectifs qui n’ont rien à voir avec ce que ce terme proclame, à savoir la nécessité de ne pas s’enfermer dans des préconceptions toutes faites et de faire table rase de tous les principes et de toutes les idéologies. Le pragmatisme affiché est toujours fondé sur une idéologie que l’on se refuse à exprimer clairement, des principes que l’on veut dissimuler à tout prix, et des options que l’on a délibérément choisies, cet ensemble explicitant, a postériori pour l’observateurs extérieur, le contenu et les résultats de ce pragmatisme présenté comme dicté totalement par la réalité et pratiquement sans intervention intellectuelle de l’autorité qui a proclamé le choix de cette démarche.

En conclusion

- L’absence du leadership constitutionnel du pays accroit les incertitudes de la société algérienne, quoique les autorités publiques veulent donner l’impression qu’elles maitrisent le futur et qu’elles contrôlent les évènements actuels et à venir.

- Elles affichent leur volonté de prendre en charge l’amélioration de la gouvernance et la maitrise de la bureaucratie par une démarche pragmatique.

- Sans tenter d’approfondir le débat sur les thèmes de la gouvernance et de la bureaucratie, on relève que ces deux termes, employés par tous ceux qui participent aux débats publics actuels, sont compris et définis en fonction des intérêts des parties de la population en cause.

- L’ouverture économique du pays a créé une couche sociale de nouveaux riches pour lesquelles la bonne gouvernance et la bonne bureaucratie signifient simplement la réduction, si ce n’est la disparition- du rôle de l’Etat dans la sphère économique.

- Le simple citoyen entend par ces deux termes l’amélioration de l’environnement administratif qui règlemente sa vie quotidienne au niveau local.

- Le pragmatisme proclamé et affiché par les autorités publiques se veut indépendant de tout fondement idéologique et de toute préconception de la réalité que la démarche veut changer ou sur laquelle elle veut intervenir.

- La démarche pragmatique aurait donc pour seul guide la réussite des politiques adoptées et des actions menées pour leur mise en œuvre.

- A l’examen des décisions prises, dans le domaine économique en particulier, on constate une analyse de la réalité qui ne prend en charge que certains de ces éléments, au détriment d’autres qui peuvent apparaitre comme aussi importants, sinon plus importants que ceux pris en charge dans la démarche officielle.

- On est bien loin des slogans du nouvel ordre économique mondial et de la thématique du nationalisme pur et dur, malgré le rappel insistant des engagements, des combats et des exploits passés. Le rappel de L’histoire, l’entretien du souvenir de l’esprit d’héroïsme passé, apparaissent comme un simple voile habilement manipulé pour cacher la réalité de la dépendance extérieure totale, qui rend fantaisiste toute référence à la possibilité de menaces et d’intervention étrangères : qui a besoin de conquérir ce qu’il contrôle déjà ?

- Le pragmatisme affiché reflète non seulement des choix idéologiques préconçus, une vision restrictive et restreinte de la réalité, qui donne une pondération très forte aux éléments de politique extérieure, mais également des incohérences dans la démarche politique globale, incohérences qui se sont exacerbées avec l’affaissement du leadership constitutionnel, et qui rendent la situation du pays d’autant plus incertaine.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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