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La puissance des mots par Boutaraa Farid

18 juillet 2013

Boutaraa Farid

Les mots ont-ils toujours la force de créer des changements et des bouleversements comme autrefois? Une minorité pense que les mots n’ont pas aujourd’hui la même puissance pour déclencher des mutations et libérer les peuples des jougs des nouveaux colons qui, au nom d’une révolution, ont chassé les occupants étrangers pour tout accaparer comme s’il s’agissait d’un héritage qu’ils venaient de reprendre. 

En effet, La majorité des pays arabes et africains qui étaient sous l’occupation des pays occidentaux avaient connu le même destin. Les responsables militaires avaient accédé au pouvoir, mais le quotidien des populations n’avait pas été à la hauteur des attentes. Les nouveaux élus au pouvoir étaient hébétés devant cette nouvelle vie de luxe qui s’offrait à eux et ils avaient oublié la notion du partage et de l’équité. Ils étaient tous tombés sous le charme du trône et où il fallait se maintenir avec fermeté et cruauté.

En effet, le maintien au pouvoir exigeait la ruse, la force et l’hypocrisie et toute erreur conduisait à la mort ou à la prison. Pendant ces périodes, les écrivains et les penseurs n’avaient pas assez d’espace pour dire les vérités et le peuple attendait dans un silence de tombe des leaders pour les suivre tout en exprimant son désarroi. Chez nous en Algérie les auteurs n’avaient pas assez de liberté pour parler des sujets qui dérangeaient. Le socialisme était un choix imposé par la hiérarchie et la révolution agraire un projet divin plus sacré que le livre vert du défunt El Khadafi en Lybie. Les défunts Mimouni et Tahar Djaout avaient tant parlé sur ce sujet, ainsi que d’autres écrivains comme Rachid Boudjedra, Mourad Bourboune et Fares Yahia , mais rien n’a été fait du moment que ces auteurs n’avaient pas accès aux moyens audiovisuels.

Ailleurs, chez nos voisins beaucoup d’auteurs avaient repris le thème de la critique de la gestion après les indépendances dans une littérature dite de post-indépendance que se soit chez nos amis africains ou chez les auteurs arabes. Une façon de rappeler aux nouveaux maîtres des nouvelles républiques qu’ils étaient à côté de la plaque. Une autre façon aussi, de les convier à réfléchir sur les décisions prises et sur l’idéologie suivie.

Les articles de presse et les romans étaient des appels pour que les gouverneurs apprennent les conséquences des décisions prises sans consultation de la base qui pensait et qui critiquait tout en apportant des projets de société qui marchaient avec nos traditions et coutumes et qui avaient la chance de nous faire éviter tous les ennuis. Des rappels avant que des catastrophes ne touchent nos âmes et que des brèches soient faites dans nos rangs et que nos pays basculent dans l’inconnu. Ces rappels évoquaient le sujet de la liberté d’expression et le refus du parti unique à écouter les autres. Une liberté d’expression que notre pays avait connu avant toutes les autres nations du tiers-monde suite aux émeutes d’octobre 1988. Une liberté d’expression qui avait permis à l’Algérie de connaître le multipartisme et l’émergence d’autres partis politiques qui avaient la chance d’arnaquer le pouvoir en place et notamment le parti islamiste le «Fis» qui avait l’estime de la majorité du moment, qui avait l’audace de critiquer ouvertement le pouvoir tout en promettant des changements. Depuis cette période, la liberté d’expression était devenue un acquis et le lecteur algérien pouvait lire tout ce qu’il voulait. Les journalistes pouvaient librement évoquer et critiquer le mode de gouvernance et la démocratie de carton que nos responsables exhibaient comme des vêtements de l’Aïd, alors que la majorité du peuple vivait avec rien. Ni travail, ni logement, ni salaire décent, mais rien que des promesses de la part des responsables qui changeaient comme les grains du sable. Des promesses qu’on étalait les jours des élections et qu’on cachait juste après l’annonce des résultats. Tout était à refaire. Le pauvre citoyen n’avait plus la force de relever sa tête. Le pauvre ne faisait que tourner les pages d’un livre usé et où les pages étaient collées et semblables à un jeu de scrabble. Nous vivions une vie insipide au milieu du vide, l’anarchie et la peur qui dictaient leur loi. Le jour était battu par la nuit et la joie était bouffée par les crimes, les vols et l’ennui. Le quotidien de l’Algérien se résumait à un cercle fermé entre le travail et la maison. En un mot, L’Algérie demeurait une prison pour celui qui n’avait qu’une chambre qui servait de cuisine, de salon, de toilette et de maison. La joie était partie et le sommeil restait notre paix, où nous retrouvions quelques brins de liberté. Notre salaire ne terminait même pas la moitié du mois et nous retombions tous après dans l’émoi. Et beaucoup de questions taraudaient nos esprits. Pourquoi sommes-nous toujours les derniers au classement des nations? C’est parce que les autres pays avaient avancé. Nous avions opté pour un régime qui dépassait nos capacités en fermant les lumières sur notre cité. C’était l’égoïsme et le refus du partage qui avaient fait de nous des otages entre deux forces qui voulaient le pouvoir. Les autres nations avaient compris aussi, que le temps avait un prix et que pour réussir il fallait former une génération qui pense et non pas une jeunesse qui tue son temps avec le net et qui ne recherche plus à acquérir le langage des livres. Ces pays avaient également compris que la justice sociale était la seule voie pour installer de nouvelles visions et de nouvelles habitudes et où le respect des libertés des autres était une doctrine qui conduisait à la vraie démocratie. Celle qui favorise la discussion et le dialogue pour convaincre et non pas celle du fanatisme et de la force des bras. Dans ces sociétés occidentales on favorisait les débats et les dialogues pour un avenir commun, tout en invitant des philosophes et des penseurs et non pas des députés bien rémunérés et qui défendaient l’intérêt de ceux qui les payaient et non pas l’intérêt du simple citoyen qui l’a choisi pour défendre ses droits.

C’est avec l’ouverture du chant audiovisuel aux penseurs et aux philosophes qu’on fera progresser le reste de la population. Et si le simple citoyen a été floué, l’homme instruit ne peut lui aussi rien faire du moment que personne ne l’écoute. Il préfère vivre dans l’anonymat. La vie pour lui n’est qu’un éternel va et vient entre le médiocre et l’absurde. Sa quête devient alors, celle d’un mendiant qui boucle ses jours entre la merci d’un responsable qui n’a jamais terminé un livre et celle d’une rencontre avec un voisin ou un proche qui le marginalise avec un regard moqueur derrière les vitres de sa nouvelle caisse. Quelle sera la réaction d’un intellectuel quand il constate que les gens de sa cité avaient voté pour une minorité d’honnêtes citoyens entourée par une meute de loups qui n’avaient rien amené de nouveau et qui sont là depuis quatre mandats et comme si ces pseudo-élus étaient les seuls hommes de la cité. Comment accepter que le volet de la culture soit livré à un élu analphabète? L’intellectuel est marginalisé dans une société qui court derrière une vie où l’année ne dure qu’un mois et où le fric a chamboulé toutes les valeurs. L’homme instruit préfère vivre modestement au sein de sa petite famille tout en surfant sur le net pour fuir ces frontières et ce quotidien fade et blessant. Il ne fait que constater les dégâts occasionnés à sa cité qu’il aime tant mais qu’il ne peut sauver, car les envahisseurs sont là. Ceux qui avaient laissé leurs villages et leurs terres et qui étaient venus pour semer la pagaille et le désordre. Et comme disait le défunt penseur et conteur» Daka Kamir»: Autrefois on les comptait, car ils n’étaient pas nombreux, mais maintenant c’est eux qui nous comptent, car nous sommes devenus une minorité de Khemissi qui vit avec des milliers d’arrivistes à notre si belle cité El Khemis qui est devenue la leur et où nous sommes des étrangers. Eh oui ! le simple citoyen ne savoure plus le coucher du soleil, ni les jours de repos. Notre tête est pleine d’images et de stéréotypes et de clichés. Nous pensons souvent même pendant notre sommeil à comment remplir nos couffins aux marchés.. Sommes-nous libres d’exprimer nos frustrations et cette mal-vie qui nous prive de jouir des plaisirs qui restent du domaine de l’interdit.

Pour certains nostalgiques, les mots aujourd’hui n’ont plus de pouvoir, par le simple fait que les brillantes plumes ne sont plus de ce monde. Kateb Yacine et sa fameuse «Nedjma» était parti dans l’anonymat. L’enfant de Constantine n’est maintenant, qu’un vague souvenir d’un amoureux qui avait connu la prison encore adolescent à Sétif. Un adolescent qui attendait la mort à tout moment dans la vaste salle où tous ses amis avaient été exécutés. Lakhdar n’est que Mustapha, Mourad et Rachid. Ils étaient quatre personnages qui parlaient le même langage, tout en fantasmant sur une seule femme «Nedjma». Ils étaient les narrateurs d’un drame, où l’héroïne n’était qu’une femme. Une cousine aussi belle que toutes les étoiles qui avaient sillonnées le ciel de cette patrie, l’Algérie, qui avait connu tant de conquérants sur ses terres. C’était l’histoire d’une bouteille de vin et d’un couteau. Une histoire d’amour entre une fille et le soleil. Celle de la plaie et du couteau. Celle du nègre protecteur de la tribu et Rachid l’amoureux muet. Celle d’une quête d’un temps circulaire, où le personnage n’avait pas d’âge. Celle d’une polyphonie, où les voix se partageaient entre un passé riche d’évènements et un présent incertain.

C’était aussi une histoire d’amour entre une institutrice belle et douce et un jeune Mustapha qui dépassait les Français dans leur propre langue. Kateb Yacine n’est plus de ce monde et son talent n’a été malheureusement reconnu que plus tard par une minorité de spécialistes. Kateb Yacine n’avait pas eu la reconnaissance du moment que ceux qui gouvernaient à l’époque avaient du mépris pour tous ces écrivains francophones qui prétendaient avoir des idées neuves. Le pouvoir en place à l’époque avait peur de tous les penseurs. Le silence était la seule voie possible pour éviter l’exil ou un sort flou. Son compatriote Mouloud Mammeri était aussi parti sans aucune reconnaissance pour la magie de ses mots et pour son génie créateur. Le grand ethnologue avait trouvé une nouvelle passion pour tuer le temps. Il avait la charge de lancer la langue Amazighe. Un rêve de voir cette langue sur les étals de toutes les librairies. Il voulait que l’Algérie cesse d’être une carte entre une poignée d’individus qui dictaient les lois et qui refusaient le dialogue. L’auteur de «l’opium et le bâton» méritait mieux qu’un parcours d’un homme modeste qui avait fini ses jours dans l’anonymat. Le philosophe «da Mouloud» n’avait pas eu le mérite de son rang de penseur, de philosophe et de chercheur. Le grand auteur du «sommeil des justes» était juste dans sa vision, et ses œuvres méritent plus de publicité afin que les enfant de la cité sachent que l’Algérie avait donné naissance à des génies en littérature. Le même destin était réservé pour le fameux exilé et ses fameuses trilogies. Mohamed Dib qui n’était plus revenu à sa terre natale depuis 1959. Certains chercheurs pensent que l’auteur de» la grande maison» n’avait jamais été sollicité par les tenants du pouvoir à l’époque pour qu’il rentre en Algérie et qu’une cérémonie grandiose soit réservée à sa personne pour toutes les œuvres écrites par ce penseur. Il demeure du domaine de l’impossible que l’enfant de Tlemcen reste insensible à l’appel de la douce Algérie. Le défunt auteur avait une blessure au fond du cœur et qu’il n’avait jamais avoué au grand public. Eh oui, les mots ont perdu leur pouvoir magique et les écrivains engagés ont tous préféré l’exil à une vie de perroquet dans une cage.

Pour d’autres, les mots n’ont pas perdu un iota de leur force. Les mots sont là, pour dire et décrire une souffrance et un calvaire qui n’a pas changé de couleur, ni de douleur. Les mots sont là pour exprimer un cri et un hurlement d’un cœur blessé suite à une injustice qui a poussé à l’immolation. Les mots sont là pour rattraper tous les ex-ministres et leurs complices pour la mauvaise gestion de richesses. Les mots gardent toujours la magie de changer les mœurs et les mentalités. Les mots conservent toujours assez de force pour renverser les truands et divulguer haut les chaudes vérités. Les mots ne meurent jamais et ont assez de force pour stopper les crimes et les méfaits. Les mots gardent toujours cette chance d’aller se ressourcer dans les cervelles des vieux qui n’ont plus peur de mourir de faim ou de froid dans les geôles des rois tyrans et des présidents ingrats.

Les mots préservent assez de liberté pour dénoncer toutes les anomalies et de prêcher la bonne parole qui ramène la quiétude et la paix à un peuple qui ne veut que la vérité. Les mots sauvegardent leur force et ne plient pas devant les complots de tous les voleurs qui croient qu’ils sont rusés et qu’ils peuvent déjouer la justice des hommes. Les mots maintiennent toujours le monopole et rien ne leur échappe du moment que tout sera conté dans le livre d’histoire. Tout sera mentionné pour les générations futures.

Les mots sont là pour nous faire un constat sur toutes les erreurs qui ont empêché notre pays d’aller de l’avant et de rejoindre les nations civilisées qui nous entourent et qui souvent tentent de nous donner des leçons de démocratie.

Ces nations qui attendent la moindre faille pour revenir nous coloniser sous prétexte de protéger une minorité ou de nous aider à vivre sous leur protection contre un éventuel danger. Les mots n’auraient aucun pouvoir si nous perdions notre unité et que les forces étrangères pénètrent nos terres. Nos richesses seraient entre les mains des nouveaux maîtres de ce monde qui nous attendent avec jubilation au prochain tournant.

Alors, sachez écrire sans mentir et dire tous les mots qui vous rapprochent et qui brisent tous les conflits et que notre linge sale soit lavé entre nous et que nos ennemis sachent que nos plumes sont au service de la justice et la vérité, mais quand il s’agit de choisir nous ferons le même choix qu’Albert Camus quand des journalistes français voulaient savoir sa position vis-à-vis de la guerre de libération algérienne. Le prix Nobel était avec la justice, mais il préférait sa mère la France, même si cette dernière était fautive. Alors, savourez votre chorba avec plaisir et sachez que les mots ont toujours un puissant pouvoir pour un retour d’une Algérie puissante qui sache écouter les cris et les écrits de tous. Une Algérie solidaire et forte et qui nargue ceux qui désirent la voir malade, faible et morte.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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