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Reportage – Tunisie : le chant des sirènes par M’hammedi Bouzina Med

13 septembre 2012

M’hammedi Bouzina Med

Comment réaliser un reportage sur la Tunisie d’aujourd’hui, sans céder aux images d’Epinal qui couvrent les vitrines des agences de voyages en Europe et ailleurs ? Ou encore, comment éviter de subir les lorgnettes des «théoriciens» de la révolution, ceux qui interprètent et lisent le destin de la nouvelle Tunisie par la seule opposition des «démocrates» aux «islamistes», ou qui décrivent le pays sous le seul aspect de la violence politique? 

Difficile d’échapper à la densité (et la pollution) du débat politique sur l’avenir du pays, entretenu par les médias nationaux et étrangers. Reste la méthode classique : éviter tout contact avec les officiels de la politique et les faiseurs d’opinion et, se laisser aller dans la foule pour écouter, voir, discuter avec les gens de la rue, prendre le bus, le train, le taxi… vivre le temps d’un séjour la vie d’un Tunisien moyen. C’est comme cela, donc, mon cher Kouider(*), que je peux t’assurer que la Tunisie va bien, très bien même et que cela vaut le détour. Toi qui, la veille de mon départ en cette dernière semaine d’août, t’interrogeait sur les raisons qui ont poussé près d’une dizaine de clubs algériens de football, de 1re ligue, à séjourner chez nos voisins tunisiens pour préparer la saison du championnat national. «Nous avons un pays plus vaste, plus de 1.300 km de côte sur la mer ; le même soleil ; nous avons la montagne, Tikjda, Collo, des centres d’entraînement, etc. Mais que trouvent-ils de plus en Tunisie d’aujourd’hui, qu’on dit instable et risquée, pour que nos responsables déménagent en Tunisie pour préparer la saison de foot ? C’est une honte pour nous », me disais-tu. Sans exagérer, je peux juste te dire que c’est un pays qui, malgré les stigmates de la révolution de jasmin de l’année dernière, offre les conditions élémentaires d’une vie apaisée et responsable. Mais écoute, plutôt, un peu ce que j’ai vu et entendu.

LE PREMIER JOUR

Aéroport d’Enfidha, 60 km au sud de la capitale Tunis : au moins trois vols en provenance d’Europe arrivent simultanément. Du monde, beaucoup de monde. Des Allemands, Hollandais, Polonais, Russes, Français… des Algériens de France et d’ailleurs. 24 guichets de la police des frontières accueillent les arrivants. En moins de «30 minutes, tout ce beau monde est dehors. Dans le hall d’arrivée, des représentants d’agences de tourisme accueillent les vacanciers. Les bus sur le parking sont propres, numérotés et climatisés. Les chauffeurs prennent les bagages des voyageurs et les rangent soigneusement dans les soutes des bus. Des messages de bienvenue sont diffusés par les accompagnateurs de bus. Une heure après l’atterrissage des avions, les visiteurs sont installés dans leurs hôtels respectifs situés 30 kilomètres plus loin, dans la nouvelle Hammamet Yasmine ou Hammamet sud. Même à minuit, les restaurants des hôtels offrent le couvert aux arrivants. Il y a comme une organisation chronométrée dans ce circuit. On sent la présence d’une autorité organisatrice. On sent la présence de l’Etat et son souci de la responsabilité des gens. 6 millions de touristes (étrangers) annonce la télé tunisienne. Un bond de + 20 % par rapport à 2011. En déambulant, le lendemain matin dans les rues de Hammamet Yasmine, on découvre le souci de l’accueil. Les rues sont propres, de nombreux magasins d’articles de souvenirs et d’artisanat, des superettes commerciales, des suites de terrasses de cafés, bars restaurants… En somme, tous les aspects d’un village touristique rythmé par le va-et-vient des touristes étrangers et nationaux et le flot incessant des voitures. Des calèches, des mini-trains et même quelques chevaux et dromadaires se mêlent à la cohue. La Marina est un spectacle en couleurs : les yachts et bateaux de plaisance sont alignés en ordre. Des voiliers pirates offrent moyennant quelques dinars (tunisiens) une promenade en mer. Les estivants sont ravis. Des femmes et jeunes filles se promènent en short, minijupe et décolleté sans que cela ne soit un «événement». Elles côtoient sur les terrasses de cafés les autres qui portent le hijab. Le climat est tranquille et empreint d’une vraie tolérance qui me renvoie à quelques lointains souvenirs et scènes de mon pays, l’Algérie. Voilà pour le côté carte postale. Je t’épargne le sérieux, la gentillesse et l’avenant des personnels des hôtels, cafés, bars et restaurants où la disponibilité des chauffeurs de taxis et bus. Bien sûr, on voit çà et là des agents de la circulations et chose étrange, ils travaillent avec les haras (gendarmes). «La collaboration de la police et la gendarmerie a été inaugurée juste après la révolution. Avant ils se biffaient pas et s’évitaient», m’explique le chauffeur de taxi qui m’emmène à la petite gare de train de «Bir Bouregba», d’où je dois embarquer pour la capitale Tunis.

DANS LE TRAIN

La course en taxi me coûte 5 dinars (2,5 euros). Le cours de change affichait 1 euros pour 1,97 dinars. C’est d’ailleurs le prix du billet de train Hammamet-Tunis (60 kilomètres). Au guichet de la gare j’ai une surprise : «le prochain train qui arrive dans 10 minutes est complet» déclare l’agent guichetier. Je n’abandonne pas et lui demande s’il y a moyen de s’arranger. Il m’informe alors que cela dépendra du bon vouloir du contrôleur du train. J’aborde alors le contrôleur au pied de l’autorail qui vient d’arriver. Il est compréhensif et m’offre un strapontin de 1ère classe. Ainsi, les places de train sont numérotées et on évite les passagers debout. La climatisation fonctionne à plein régime ; les sièges sont confortables et le train est propre. C’est d’ailleurs la même ambiance dans les trains dits «express». Comme celui que j’ai pris à Sousse, située à 140 kilomètres au sud de Tunis. Là, il y a la buvette en plus du commercial qui passe avec son chariot dans les wagons pour servir les passagers en tout, boissons et sandwichs. Je tente une conversation avec le jeune assis en face de moi : «Faut beaucoup de temps pour arriver à destination ?» Il sourit et rétorque : «40 minutes pour Hammamet et presque deux heures pour Tunis. Une moyenne de 70 kilomètres/heure». Puis il ajoute : «Vous êtes algérien ?» et devient, sur le champ, mon guide touristique. «A droite, vous avez le parc zoologique qui abrite beaucoup d’espèces animales, parfois rares. Les familles adorent s’y promener.» Puis, il me raconte comment une amie à lui, une Algérienne de France, a pu réussir son doctorat à Tunis avec une thèse sur l’environnement et la nature. Elle est partie ensuite aux USA, recrutée par une grosse boîte d’études. Le jeune semblait très fier de son amie l’Algérienne. Ainsi, les universités tunisiennes accueillent des étudiants algériens d’Algérie et de France. Il faut dire que le secteur de l’enseignement supérieur a fait un véritable bond en qualité ces 10 dernières années. A Sousse par exemple (Soussa disent les Tunisiens), il y a un pôle universitaire à l’entrée de la ville, au niveau de la Kalaa Seghira (Le petit minaret ou tour). Les écoles supérieures de sciences, d’architecture ou de physique sont rassemblées et font face aux facultés de lettres et sciences humaines. Sousse est une ville charmante de taille moyenne avec ses plages et son port commercial et celui de plaisance. A la sortie nord de la ville, des résidences opulentes, villas et pavillons se succèdent. Un nombre impressionnant d’autres bâtisses en cours de finition. Je m’adresse à l’autre monsieur qui a l’air d’un fonctionnaire. «Apparemment, le secteur du bâtiment va bien chez vous. Et quelle est la proportion du logement social en Tunisie ?» L’homme semble étonné et réplique : «Il n’y a pas de logement social. L’Etat ne construit pas ou très, très peu. Par contre, l’Etat encourage les promotions immobilières privées, en coopérative ou en individuel par le système des prêts bancaires.» Puis, il abonde dans un autre sens : «Vous savez, au train où vont les choses, les terrains cultivables seront rares. Cette frénésie du bâti va bouffer toute la bande du Sahel». Je m’étonnais devant la «zen attitude» de mes interlocuteurs. Personne n’aborde la révolution ou les risques de ses dérapages vers l’inconnu ou la violence. «La révolution ? Cela a duré une semaine en gros, le temps de chasser Ben Ali et les Trabelsi, et depuis les choses se déroulent normalement et sans violence», m’explique le jeune étudiant qui me servait de guide. Et c’est cette bizarrerie qui vous saisit en Tunisie : le débat politique est dans la presse et les médias. Dans la rue les gens vaquent à leurs occupations avec une tranquillité déconcertante. On ne sent pas la tension politique dans la rue.

LES VENDEURS DE JASMIN

Les rues, que ce soit à Tunis, Hammamet, Sousse, Nabeul ou Zaghouan, sont grouillantes jour et nuit. Les jeunes et moins jeunes occupent en permanence les terrasses de cafés. Ça discute fort de sujets comme l’emploi et l’avenir des jeunes. Au détour de chaque rue ou ruelle des gamins de 10-12 ans vous offrent au prix de 100 ou 200 centimes des petits bouquets de jasmins. Devant la volonté affichée des enfants vendeurs, les acheteurs donnent souvent un dinar, soit 5 fois le prix demandé. Autre chose étrange, c’est que vous voyez rarement des haies ou espaces de jasmin. D’où viennent tous ces bouquets ? «De la campagne», m’explique la coiffeuse de l’hôtel chez qui je me rends pour une coupe de cheveux aux ciseaux. J’en profite pour lui demander si le climat de travail a changé depuis la chute de l’ancien régime. Elle rit et déclare : «Ah ! Bien sûr. Vous savez, cet hôtel appartenait au frère de Mme Trabelsi, l’épouse du président Ben Ali. La famille présidentielle contrôlait toute la zone touristique. Ils avaient par frères, sœurs, beaux-frères et cousins la main sur tout. Hammamet nord était pratiquement une propriété privée des Ben Ali et Trabelsi. Ils ont trop exagéré ; s’ils s’étaient contentés de quelques structures, il n’y aurait pas eu la révolution. La révolution avait pour but de chasser ce clan de voleurs, pas plus». Le lendemain, à Hammamet nord, je constate les traces encore présentes de la violence qui a caractérisé les premiers jours de la révolution. Des immeubles et structures touristiques attendent d’être rénovés. Etrangement, le pays est plongé dans une sorte de sérénité et de calme qui contraste avec ce que rapportent certains médias, donnant l’impression que le pays en entier vit dans la violence et l’insécurité. «Il y a bien de temps à autre un rassemblement à Tunis ou une manifestation pour presser les responsables politiques d’avouer leurs intentions sur l’avenir du pays, mais pas plus qu’ailleurs en Europe par exemple», m’expliquent des jeunes avec qui je prends un verre au «Café de Paris», situé sur l’avenue Bourguiba de la capitale. Le café-bar est bondé de jeunes. Aux terrasses des cafés de l’avenue, beaucoup de couples, parfois de jeunes filles seules. Les étrangers européens et asiatiques se mêlent aux Tunisiens au point de devenir «invisibles». Les décolletés ou shorts de jeunes femmes ne heurtent aucun regard. Cependant, le débat politique est porté par la presse locale. Il est beaucoup question des prochaines élections du 23 octobre. Les éditoriaux s’interrogent sur l’issue de l’épreuve de force qui oppose les «islamistes» aux «démocrates». La question de la place et du rôle de la femme est débattue tous azimuts. Ce soir de fin août, un débat télévisé passe sur la chaîne arabe «Al Djazira». Interrogé en direct, le leader islamiste Ghannouchi a beau répéter au journaliste que la politique de son parti se veut respectueuse de la démocratie, des libertés et des droits de l’homme, rien n’y fait. Le journaliste insiste pour que l’islamiste lui explique comment et par quel subterfuge. «Comment pouvez-vous concilier votre politique avec les libéraux et la gauche tunisienne ?», s’entête à répéter le journaliste. «Par le dialogue, la concertation, le compromis», rétorque le leader islamiste. Vieux débat sur la compatibilité de l’islam et la démocratie. Pourtant ce débat tranché n’empêche pas les Tunisiens d’être unanimes sur un principe : l’amour qu’ils portent à leur pays. Vous ne trouverez pas un seul Tunisien dire du mal de son pays. «Sousse mérite la visite», vous dit-on à Tunis. «Nabeul dispose de sites merveilleux» ; «Hammamet vaut le détour», etc. A chacune de mes discussions avec les gens de la rue, il m’est conseillé de visiter tel ou tel endroit. Une fois sur place, vous découvrez un simple village et son marché hebdomadaire ou la partie d’un mur romain ou encore les restes d’une route phénicienne. Vois-tu, mon cher Kouider, aussi petite par le territoire, la Tunisie n’est pas moins grande en histoire et fidèle à sa mémoire séculaire. Les Tunisiens aiment leur pays et font tout pour le faire aimer par les autres. C’est pour cela, sans doute, que nos équipes de football s’en vont se préparer pour la rentrée sportive chez elle. Plus que les infrastructures, elles y trouvent l’accueil, le calme et des bouquets de jasmin offerts, avec un large sourire, par les enfants.

* Kouider est un ami algérien professeur et responsable du département de maths à l’université de Louvain-la-Neuve. Il a été footballeur en équipe nationale junior avec les Belloumi, Selmi et autres stars.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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