RSS

L’odyssée d’un jeune harrag par El Yazid Dib

2 août 2012

El Yazid Dib

Un vendredi comme tous les autres : Il fait nuit. Ma montre m’indique sans top qu’il est 21 heures passées. Elle m’a coûté une petite fortune pour la simple raison qu’elle peut servir aussi, à l’aide d’une aiguille phosphorescente destinée uniquement à m’indiquer le nord, comme guide géographique. Genre de boussole m’avait dit le vendeur. 

Notre projet, moi et mes-amis c’est de traverser cette mer sans pièces d’identité, ni formalités régulières. Notre compagnie de transport n’est pas agrée. Elle n’est pas reconnue comme telle, car ne disposant pas d’unités suffisantes pour pouvoir en constituer une flotte maritime. L’armateur donc, suite à un contrat de transport d’adhésion et non négociable passé en bonne et due forme, est seulement chargé de mettre à notre disposition, sans aucune garantie de résultat, ni commandant ou provisions de bord ; ni avitaillement, ni compte d’escale ; une espèce de barque à même de naviguer contre vents et marées. Une felouque.

Je dois avant la narration de l’expédition, rappeler les phases préparatoires du voyage. Ce n’était pas chose facile. Il fallait trouver le bon tuyau pour dénicher la bonne adresse. Si les succursales dans ce type de prestation de services n’ont pas pignon sur rue, elles savent cependant faire vendre à qui de droit leurs produits exotiques. Comme un menu de vacances. Une fois donc trouvé le bon et utile voyagiste le contrat est conclu. Il a été scellé bien entendu avant la date de départ. Il s’est accompli dans un endroit banal. Dans un café de la ville. C’est une localité littorale, qui en haute saison draine des centaines d’estivants et de touristes nationaux. Les étrangers on ne les voit pas. On ne les reconnaît même pas. Par contre s’ils ressemblent aux gens que nous montrent les chaînes étrangères, on dirait qu’on les entrecroise souvent, mais toujours escortés et bien gardés. Ils sont en charge, nous dit-on de travailler pour nous, des autoroutes, des stations de dessalement, et d’autres chantiers du genre. Le représentant de l’agence de voyage à qui nous avions affaire est un citoyen d’un certain âge, très convaincant, serein et sait semer le doute. Il insistait dans ses clauses sur des causes pouvant survenir en dehors de sa volonté, les cas de force majeure, les tempêtes, les cyclones, les tsunamis etc. mais savait aussi argumenter la possibilité, voire la réussite complète de la croisière. Il ne s’empêchait pas de signaler d’une façon désinvolte que rien ne le lie, une fois tout le monde mis à bord. Il ne veut pas avoir de pépins avec l’autorité. C’est à lui que revenait la fixation du jour et l’horaire de la mise en mer. Ceci en fonction de quelques prévisions météorologiques et d’autres indications astrales permettant une navigation sans soucis. Le clair de lune, ou la pleine lune serait le temps idéal pour ce genre de loisirs. L’éclairage lunaire faciliterait la circulation. Quant au bâtiment, devant nous servir de moyen de transport naval, il était tout aussi simple qu’une petite chaloupe. Une barque aux lamelles de bois trempés, sans accastillage spécial c’est à dire en termes marins l’ensemble de petites pièces que l’on fixe sur une coque (filoirs, chaumard, dame de nage…). S’espaçant à moins d’une dizaine de personnes. Il y avait en dessous de ce qui allait nous tenir lieu de bancs, des bacs aptes à loger nos différents bagages et outils de voyage, en plus de bouts de toiles qui garnissaient salement le plancher. L’équipement de sauvetage se résumait, eu égard à l’aisance de la traversée en une ou deux bouées et une corde usée. L’essentiel pour nous était ce moteur, cet engin de qui dépendra le couronnement de notre chevauchée maritime. C’est pour son entretien que l’on a fait prévoir plusieurs quantités de gasoil et quelques lubrifiants. Avec de l’eau, ce carburant bien conditionné encombrait tout l’espace restant. Dans le contrat, il y était dit que l’armateur a la charge d’assurer une formation adéquate à celui que nous lui désignons pour prendre les leviers de commande de notre heureuse embarcation. En fait, c’était simple comme instrument ; une barre en guise de gouvernail que l’on tourne et par laquelle l’on module à volonté la vitesse. Je ne dirais pas grand-chose sur la contre partie de l‘objet du contrat .Le prix. En tous cas, pour moi il formait toutes les sommes accumulées un temps durant, dans la vente à la sauvette, le business de gauche à droite et les quelques modiques billets que me prélevait ma mère sur le revenu dont elle tirait profit à l’occasion des opérations de roulement du couscous lors d’événements festifs ou mortuaires.

Revenons au jour j. En cette soirée de vendredi, mi-fin de week-end pour ceux qui sont au labeur, l’endroit qui ressemble à une plage et qui nous fait guise de port d’embarquement est silencieux et désert. Notre cocontractant nous rassurait quant à toute intrusion ou mauvaise surprise de la part de personnes ou de services indésirables en ce moment précis. Le ressac de la mer se faisait entendre et brouillait cacophoniquement les dernières recommandations à l’adresse de notre commandant-pilote. Installés à bord du canoë ou ce qui lui s’apparentait on commence sans le bruit du moteur, mais à l’aide de planches plates appelées avirons ; à frayer un chemin dans l’étendue aquatique sur laquelle maintenant nous baignons. La joie d’avoir fait les premiers pas, sinon les premières brasses envahissait nos cœurs sans qu’une petite crainte d’être pris ou stoppés ne soit à relever sur nos visages superficiellement humectés.

A peine sortis du demi cercle que constitue la baie, le bourdonnement du moteur tapote jusqu’à exploser nos tympans. Nous appareillons sans voiles. L’odeur du combustible brûlé se dissipe avec la buée qui débute à mettre des gouttelettes sur nos faciès déjà aspergés. C’est au moment où mes compagnons semblent dormir que je vois s’éloigner de moi les mauvais rivages et la lueur parcellaire qui illuminait un peu plus tôt les contours de la bourgade juchée sur la crête de la terre. Je suis en pleine mer. L’attente de me voir déambuler dans les grands boulevards et les magasins chic de l’autre coté est vite brouillée par les larmes que j’entraperçois par intuition couler sans cesse des yeux de ma mère. Mon bonheur est hypothéqué par l’abus de tendresse qu’elle me prodigue même étant à plusieurs lieues du lieu natal. Toute une foule de souvenances vient me remplir l’esprit quand celui-ci s’affaire à arranger mon installation une fois là bas. Au loin. A l’autre rive.

Ca doit être une éternité depuis que nous voguions. Mettant le cap sur je ne sais quoi. Le temps ne se compte plus. Ma montre n’est d’aucune utilité. Produit de la contrefaçon, à la Taïwan, elle ne me sert que de bracelet. Et puis je m’en fous de quelle heure est-il. Je ne suis pas à un rendez-vous près. Le sommeil alourdit mes paupières, mais mes cils s’empêchent de se mettre les uns sur les autres. Je titube dans ma place, je me recroqueville et me drape d’un morceau de toile que je croyais imperméable. Encore je me sens cette fois ci, épuisé par le fardeau de la lassitude emmagasinée à ce jour et je tombe crois-je dans les bras de Morphée. Là je conçois qu’il me fallait apprendre les langues étrangères. Je n’ai pu répondre à la charmante dame qui me faisait un entretien d’embauche. Je n’acquiesçais que par des hochements de têtes. Tous mes regrets en ce moment vont vers mon école primaire et mon collège, où l’on m’obligeait à faire éditer par le net des copies toutes faites de mémoires. L’on parlait une langue, l’on étudiait une autre. A moi qui n’arrivait même pas à exprimer, en une phrase correcte un besoin d’emprunter un stylo à mon camarade de derrière, l’on demandait de chercher, d’étudier et d’écrire un document sur la biographie et l’œuvre de Jean Sébastien Bach ou Alfred de Musset avec un respect absolu des règles de la syntaxe et de la concordance des temps. Foutaise cette école fondamentale et reformée !

Tout va vite. Mon appartement est un duplex, obtenu juste sur présentation de fiche de paye cautionnée solidairement avec celle de mon épouse. Ma femme une bonne petite blondinette de bon type méditerranéen, d’un look très pointu. Parlant tout sauf ma langue et mon dialecte. Elle est méticuleuse. Sa dot n’était qu’un accord en sourire suite à un coup de foudre. Ses parents n’ont pas eu à m’exiger deux moutons, tant de millions et une jarre de beurre salé. Juste un bouquet de fleurs bien garni. Ma carte de crédit s’est mêlée à mon permis à points, à ma carte vitale, à ma carte de fidélité de grandes surfaces et je n’arrive point à savoir comment honorer les frais d’entretien de mon nouveau cabriolet. C’est chiant finalement cette vie de papiers, de cartes, de rdv précis, de visite médicale systématique. C’est inhumain et impersonnel. Je ne peux grignoter en tous lieus ma cigarette. Les interdictions et les défenses de…fussent de partout et l’amende exigible est au bout de la transgression. Ni le cousin, ni le voisin ne peuvent intercéder en ta faveur. La loi c’est la loi. Mais c’est chiant ce foutu de bled ! Plein de lois et de règlements. Les stationnements, les cages d’escaliers, les caisses, les guichets, la poste, tout est réglementé. Sauf à la mosquée du coin, installée dans un sous-sol d’immeuble où l’on peut faire ce que l’on veut. Je ne sais pas pourquoi, l’adhan n’est pas audible. Il n’est qu’interne. A l’intérieur de la mosquée. C’est pour ne pas déranger les autres me di-on. Mais l’adhan, ne dérange personne ! C’est la voix de Dieu leur dis-je. Ici le Dieu à plusieurs voix, s’il se met à les retransmettre toutes; tu imagines… me rétorque-t-on.

C’est au moment où je croyais entendre précisément cet adhan, que je me sens mordu à l’estomac par un mal atroce. Une boule de je ne sais quoi veut en sortir de force. Je me réveille tout en sueur aux cris de mes compagnons. La barque chaloupe sous une forte agitation de l’eau qui nous montait jusqu’au corps. La toile n’est plus utile. La peur gagne tout l’équipage. La boule est sortie de mes entrailles, tel un jet dégoulinant et rapide et avec, tout ce que j’ai ingurgité la veille comme aliments et pilule contre le mal de mer. Un craquement est rapidement perçu qu’en quelques secondes l’espace est submergé par toute la mer. Les flots ont fini par me faire chavirer le corps. Je n’ai rien pour m’accrocher, tellement les cris, les pleurs et les voix sont denses et imperceptibles. La situation effroyable me fait tout de suite savoir que la mort est là. La panique folle et irrésistible me le confirme. Je me débats pour respirer à faire sortir ma tête de cette flotte qui m’entoure de tous les cotés. Je ne sens ni la mouille, ni le froid quand je vois des demi-têtes, des demi-bras, des demi-corps dans le même état que le mien. Tout s’agite, se branle et tourbillonne. Tout le monde en forte catastrophe sentant là devant soi l’apocalypse s’essaye à s‘amarrer alors au flanc de la barque. Un tas de bois que le désespoir veut ériger en plateforme de secours ou en borne d’ancrage. J’assiste à mon naufrage et mon corps sans liberté d’action constate l’horreur du déchaînement de ce liquide pesant, puissant et lacérant. Je coule, je sombre. Je meurs.

Je me vois, derrière mon étal de revente de Marlboro, de cacahouètes grillées, épiant la moindre apparition ou d’un client ou d’un policier venu droitement pour m’y déloger. Je me vois en face de ma mère affairée à la préparation d’un couscous, lors du mawlid, les bougies illuminant dispersement notre habitation précaire. Je me vois, très loin dans le temps dans l’action engendrée de me mêler aux émeutes quand il s’agit de faire entendre les doléances des gens de ma ville. On brûlait la mairie qui n’arrivait pas à nous offrir des postes d’emploi, on saccageait la sonelgaz, qui nous surfacturait la consommation, on se marrait en fait.

Dans tout ce brouillard, cette longue vie j’entendis par flash entrecoupés quelqu’un, un officiel en compagnie d’autres superbement habillés, lancer à la masse que nous étions : « Il ne faut pas croire aux chimères des colporteurs des fausses idées. Beaucoup de jeunes candidats à l’émigration clandestine s’imaginent qu’ils vont épouser des étrangères, trouver facilement un travail intéressant, venir chaque année passer des vacances au pays à bord d’un véhicule flambant neuf et de l’argent plein les poches”, je pense que l’orateur n’est autre que le chef du gouvernement et nous sommes l’on dirait en réunion dans une vaste salle quelque part. Ma tête bouillonne de choses et d’autres. La boule gastrique qui s’est pourtant dégagée se trouve toujours au niveau de mon bas ventre. Elle est plus grosse cette fois-ci. Elle à l’air de n’être qu’un amas de liquide, d’eau de mer. Les nausées sont saumâtres au travers de mon gosier. Je ne peux crier. Car j’aurais voulu répondre au monsieur qui nous discourait. J’aurais aimé lui dire que la candidature à l’émigration clandestine est plus facile que toute autre candidature. Qu’elle provoque aussi, en cas d’échec, cette tentation répétitive de vouloir refaire une autre. Pour un second, voire un troisième essai. On a besoin d’égard en permanence. Il ne faudrait pas attendre que les pneus brûlent, les édifices se ravagent ou nos corps s’ensevelissent sous le roulis marin pour constater notre présence. Venir nous dialoguer ou enterrer nos dépouilles. Evitez-nous monsieur ce dilemme ahurissant de : je brûle, donc je suis ! J’allais perpétrer d’autres diatribes, que les soins de l’infirmier me remettent dans la réalité.

Un jour pas comme les autres : c’est une fin d’après midi maladive. Je suis mal en point et j’ai mal partout. Mon cœur s’est arrêté de battre. L’on me fait savoir que je suis secouru par les gardes cotes nationales. Mes amis ont péri. La mer, la veille s’est subitement déchaînée sans prévenir notre armateur. Elle n’a pu avoir pitié de la détresse qui nous a amené à l’aimer pour l’emprunter. Elle ne comprend plus elle aussi, autant que le monsieur d’en haut les causes de ces départs impromptus et irréfléchis. Je conçois que je reviens d’un autre monde, pas celui dont mes rêves m’ont en fait le tour. Je renais comme une épave, échouant sur une cote par infortune. La mer aux griffes féroces n’a pu être ma dernière sépulture. Ma mère à moi, aux gestes doux et affables me serre contre son sein sans s’abstenir de murmurer de sa joie en pleurs. Je me disais et si c’était à refaire ? Ma mère sans le savoir me resserre davantage.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

S'abonner

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Académie Renée Vivien |
faffoo |
little voice |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | alacroiseedesarts
| Sud
| éditer livre, agent littéra...