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Les morts du rocher de Constantine ou l’histoire détournée Par Hosni Kitouni

5 août 2012

Histoire

Contribution :

Traiter de sujets historiques est toujours grave, parce que leurs enjeux touchent à la mémoire des hommes, à leur passé et le plus souvent aussi à leur présent. Il s’ensuit qu’en recherche historique, les précautions d’usage obligent à ne jamais rien affirmer qui ne soit appuyé sur des sources vérifiables et contradictoires.
Que l’histoire de Constantine n’ait pas été écrite par les historiens algériens est un fait, regrettable certes, mais cela n’autorise personne à tronquer les faits pour insulter les victimes de l’expédition de 1837. Si les Français considèrent la bataille de Constantine comme une des pages glorieuses de leur passé colonial, cela tient tout au plus à leur incapacité à penser ce passé de manière critique et apaisée. Faisant siennes les thèses les plus éculées de l’historiographie coloniale, A. Merdaci affirme : «Il faudra se résoudre à dire les responsabilités des Constantinois dans une sombre déroute longtemps inconsolée ?» La bataille de Constantine se résume donc, selon A. Merdaci, à une fuite désordonnée, une débandade des Constantinois face à l’ennemi ? J’ai voulu, à travers ce court article, rappeler ce que la bataille de Constantine a été réellement ; en parlant du bey Ahmed, situer son combat dans sa dimension historique ; enfin relater dans quelles circonstances «les fuyards du rocher» sont-ils morts ?
1. La bataille de Constantine et le rôle du bey Ahmed
A. Merdaci affirme : «Le Traité de la Tafna, signé le 30 mai 1837 par Abdelkader et Bugeaud, a rendu possible la prise de Constantine, stratégiquement isolée par l’envahisseur, désertée par le bey Ahmed et par le gros de ses troupes, repliées dans les hautes plaines. Que disent les faits ? Nous sommes au début de 1837. Une année auparavant, le gouverneur Clauzel, à la tête d’une colonne expéditionnaire, échoue à franchir les murailles de Constantine. Le gouvernement français est contraint de réviser sa doctrine d’occupation. Elle devra dorénavant se restreindre aux villes principales et à leur banlieue, «le reste doit être abandonné à des chefs indigènes, choisis parmi les hommes qui ont une influence déjà faite et assez nombreux, s’il est possible, pour qu’aucun d’eux n’ait sur les autres une prépondérance excessive( 1)». C’est ce qui fut appelé l’occupation restreinte. Son application aboutit, dès le mois de mai 1837, à la signature de la convention de la Tafna entre Bugeaud et l’Emir Abdelkader. Mais sitôt signé, le traité apparaît au gouvernement français comme trop favorable à l’Emir qui s’était vu reconnaître une souveraineté sur une partie de l’Algérie, qui, en réalité, échappait à son autorité, d’où l’empressement des Français à chercher à lui trouver à l’Est, un contrepoids, en la personne du bey Ahmed qui s’était intronisé pacha de la province de Constantine. Mais voilà, avec hadj Ahmed, la France avait un grave contentieux. L’année précédente (1836), les Constantinois infligèrent une terrible défaite à l’armée française. L’honneur de la France et de son armée appelait donc une revanche. Damrémont, nouveau gouverneur de l’Algérie, est donc chargé d’une mission difficile : négocier avec le bey Ahmed une réédition mutuellement profitable, et le cas échéant, si la guerre s’imposait comme unique solution, la faire, mais la faire pour la gagner. «Depuis le traité de la Tafna, écrit Pellisier, un des meilleurs historiens de la conquête, il était évident que la destruction de l’autorité d’Ahmed ne pouvait plus tourner qu’au profit d’Abdelkader, qui, de Tittery, était en position de recueillir son héritage politique.»(2) Voilà comment, dès le mois de juin, tout en préparant l’expédition, les Français entrèrent en pourparlers avec le bey Ahmed par l’entremise de Bou Djennah «un juif algérien habillé à la française». Damrémont s’engageait à reconnaître au bey sa souveraineté sur la province de Constantine en contrepartie de quoi, il devait payer un tribut de guerre, une «lezma annuelle» de 1 million, et abandonner à la France La Calle, Bône et leurs banlieues.(3) Les négociations traînèrent, non sans arrière-pensée d’un côté comme de l’autre. Finalement, raconte le bey Ahmed dans ses mémoires : «Je fis convoquer tous les grands du pays et lorsqu’ils furent arrivés, ils furent unanimement d’avis de ne pas accepter de telles conditions (…) les ulémas également furent consultés et ils donnèrent la même réponse.»(4) Il semble que l’opposition la plus farouche à une réédition soit venue de Ben Aïssa et de quelques chefs de tribus. Le bey Ahmed ne put aller contre la volonté des siens, il écrira plus tard qu’il a été trompé par Bou Djenah, qui a joué un rôle obscur dans le déroulement des négociations. La guerre s’imposa donc comme la seule alternative possible.
La préparation à la guerre
Alors même que les négociations se déroulaient, le bey Ahmed entreprit de réparer et renforcer tout le pourtour de la muraille de la ville, principalement la face de l’ouest et les abords du pont. «De nouveaux créneaux étaient percés dans la muraille sur plusieurs étages en divers points ; deux batteries fort bien établies défendaient les portes de Bab-el-Oued et Bab-el-Djedid ; 63 bouches à feu se trouvaient en position et armées. Une batterie de mortiers établie sur une plateforme, au sommet de la Kasba, permettait de lancer des bombes dans tous les sens.» Pour ne pas manquer de munition et tenir un long siège, les Constantinois réunirent «des quantités considérables de poudre, de boulets, de munitions de guerre, apportées jusqu’au dernier moment, s’entassaient dans les magasins et sur différents points de la ville». Même l’approvisionnement en vivres n’a pas été oublié «en même temps les grains remplissaient les silos, on fabriquait des biscuits et on recevait des vivres et des provisions de bouche de toutes sortes». Les familles ne furent pas du reste, dans chaque maison, des provisions considérables furent mises à l’abri. Ne négligeant aucun aspect dans les préparatifs de la résistance, le bey Ahmed envoya recruter en Orient «environ 500 canonniers expérimentés qui arrivèrent par la Tunisie voisine. Le bataillon régulier de Kabiles était porté à l’effectif de 1500 hommes choisis ; les corporations d’ouvriers étaient armées et divisées par groupes sous l’autorité de chefs énergiques, il en était de même de la milice urbaine proprement dite et ces derniers corps fournissaient ensemble 2 000 combattants.» Dès le mois de juin, le bey Ahmed parcourut les tribus de l’intérieur, afin de s’assurer le concours de tous à la guerre sainte proclamée. Il reçut l’engagement solennel des Hanancha, Haracta, Telghma, Ferdjioua, Zouagha, Ouled Abdenour, Righa, des Medjana, des tribus de l’Aurès, ceux du Sahel de Skikda, qu’ils enverraient leurs contingents d’hommes armés au jour fixé. Moula Chekfa, le chef des tribus de la Kabylie orientale, lui promit l’envoi de renforts en provenance de Collo et Jijel. Damrémont, de son côté, vint prendre la tête des préparatifs de l’expédition le 9 août à Medjez-Ammar, près de Bône, où un camp retranché a été édifié pour accueillir les troupes expéditionnaires au fur et à mesure de leur débarquement au port, arrivant d’Alger, d’Oran, mais surtout de Toulon. Il disposait de 20 400 hommes, dont 16 000 combattants, de 6 000 chevaux, de 60 pièces d’artillerie et d’une quantité considérable de matériel de siège.
Les premières hostilités
Reprenant la tactique qui lui avait réussi en 1836, dès le mois de septembre, le bey Ahmed voulut surprendre l’ennemi, à Medjez Ammar, avant qu’il ne réunisse toutes ses forces. A la tête de nombreux escadrons et d’un corps de fantassins, il se dirigea vers le camp retranché, et pendant trois jours (22-25 septembre), il lança des assauts répétés : «Mon attaque ne réussit pas. Rien n’empêcha plus donc l’expédition de se mettre en marche», écrira-t-il plus tard. Combinant harcèlement et retrait tout long de la route menant à Constantine, le bey Ahmed espérait parvenir finalement à placer les forces ennemies entre deux feux ; celui de la ville et celui de ses propres troupes positionnées hors de la ville. Le 6 octobre, après cinq jours de marche, les Français parvenaient à El- Mansourah, plateau surplombant Constantine. De là, ils pouvaient observer la ville où «de grands drapeaux rouges s’agitaient orgueilleusement dans les airs, que les femmes, placées sur le haut des maisons, frappaient de leurs cris aigus, auxquels répondaient par de mâles acclamations, les défenseurs de la place». (5) La seconde bataille de Constantine pouvait commencer.
2. «Une journée sans gloire» le 13 octobre 1837 ?
A. Merdaci affirme : «Il y eut, sans doute, dans cette entreprise impérialiste française plus de victimes emportées par les fièvres dans les 0marécages de Sidi-Mabrouk que dans son éprouvant siège.» Pour les Constantinois, «ce fut une journée sans gloire». Que disent les faits ? Du 6 au 11 octobre, les Français entreprirent de fortifier leurs positions et de mettre en place les trois batteries au Mansourah en face de Bab El Kantara et La Casbah, et les deux du Coudiat, en face de Babel Jabia. Quoique sans cesse interrompus par le harcèlement des assiégés, les travaux allèrent bon train. Le 9 octobre à 7 heures du matin, les premiers coups de canon retentirent, soumettant la ville à un intense bombardement. Les bombes et les fusées ne mirent le feu nulle part. Bravant ce bruyant orage, la ville ne parut nullement disposée à ouvrir ses portes comme Damrémont l’avait espéré. Changeant radicalement de tactique, les Français optèrent pour une attaque frontale à partir du Coudiat Aty, où ils concentrèrent toutes leurs forces. De leur côté les assiégés multiplièrent les sorties audacieuses pour harceler l’ennemi et l’empêcher de consolider ses positions. Le 11 au matin, Damrémont rédigea une proclamation qu’il fit parvenir aux habitants, par laquelle il les exhortait à cesser le combat et à lui envoyer des sages pour traiter avec lui de la réédition. «Leur promettant, écrit E. Mercier, de garantir le respect absolu des personnes, des propriétés et de la religion.» Refrain d’une vieille rengaine déjà contée par de Bourmont aux Algérois. Les Constantinois firent à Damrémont cette réponse qui devrait définitivement figurer à côté de l’hymne national, comme devise de la magnanimité de l’Algérien bravant tous les défis : «Si vous manquez de poudre, nous vous enverrons ; si vous n’avez pas de biscuit, nous partagerons le nôtre avec vous ; mais vous n’entrerez pas dans la ville, tant que nous serons vivants, et vous n’en serez maîtres qu’après nous avoir tués.»(6) En prenant connaissance de cette réponse, Damrémont se serait écrié «C’est bien ! Ils ont du cœur ; l’affaire n’en sera que plus glorieuse pour nous !»(7) Vingt-quatre heures plus tard, un boulet habilement tiré par Ali el Bombadji Georgi vint toucher mortellement Damrémont qui succomba sur le coup. Il n’eut pas le temps de savourer sa gloire. Le général Perregaux, en se penchant sur lui, reçut à son tour une balle au-dessous du front, il s’écroula grièvement blessé. Il décédera quelques jours plus tard. Profitant de la panique qui s’était emparée du camp français, le bey tenta une attaque qui aurait été suivie par une sortie des assiégés, mais il s’opposa à une résistance farouche des assiégeants. Ce fut alors qu’il décida de renforcer la défense intérieure de la ville par l’envoi de nouveaux contingents. Environ 2 000 hommes parvinrent à s’y introduire. Dos au mur, l’armée française qui venait de perdre son commandant en chef, menacée par l’épuisement des vivres et des munitions, se lança à corps perdu dans la bataille. Tous les efforts furent concentrés sur Babel Jabia. Durant toute la journée du 12, un bombardement intensif parvint à faire une trouée dans la muraille. C’est la fameuse brèche par laquelle vont s’engouffrer les assaillants. Le 13 octobre à sept heures du matin, l’assaut fut donné. Sitôt le mur franchi, la colonne se heurta à un mur de feu. «Un combat de maisons et de barricades s’engagea acharné et terrible, et dura plusieurs heures.»(8) Ce fut alors qu’un événement extraordinaire faillit renverser complètement le cours des choses. Une des nombreuses mines placées tout au long de la muraille explosa, elle fit une centaine de morts, dont 40 Français. Le bey Ahmed eut à regretter par la suite l’absence de gens experts dans cette partie de l’art de la guerre. Les assiégés ne surent pas profiter de ce moment de panique générale, ils ne parvinrent pas à repousser les assaillants qui arrivaient par vagues successives. Plus tard écrira Besson (intendant civil), dans une lettre confidentielle au ministre de la Guerre : «Si l’attaque, ébranlée un moment par l’explosion d’une mine, n’avait pas réussi, si l’ennemi avait amené nos troupes sur nos batteries éteintes, ce qui a failli arriver, l’armée était perdue.»(9) Le renversement de situation n’eut pas lieu. Nous disposons de nombreux témoignages qui ont relaté cette journée du vendredi 13 octobre 1837. Pas un seul qui eut à raconter ces événements ne put passer sous silence la résistance extraordinaire des Constantinois. Ce qui fit écrire à Devoisins cet hommage à peine voilé : «La résistance acharnée de Constantine fut aussi glorieuse que l’attaque (…) Chaque habitant concourut à la défense des remparts de cette ville ; des femmes furent tuées les armes à la main, et des juifs mêmes faisaient, de gré ou de force, les corvées de batteries de la place.»(10) Même le sinistre Saint Arnaut ne put taire son admiration : «Toutes les murailles, toutes les maisons, toutes les fenêtres sont garnies de turbans. C’est un mur de feu que l’on a devant soi.»(11) Et il ajoute plus loin : «Quelle scène, quel carnage, le sang faisait nappe sur les marches… Les Turcs cherchaient peu à se sauver, et ceux qui se retiraient profitaient de tous les accidents des murs pour faire feu sur nous…» Un autre témoin, le Dr Sédillot, rapporte, à propos des nombreuses victimes françaises : «Quel spectacle s’offrait à nos yeux ! plusieurs rangs de cadavres superposés dans la boue et les décombres… les grandeurs de blessures montraient qu’elles avaient été faites à bout portant et dans des luttes corps à corps… Les zouaves et les soldats du 2e léger et du 47e formaient la plus grande masse des morts.»(12) La bataille dura toute la journée. Finalement, les Français parvinrent à prendre La Casbah des janissaires, ce qui mit fin à la résistance. Le soir, un messager remit au général Rulhière, nouveau commandant de la place, une lettre dans laquelle les autorités de la ville faisaient acte de soumission. Le bey Ahmed, qui crut jusqu’à la dernière minute que la ville allait tenir bon, dut se rendre à l’évidence en voyant les colonnes ennemies pénétrer l’une après l’autre dans la ville. «De grosses larmes tombèrent de ses yeux, raconte un témoin, puis faisant subitement volte-face, il s’éloigna. »(13) Commençait alors pour lui un autre épisode de sa vie tourmentée. Un épisode de résistance à l’occupation française pour tenter de récupérer son trône perdu. Qu’advint-il des chefs Ben Aïssa et Ben Labjaoui ? Selon les témoignages recueillis par Mercier, caid eddar périt, couvert de blessures, sur le rempart de la ville parmi les combattants. Quand à Ben Aïssa, atteint de quatre blessures, il fut entraîné par son fils qui combattait à ses côtés, avec nombre de ses compagnons, ils parvinrent à quitter la ville en passant de rocher en rocher.(14) Est-ce cela ce qu’on appelle «une journée sans gloire » ? Si Constantine a perdu la bataille de 1837, ce n’est ni par manque de courage ni par manque de combativité. Les causes de l’échec, il faut aller les chercher dans l’art de la guerre, les armements utilisés, toutes choses qui renvoient à l’état de développement de deux organisations.
3. Les pertes françaises, morts dans les marécages ?
Combien de Français ont-ils péri lors de la prise de la ville ? Dans son rapport au ministre de la Guerre, Valée, nouveau gouverneur général, donne les chiffres suivants : Officiers : 16 tués, 52 blessés. Sous-officiers et soldats : 86 tués, 474 blessés. Morts de maladie : officiers 5 ; sous-officiers et soldats : 39 Mais ces «chiffres officiels paraissent très inférieurs à la réalité(15)», estime C.A. Julien. Avant lui, M. Emerit avait donné la même appréciation : «Ces chiffres étaient très inférieurs à la réalité.(1)» Il faudrait consulter les archives pour établir l’ampleur exacte des pertes françaises, mais à lire les différentes relations établies par les témoins, on est très loin des déclarations officielles. Contrairement au mythe répandu par l’historiographie coloniale, ce ne sont pas les maladies qui ont été la principale cause de la mortalité des soldats français, mais bien les balles des résistants constantinois. Un mot enfin sur les marécages de Sidi Mabrouk. Ils n’ont jamais existé pour la simple raison, que cette zone est très dénivelée et où ne coule qu’un mince cours d’eau. D’ailleurs, c’est là que le commandement français a choisi d’établir son quartier général.
4. Ceux qui périrent sur les rochers
A. Merdaci affirme : «Seules les femmes ont été poussées dans les précipices qui enserrent le rocher, subissant, en cette affligeante circonstance, la tyrannie des pères, maris et frères, qui les ont sacrifiées pour préserver leur honneur, et aussitôt tomber dans la flétrissure de la reddition.» Que disent les faits ? De nombreux auteurs ont relaté dans quelles circonstances la terrible tragédie qui coûta la vie à des centaines de Constantinois eut lieu. Leurs versions ne diffèrent pas trop les unes des autres. Pellissier de Reynaud, qui est la source de nombreux historiens, rapporte que «pendant l’assaut, une partie de la population effrayée avait cherché à fuir par les côtés de la ville qui n’étaient pas exposés à nos coups ; mais un grand nombre de ces malheureux périrent dans cette fuite dangereuse à travers les rochers escarpés, d’où ils ne pouvaient descendre qu’au moyen de longues cordes que leur poids brisait.» Pellissier qui n’a pas assisté à la prise de Constantine reprenait des témoignages de témoins visuels tels que le sieur Wagner, un botaniste bavarois qui accompagnait l’expédition. Wagner écrit : «Pour s’assurer la retraite vers La Casbah et une issue hors de la ville, beaucoup s’élancèrent à travers les rochers vers la plaine, du côté du midi ; plusieurs se tuèrent en tombant, d’autres se blessèrent ; quelques-uns traînèrent péniblement jusqu’aux jardins méridionaux, ou furent emportés par leurs parents ; 200 cadavres gisaient au pied du rocher.(16)» Quand plus tard E. Mercier écrira l’histoire des deux sièges de Constantine, il relatera cet épisode avec un peu plus de détails : «A mesure que les troupes gagnaient du terrain en ville, une foule de gens et même des femmes et des enfants, avaient reflué vers La Casbah. Les premiers arrivés essayèrent de fuir par les escarpements, et se soutenant au moyen de cordes fixées à la muraille, bientôt le nombre de fuyards augmentant avait produit une poussée irrésistible et précipité le premier rang dans l’abîme… On apercevait, au fond, des entassements de cadavres, et sur les anfractuosités, se tenaient accrochés des malheureux poussant des cris lamentables.» Mercier prétend que les vainqueurs aidèrent les survivants à s’arracher à l’abîme, mais Badjadja de son côté affirme le contraire. Les soldats français auraient, selon lui, coupé les cordes pour laisser s’écraser les survivants. Malheureusement, aucune source ne nous signale cette version des faits. Par contre, nous savons, notamment par un témoin oculaire, Devoisins et par Pellissier qui reprend son témoignage presque mot à mot, que l’armée française commit un véritable crime de guerre contre des populations désarmées. Au moment de l’assaut final, des foules de fuyards «de vieillards, de femmes et d’enfants» sortaient des entrailles du ravin pour aller se disperser le long des berges du Rhummel. Les Français positionnés sur le Coudiat Aty, «avancèrent, écrit Devoisins, deux pièces de montagne, et lancèrent quelques obus au milieu de cette nappe mouvante de têtes et de burnous, qui recouvrait les abords de la ville les plus rapprochés de nos positions.» Et Devoisins poursuit en donnant ces détails terrifiants : «Les frémissements qui suivaient la chute de chaque projectile indiquaient quels cruels effets il avait produits(17)». Des auteurs français ont tenté plus tard de justifier cet épisode en faisant valoir, que parmi les fuyards, il y avait des hommes armés, mais cela ne saurait justifier cette exécution sommaire au canon de femmes, d’enfants et de vieillards. Où Merdaci est-il allé chercher que les maris ont poussé leurs femmes dans le ravin ? Pourquoi ce scénario et à quelle fin ? Est-ce ainsi que l’on rend justice aux sacrifices d’une population victime d’une guerre de conquête ?
5. En forme de Conclusion
En guise de conclusion, cette brève évocation des torts faits à Constantine par la conquête. Son auteur est un jeune naturaliste bavarois, M. Wagner, qui accompagnait l’armée expéditionnaire. Voilà ce qu’il écrit dans une de ses lettres : «La prise de Constantine était nécessaire à l’honneur de la France, mais c’est un événement funeste à la civilisation de la régence. Des milliers de familles arabes errent maintenant dans les sables du Sahara, elles implorent l’hospitalité sous la tente de ces tribus nomades, qu’eux, habitants des villes, ne regardaient qu’avec dédain ; elles abandonnent leurs habitations commodes, renoncent à leurs travaux industriels pour partager la couche du Bédouin (…) Et pour comble de dérision, le zèle scientifique de quelques savants ravit aux Arabes restés à Constantine leurs derniers moyens d’instruction, leurs livres, si rares dans la régence que bien des musulmans les regardent comme la plus précieuse de leurs richesses ; un seul livre compose souvent toute la bibliothèque d’une famille maure, et ce livre est conservé avec vénération, considéré comme une vraie relique, comme le plus précieux objet de l’héritage paternel. Calculez maintenant le tort immense fait à la civilisation de la province de Constantine, par l’enlèvement de ces huit cents volumes, qui vont être relégués sur les rayons d’une bibliothèque. Combien de pères de famille qui ne pourront plus continuer l’instruction de leurs enfants par ces lectures du soir qui étaient d’habitude héréditaires ?(18)» Et pour finir, cette question : quelle est la cause de cette maladie, très répandue chez certains de nos auteurs en quête d’une notoriété outre Méditerranée, qui consiste à aller systématiquement visiter un de nos vastes cimetières pour y profaner une tombe ?
H. K.

1 Cité par M. Emerit, op cité p. 108
1 Lettre du ministre de la guerre à Damrémont, 22 mai 1827
2 Pellisier de Reybaud, Annales, tome 3, p 236
3 C.A. Julien, ibidem p.140
4 Ahmed bey, Memoires, trad. M. Emerit, Revue africaine n°93, 1949, p.102
5 E .Pellisier, Annales , Alger 1839, tome 3, p.251
6 E. Mercier, les deux sièges de Constantine, p 62
7 E. Pellisier, p. 261
8 E. Pellisier, ibidem p 264
9 Cite par M. Emerit , op cité p. 108
10 V. Devoisins, expéditions de Constantine, Paris 1840, p82
11 Saint-Arnaud, Lettres (1832-1854).
12 Dr C. Sédillot, ibidem, 238-239
13 V. Devoisins, ibidem p.76
14 Le fameux Ben Aïssa eut une piteuse fin. Devenu caïd des Zerdazas, il fut destitué plus tard pour trafic de monnaie.
15 C.A. Julien Histoire de l’Algérie contemporaine, éd.Casbah, p 142
16 Recueil de documents sur la prise de Constantine en 1837. Paris 1838, p. 126.
17 Desvoisins op. cité p.140
18 M. Wagner, Lettres sur l’expédition de Constantine, 1838, p.87.
H. K.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/08/05/article.php?sid=137522&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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