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L’officier de Barataria et le fantôme d’Emilie Busquant Par Mohamed Benchicou

8 septembre 2012

Mohamed Benchikou

Contribution : 

La première attaque frontale contre le roman, La parfumeuse(1) , est donc signée d’un «ancien officier de l’ALN», d’une certaine ALN allais-je dire, et cela n’a rien d’anodin. 
L’histoire d’Émilie Busquant, sa vie lumineuse mais aussi sa fin déchirante, symbolise la rupture de notre mouvement national, son passage d’un mouvement internationaliste bâti sur une soif de liberté, de démocratie et de modernité à un nationalisme étroit au service de mandarins passés de «libérateurs» d’un peuple à profiteurs d’un régime. A l’inverse de nos astucieux démagogues qui nous présentent l’indépendance comme un bien pur dont ils auraient gratifié le peuple en mettant leur tête sous le billot, un don mythique, un absolu de revanche, La parfumeuse soutient que l’indépendance fut, en même temps, qu’une conquête populaire, le fruit d’un élan de libération du monde, le cadeau d’une chaîne solidaire internationaliste tressée par les grandes conquêtes révolutionnaires du siècle dernier. Il portait un idéal de démocratie et de justice qu’on nous a dérobé (libération de l’homme, Assemblée constituante élue au suffrage universel, État démocratique et ouvert à toutes les races et à toutes les confessions, égalité de l’homme et de la femme…). Les papes de l’autocratie, ces clans qui ont détourné le mouvement national à leur profit, qui ont su confier aux martyrs la besogne de conquérir la liberté pour aussitôt s’y engouffrer, la contrôler, puis gouverner par le glaive et le mensonge, n’aiment pas entendre ce genre d’histoires. Ils savent que les questions posées par le présent trouvent leur réponse dans l’histoire. Leur légitimité repose sur le non-savoir. A trop visiter le passé, on se heurtera, tôt ou tard, à la question cataclysmique : comment est-on passé des premières revendications de l’Etoile nord-africaine puis du PPA(2) (un État démocratique désigné par une Assemblée constituante élue au suffrage universel) à ce système politique autocratique qui sévit dans le pays depuis 1962 ? A voir les innocentes sornettes dont il truffe son texte, M. Ouali Aït-Ahmed, à qui il faut rendre cette justice qu’il ne craint pas le ridicule, ne me paraît cependant pas faire partie de ces camarillas ou alors seulement en brave soldat Shvek. Du reste, j’en suis encore à me demander si sa plus impardonnable désobligeance fut de m’avoir injurié sans m’avoir lu ou de l’avoir fait sans talent. Quitte à être calomnié, autant l’être après lecture et, si possible, avec brio. Je n’ai pas eu ce privilège. C’est sans loyauté envers Emilie Busquant dont il s’acharnait, avec l’élégance qu’on devine, à travestir les positions et à nier le moindre rôle dans le mouvement national, que notre ancien officier entreprit de pourfendre un livre, dont je persiste à penser qu’il mérite, à défaut de la sympathie, un examen honnête et, à défaut d’un critique objectif, un adversaire de meilleure trempe.
Pas utile de lire le livre
Notre ancien officier de l’ALN commence par renvoyer Émilie Busquant sous terre. C’est compréhensible. Il ne veut plus entendre parler de la nature internationaliste et prolétarienne du mouvement national algérien. Pour ce faire, il s’invente un passé et une patrie virtuelle dont il serait le seul héros, à l’instar de Sancho Pança, fidèle compagnon du chevalier Don Quichotte, écuyer errant qui a toujours rêvé d’être roi et qui s’autoproclama gouverneur de l’Île de Barrataria, une patrie fictive mais un monde parfait, peuplé exclusivement de laudateurs, où personne ne juge le gouverneur, où l’échec est aboli , où il s’entend, la nuit, rosir de fierté. Il privatise alors la révolution : «La révolution c’est nous !». Il menace : «Nous devons nous poser des questions pour savoir les raisons pour lesquelles un feu de tout bois est allumé pour falsifier notre histoire récente, après avoir enseveli notre histoire antique.» Aussi, le réquisitoire ainsi que le verdict de M. Ouali Aït-Ahmed furent-ils conformes à la technique et au style barratarien. La technique consiste, ici, à jeter le bébé avec l’eau du bain. Pour ne plus s’encombrer d’Emilie, notre ancien officier la noie dans les rancœurs anti-messalistes. «Mettre en relief la personne de Mme Émilie Busquant, c’est s’entêter à redorer le blason de Messali Hadj qui ne s’occupait que du culte de sa personnalité, à modérer l’ardeur des militants de la cause nationale pour retarder une insurrection armée inéluctable», écrit-il. Quant au style barratarien, il énonce qu’il n’est pas utile de lire le livre qu’on prévoit de brûler. La chose aurait relevé, en effet, du bon sens, mais, comme chacun le sait, dans l’île de Barrataria où chacun peut se rêver roi, on n’a que faire du bon sens. Qu’adviendrait- il, sinon, de la Barratarie, l’ami, patrie de la pantomime, où le gouverneur se plaît en représentations, bluffant les opinions par l’art de la parodie, du pastiche et de la paraphrase, enivré par les ors du pouvoir et les contes fantasques dont il est le seul héros, ivre jusqu’à en oublier la réalité et son état de simple palefrenier ? Sur toutes les chaînes de télévision on peut d’ailleurs écouter la dernière imploration du maître du moment : Dieu grave mon nom sur les murailles de l’éternité… Fais-moi renaître Nabuchodonosor ! Dieu, je n’ai pas recréé les jardins suspendus de Babylone, mais je fis, Seigneur, construire ma tour de Babel ! Un minaret pour t’approcher, Dieu !» Aussi, c’est sans avoir ouvert le roman que notre homme le catalogue de manœuvre inscrite «dans un scénario», monté par l’ancienne puissance coloniale visant à réhabiliter Messali et le MNA.(3) «Si cette Émilie Busquant avait cette passion pour la liberté de l’Algérie qu’on lui prête, elle aurait soufflé à son mari de faire sienne la cause nationale du 1er Novembre 1954 !» L’inconvénient c’est qu’Émilie est morte en octobre 1953 et que le roman ne traite ni du MNA ni de Novembre 1954 ni des combats fratricides entre le camp de Messali et le FLN. Mais notre ancien officier, n’ayant pas lu le livre, ne pouvait pas le savoir. Alors, entendez-le amalgamer pour les besoins du travestissement : «Oui, pourquoi ne l’a-t-elle pas conseillé de rejoindre le camp du FLN au lieu de créer son propre MNA (Mouvement national algérien), le 14 décembre de la même année ?…» Et voilà le fantôme de la pauvre Émilie, quatre ans après la disparition de cette dernière, inculpé pour collusion avec Jacques Soustelle ! «Oui, cette Émilie, elle aurait pu le conseiller à donner des instructions à ses fidèles de diriger leurs armes sur l’ennemi commun, au lieu de lutter contre les combattants de l’ALN dans le Djurdjura, à Aït-Yala, à M’sila, à Dar-Chioukh, sous la direction de son lieutenant militaire «le général Bellounis»… Mais elle était déjà morte ! Vous n’écoutez pas ? Non, il n’écoute pas. Ou alors seulement ses ressentiments. En d’autres temps, j’aurais accueilli avec la dérision qui s’impose, ce grotesque et arrogant réquisitoire et au terme duquel M. Ouali Aït Ahmed, solennel, expulse Émilie Busquant de l’histoire, me retire mon brevet de révolution ainsi qu’à mon confrère Rémi Yacine d’ El Watan, nous refuse le certificat de patriotisme, concluant, le ton grave, que nous ne serions que des sous-satellites d’un appareil de désinformation français. Notre ancien officier exécute avec brio une tâche ordinairement dévolue au ministère de la Culture ou à ce clergé du mensonge, vénérable institution qu’on dit composée de nouveaux juges en soutane et d’anciens résistants en gandoura, et dont la noble mission consiste à avorter toute création littéraire, cinématographique ou théâtrale qui toucherait à l’Histoire et qui pourrait susciter un débat sur l’illégitimité des pouvoirs. C’est à la maestria de ces vigiles censeurs que l’on doit d’avoir terrassé moult initiatives déplaisantes comme celles du dramaturge Ziani Chérif Ayad ou, dernièrement, de notre ami Mourad Bourboune que le régime donnait pour replié dans une inoffensive existence de retraité, ami des arts, des bêtes et de la philatélie, et qu’il découvrit, le fourbe, en possession illégale d’un scénario sur Ben Mhidi ! C’est à cette noria de censeurs compétents que l’on doit d’avoir préservé l’Ile des influences néfastes de quelques bad boys de la plume, dont Mohamed Arkoun. Voilà un penseur qui écrit que «les échecs ont commencé dès le lendemain de l’indépendance quand se sont imposés des régimes policiers et militaires, souvent coupés des peuples, privés de toute assise nationale…» Parlerait-il de l’île ? A-t-on idée de laisser traîner des livres où l’on lit que «les moyens par lesquels les régimes se sont mis en place n’ont, nulle part, été démocratiques» ? Pas de place dans l’île pour les esprits bassement lucides ! Un rideau sanitaire protège la population de ce genre d’attaque virale. Il s’y exerce une vigilance quotidienne contre toute lucidité malvenue. Aussi, est-il inimaginable de prétendre y porter la contradiction. L’île a ses codes d’accès, connus des seuls initiés et des gorilles vigilants empêchent toute fâcheuse information venue de la réalité de contaminer l’atmosphère hallucinatoire ou, pire, de se propager au sein de la population. Sans doute M. Ouali Aït-Ahmed n’appartient- il pas à ce clergé du mensonge, mais il en emprunte les procédés, l’autoritarisme, l’arrogance. Par égard pour le combat de M. Ouali Aït-Ahmed, ou ce qui est supposé l’être, par répugnance aussi à me ranger du côté de ceux qui, ordinairement, s’empressent d’attaquer l’ALN, je m’abstiendrais d’emprunter le ton qui fut celui de mon contradicteur. J’essayerai seulement d’être plus clair.
C’est celle là, l’histoire récente de l’Algérie !
A lire notre ancien officier de l’ALN, exhumer Émilie Busquant ce serait falsifier l’histoire récente du pays. Mais de quelle histoire récente parle-t-il donc ? Le mouvement nationaliste algérien n’a été ce qu’il a été que par le contact avec le monde ouvrier international. Il a été influencé par les pulsions libératrices du monde qui prédominait durant les années 1920 (fin de la Première Guerre mondiale, éclosion de la révolution bolchevique et de tous les mouvements novateurs qui portaient en eux une nouvelle façon de vivre libre…). Ce n’est pas diminuer du mérite des Algériens que de rappeler qu’ils ne furent pas vraiment à l’origine du mouvement national émancipateur qui débouchera, de péripéties en péripéties, sur l’insurrection du 1er Novembre. Ils n’en n’avaient ni la capacité ni la vision ni peut-être même la motivation. Ils se limitaient à revendiquer, pour les plus audacieux, l’abolition du code de l’indigénat, une relative extension de quelques droits aux Algériens… Jusqu’au début des années 1940, l’élite algérienne, c’est-à-dire les élus de Bendjeloul, Ferhat Abbas, les oulémas de Ben Badis, puis, plus tard, le Parti communiste algérien, tous revendiquaient l’intégration de l’Algérie à la France. C’est cela, l’histoire récente du pays ! Le courant qui exigeait l’indépendance était minoritaire ! L’Étoile nord-africaine, première organisation politique à exiger l’indépendance et qui enfantera le PPA puis le contexte de novembre 1954, est née par la volonté de la Troisième internationale. D’où le fait que nombreux parmi ses fondateurs étaient membres du Parti communiste français (Abdelkader Hadj Ali qui agissait ouvertement en tant que responsable au sein du PCF, Aït Toudert, Belghoul, Chebila, Ben Lakhal, Messali, Boutouil, Saidoun, Menouar, Marouf…) L’Étoile fut, dès son origine, un parti prolétarien qui s’inscrivait dans une stratégie décidée à Moscou et qui consistait à étendre la révolution à toute l’humanité et autour de laquelle se sont enchevêtrés tant de mains généreuses, dont celle d’Émilie Busquant. Cette femme que notre ancien officier veut réduire à une controverse sur le drapeau, cette femme fut une des toutes premières adhérentes à l’Étoile nord-africaine. Elle avait commencé par mettre à la disposition de l’Etoile tout ce qui, en elle, pouvait servir : sa formation militante, ses relations parisiennes et notamment dans le monde syndical, sa meilleure connaissance du français, sa compréhension du droit, toutes ces choses avec lesquelles elle était familiarisée et qui seront de précieux concours pour le démarrage de la première Étoile. C’est cette femme, cher officier, à l’âge d’à peine 24 ans qui s’occupait de rédiger les articles d’EL Ouma, le courrier ainsi que les documents sensibles, de retenir les salles de réunion généralement la Grange Aux Belles, c’est près de chez eux, d’obtenir les autorisations d’organiser des débats, de rédiger et de distribuer les tracts… Cette femme, cher officier de l’ALN, n’a pas fait que concevoir et coudre le premier drapeau algérien ; elle a surtout contribué à rédiger ce que l’on appela le texte fondateur du nationalisme algérien, en 1927 ce discours que son compagnon allait prononcer, trois jours plus tard, à Bruxelles, au Congrès anti-impérialiste et qui est le premier document revendiquant l’indépendance de l’Algérie, cellelà pour laquelle M. Ouali Aït Ahmed, vous irez vous battre, 30 ans plus tard. Le discours de Bruxelles mais aussi le Mémoire qu’elle a écrit pour la Société des nations de Genève, pour protester contre les fêtes du Centenaire de la colonisation et la situation lamentable des Musulmans, après un siècle de colonisation. Elle avait créé, avec Hadj Djilani, la Glorieuse Etoile nord africaine, après que l’ENA fut dissoute et ses responsables incarcérés, en 1934. Elle ne cherchait pas à retenir ce que sa patrie, la France, avait de meilleur. Elle cherchait le meilleur dans l’indépendance d’un peuple asservi. Dans la liberté. A-t-il idée de ce qu’il a fallu se sacrifier pour préserver l’objectif de l’indépendance en ces années terribles où tout vous en dissuadait ? Tout : la France officielle, sa police, son armée, mais aussi le Parti communiste français qui retira son soutien après le discours de Bruxelles et la bolchévisation des PC, sans oublier une grande partie de l’élite algérienne, des Elus du docteur Benjelloun aux Oulémas de Ben Badis, en passant par Ferhat Abbas et les communistes algériens, ce que l’on appelait alors le Congrès musulman et qui réclamait non pas l’indépendance mais le rattachement à la France. Voilà l’histoire récente de notre pays, M. Ouali Aït-Ahmed ! C’est contre cette France coloniale et ces élites indigènes qu’Émilie Busquant s’était battue durant 30 ans afin que ne s’éteigne pas la flammèche de l’indépendance. Elle s’était battue contre sa propre patrie, elle qu’on vit tenir tête aux policiers, à la presse coloniale, aux juges de l’occupant mais aussi aux indigènes partisans de l’assimilation, à propos du projet Blum-Viollette d’extension des droits politiques aux élites qu’elle dénonça publiquement comme un plan illusoire qui «accorde le droit de vote à 25 000 bourgeois en laissant dans l’ignorance et la misère 6 millions de fellahs». Elle l’a combattu en tant que plan du mépris et de la honte qui conférait à quelques milliers d’indigènes triés sur le volet, le droit à l’exemption, c’est-à-dire le droit de ne pas être soumis aux mêmes servitudes que le commun des indigènes. Émilie était une internationaliste. Elle prolongeait, dans son combat pour l’indépendance algérienne, les grandes révolutions qui avaient commencé par libérer l’homme, dont celle de 1789. En 1934, devant 2 000 personnes à la salle de la Mutalité, elle avait déclaré «Je suis allée en Algérie, je suis restée trois mois, j’ai vu la misère, j’ai vu défiler par centaines des mendiants, femmes, enfants, vieillards, malades squelettiques, comme des morts vivants. Il y a près d’un million d’enfants qui ne trouvent pas de place à l’école et qui sont livrés à la rue. Le code de l’indigénat, les mesures d’exception font du peuple musulman algérien une proie livrée pieds et mains liés au colonialisme. Cela le peuple français ne l’acceptera pas, lui qui a fait la révolution de 1789 pour briser les chaînes monarchiques qui l’étouffaient et pour donner la liberté à tous les peuples.»
Le fils amnésique
Alors, il y a presque de la compassion à le voir railler une femme qui lui a tracé le chemin vers le maquis. Il en est pourtant le fils, amnésique certes, mais le fils quand même. Le drame n’est pas qu’il l’ignore. Le drame est qu’il refuse de le savoir. Cher officier de l’ALN, vous êtes le fils de 1962 et de 1789, de toutes les guerres des humiliés contre le maître commun ; l’enfant des Algériens morts en Kabylie et des Communards fusillés, la même année, en 1871 ; le fils d’Aziz Haddad et d’Eugène Mourot le chef des Communards qui l’a hébergé dans le XXe arrondissement. Vous êtes le descendant des Turcos, ces artilleurs algériens qui avaient déserté l’armée française pour rejoindre la population derrière les barricades. M. Ouali Aït Ahmed parle au nom de cette caste arrogante qui refuse de se savoir enfant naturel d’une générosité internationaliste et d’un peuple trahi. Il exprime, avec le naturel qui accompagne les esprits vaniteux, la méconnaissance de sa propre filiation. Il ne veut rien savoir de ce qui, dans l’histoire, chez tant de mains généreuses ont donné un corps à la liberté, la sienne et la nôtre, et qui l’ont fait marcher dans le monde jusqu’à ce qu’elle devienne notre obsession, notre indispensable oxygène, que nous respirons sans y prendre garde, jusqu’au moment où, privés de lui, nous nous sentons mourir. Et c’est alors, M. Ouali Aït-Ahmed, que vous êtes montés au maquis ! Vous deviez avoir 20 ans. Je parle d’une femme dont il allait de notre honneur qu’on en raconte au moins une fois l’histoire, une femme de l’ombre et dont personne ne dira qu’elle se mit aux commandes du PPA devenu parti orphelin après l’incarcération de sa direction en 1937,devenu parti orphelin, attaqué de toute part, forcé à une semi-clandestinité. Elle était parmi les rares à protéger cette fragile lumière de rébellion, en attendant que deux anciens responsables de l’Etoile, Abdellah Filali et Arezki Kehal, arrivent de Paris pour la relayer. Elle avait fait de la maison de la rue François-Villon le centre du parti, son nouveau siège et le lieu de rencontres des militants. Elle avait transformé cet appartement en un suprême réduit de résistance. Il sera le quartier général d’un refus obstiné. Elle avait décidé de poursuivre et d’organiser la résistance. Elle mobilisa la jeunesse de La Casbah. Elle savait qu’avec une poignée de braves, on pouvait arrêter l’élan inhumain de cette machine coloniale qui terrorisait les corps et l’esprit. Ce fut à cette période qu’elle déjoua l’affaire du Carna en 1938, l’organisation paramilitaire créée par certains responsables du PPA à l’insu de la direction et qui convint de parlementer avec l’Allemagne nazie pour en obtenir assistance. Sans Emilie, le PPA aurait été à jamais assombrie par la tache hideuse de la complicité avec Hitler. Elle veilla, seule, sur le corps d’Arezki Kehal, quand ce dernier fut réduit à la mort par les autorités coloniales… Oui c’est contre cette France coloniale et ces élites indigènes qu’Émilie Busquant s’est battue durant 30 ans afin que ne s’éteigne pas la flammèche de l’indépendance. Et ça ne fait de personne un héros ; ça ne fait de personne un traître, parce que c’est cela le mouvement national, un choc des convictions, chacun estimant juste ce qu’il avait à faire.
«L’ALN, une équipe de football ?»
C’est pour tout cela que le peuple d’Alger, qui s’est déplacé par milliers, a rendu un inoubliable dernier hommage à celle qui fut surnommée «La mère du peuple algérien», se relayant autour de sa dépouille couverte du drapeau algérien, scène qui se suffit à elle-même mais que notre ancien officier de l’ALN, dans une répugnante accusation, qualifie de scène concoctée par l’administration coloniale. M. Ouali Aït Ahmed ne craint pas, à trop se gausser d’Émilie Busquant qu’il voit comme la création des «chercheurs en circoncision de puce», à trop cracher sur un demi-siècle de résistance qui constituent la fierté historique du peuple algérien, de faire le lit d’un nihilisme dont il ferait les frais à son tour ? Ne craint-il pas le rire moqueur, demain, au pays zwawa, à propos de sa propre épopée ? «Un officier de l’ALN ? Ça existe ? Comment dites-vous ? ALN ? C’est une équipe de football » Mais ne l’accablons pas davantage. Lui qui a choisi de se priver des privilèges du combat pour chercher dans le grenier des forbans l’uniforme de la mesquinerie, l’est suffisamment comme ça ! Il ne ressemble en rien à ces résistants qu’on croise encore dans nos villes et villages, et qui ont su empêcher l’effondrement de leur espoir. Lui, n’a peut-être plus rien à raconter à ses petits-enfants ; rien d’autre que la haine de l’autre ; le reniement de sa propre mère ; le jugement au lieu d’apprentissage ; la condamnation plutôt que l’écoute. Il est monté au maquis à 20 ans pour un idéal de liberté que ses enfants de 20 ans cherchent toujours, eux qui vivent dans le désarroi, eux qui traversent la mer dans une frêle barque pour tenter de trouver cet idéal loin de ce pays qu’il a libéré ce pays dont ils demandent à en séparer la Kabylie. Qu’aura-t-il à dire à tous ces perplexités juvéniles quand, au milieu de tant d’injustices, des tréfonds de la terre trahie, il lui parviendra cette imploration aux cieux : pourquoi ta guerre, grand-père, n’a pas apporté ma délivrance ? Il faut bien se résoudre, sinon à répondre, du moins à cesser de se voiler les yeux. On ne peut plus rien contre ces nouveaux esprits qui refusent les mystifications du siècle et qui travaillent à édifier des vérités contre les fables et les fabulateurs, les prébendiers de l’histoire et les nouveaux muftis de la vérité historique. Non plus rien sauf les tuer encore et toujours ; les emprisonner ; les bâillonner. Mais on ne les dupera plus. La confiscation de l’histoire qui s’appuyait sur le mensonge, ne s’appuie désormais sur rien. Pour finir sur la révolte et sur la Kabylie, il serait important pour la mémoire d’Émilie de préciser qu’elle ne voulait pas d’une indépendance creuse. Durant 30 années, elle ne s’est battue que pour un État démocratique désigné par une Assemblée constituante élue au suffrage universel, pour une participation de la population à la décision nationale. La période la plus pénible fut celle du chantage, entre 1939 et 1945 : la collaboration ou la prison. L’administration coloniale, misant sur l’usure morale et physique de Messali qu’elle trimbalait de prison en prison, lui proposera une transaction à quatre reprises : renoncer à l’Assemblée constituante et au suffrage universel en échange de sa libération et de quelques concessions politiques aux populations musulmanes. Émilie avait systématiquement rejeté ces offres. Elle avait écrit à son ami une lettre rageuse qu’il avait lue aux militants emprisonnés à Lambèse et dans laquelle elle lui disait : «N’accepte pas de donner ta signature, le peuple algérien est avec toi et s’il le faut, je mettrais les enfants chez des amis et j’irai en Kabylie prendre le maquis !» Ce fut à cette occasion qu’un détenu s’exclama : Emilie, c’est la mère du peuple algérien ! La formule est restée. Il est resté et il restera toujours du parfum d’Emilie dans le combat des hommes de cette terre. Le sort en a voulu ainsi. Le sort, l’histoire, ou plutôt une certaine ironie de l’histoire, celle- là qui a voulu ressusciter les communards, les Turcos, les mineurs algériens, cent ans d’humiliation partagée, de rage commune, tout ce que leur couple, Émilie et Hadji, a représenté. L’islam et la Bastille. L’islam et le pain pour tous. Islam et les barricades. Personne n’y peut rien. Oui, notre parcours vers l’indépendance fut le fait des hommes et des de femmes qui ont refusé, très tôt, le déshonneur et la désertion. Ils étaient Algériens, Européens, noirs, blancs ou jaunes, chrétiens, juifs, musulmans ou sans confession. Ils ont préservé la chance fragile d’une renaissance, d’une indépendance à laquelle personne ne croyait. C’est de ça que nous vivons aujourd’hui. S’ils ne l’avaient pas préservé, comme dit l’autre, nous ne vivrions de rien.
M. B.
1) L e Soir d’Algériedu 27 août 2012
2.) Le Parti du Peuple Algérien (ou PPA) a été fondé le 11 mars 1937 par Messali Hadj en France1,2 après l’interdiction de l’Étoile nord-africaine (ENA) par le Front populaire au pouvoir à l’époque. Ce nouveau parti a maintenu la direction, les structures et les objectifs de l’ENA.
3. Le Mouvement national algérien (MNA) était une organisation politico-militaire visant à l’indépendance de l’Algérie et fondée en 1954 par le vétéran nationaliste Messali Hadj comme un rival du Front de libération nationale (FLN) durant la guerre d’indépendance algérienne.

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À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “L’officier de Barataria et le fantôme d’Emilie Busquant Par Mohamed Benchicou”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    Entretien avec Mohamed Benchicou
    « La femme de Messali, Emilie Busquant, est la vraie mère génitrice de l’indépendance algérienne »
    Propos recueillis par Hadjer Guenanfa

    Mohamed Benchicou, ancien directeur du Matin et écrivain, vient de publier son nouvel ouvrage : La parfumeuse, la vie occultée de madame Messali El Hadj, qui devrait sortir avant le 5 juillet en Algérie. Dans cet entretien, l’auteur revient sur le personnage d’Émilie Busquant, épouse de Messali El Hadj, qu’il décrit comme l’une des principales figures du mouvement national au début du vingtième siècle….

    Comment avez-vous découvert ce personnage que personne ne semble connaître en Algérie ?

    C’est un personnage qui ne se découvre que par hasard. C’est comme une pièce de cuisine qu’on perd et qu’on retrouve à l’occasion d’un déménagement. C’est grâce au personnage central du Mensonge de Dieu [le dernier roman de Benchicou, NDLR], incarcéré à la prison d’El Harrach avec Messali El Hadj et toute la direction du PPA (Parti populaire algérien) que je me suis intéressé à Émilie Busquant. Une femme qui était réellement enfouie sous les décombres de l’oubli.

    C’est sidérant ! Il n’y a aucun personnage aussi central dans l’Histoire algérienne ayant été, à ce point, ignoré. Personne ne connaît cette femme qui créa le drapeau algérien ; qui rédigea le premier texte fondateur de la nationalité algérienne en 1927 ; qui a « construit », au sens charpentier du terme, qui a éduqué et formé Messali El Hadj et qui dirigea le PPA durant une courte période quand la direction était en prison.

    Le programme de l’Étoile nord‑africaine reposait sur un point fondamental : l’Assemblée constituante. Un point calqué de la révolution française de 1789. Les colons français ont fait pression sur Messali pour qu’il abandonne. Et à chaque fois, sa femme refusait. Les détenus de Lambèse l’ont même surnommée « la mère du peuple algérien ».

    Comment avez-vous pu obtenir de la documentation pour écrire ce livre ?

    Il n’y a que deux femmes universitaires qui se sont intéressées à ce personnage. J’ai aussi interrogé sa fille, Jennina, son gendre et son petit‑fils, Chakib Belkalafat. Au début, je n’arrivais pas à arracher beaucoup de choses à sa fille. J’ai compris qu’on ne peut pas réhabiliter sa mère sans nuire à son père. Réhabiliter Émilie c’est diminuer automatiquement de Messali. Mais elle a eu le courage de parler, d’expliquer et d’aller jusqu’au bout.

    Comment expliquez-vous cet ostracisme ?

    Cet ostracisme renseigne sur le nombre de contrevérités qu’il y a dans l’histoire (algérienne). Sa version actuelle ne pouvait citer Émilie Busquant pour plusieurs raisons.

    La première est simple. Faire oublier ce personnage, c’est faire oublier tout un pan de l’Histoire de notre pays. Le réhabiliter, c’est mettre la lumière sur cette période qui n’est pas enseignée et au cours de laquelle tout s’est joué. C’est que la femme de Messali El Hadj a toujours lutté pour maintenir le mot d’ordre de l’indépendance dans le programme du mouvement national. Un mot d’ordre qui n’était pas porté par l’élite algérienne. Les communistes, Ferhat Abbès et les oulémas étaient alors du côté de la France. L’élite algérienne, dont on se prévaut aujourd’hui, était une élite collaboratrice à l’époque. La notion d’indépendance n’existait pas. Je pense qu’il y a une stratégie de la falsification de l’Histoire. Son effacement coïncide exactement avec le virage islamisant pris par le mouvement national dès les années quarante.

    La deuxième est qu’Émilie est une femme. Toutes les femmes, qui ont peu ou prou fait quelque chose, de la Kahina jusqu’à Djamila Boupacha, ont été effacées pour une raison qui me semble très simple. Réhabiliter leur combat, c’est offrir aux femmes une légitimité historique.

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