Jamel Eddine Bencheikh, le traducteur des Mille et une nuits me laisse le souvenir d’un spécialiste qui savait captiver son public de manière prodigieuse lorsqu’il présentait ses théories sur cette œuvre immortelle.
Quand le bonheur me fut donné quelquefois d’assister à ses conférences, je les recevais comme des récits merveilleux. Le talent du maître était tel qu’il prodiguait ses enseignements en véritable narrateur. Sa voix nous emportait, nous conduisait sur les questionnements qu’il posait au texte, avant de proposer des réponses éclairantes qui s’ouvraient, comme le veut le genre, sur d’autres interrogations jamais épuisées. Jamais le fil ne se coupait. Jamais la certitude ne dominait.
Il disait : « Commençons par Sindbâd de la mer, c’est son vrai nom : il n’a strictement rien d’un marin.[1] », et déjà nous étions dans le mystère, suspendus à ses lèvres. Puis, peu à peu, il nous conduisait dans les rues de Bassora à l’écoute, cette fois, du discours « politique », celui de l’autre Sindbâd, le « portefaix, auquel personne ne pense[2] »
Jamel Eddine Bencheikh nous donnait des clefs pour pénétrer l’univers secret des Nuits. J’ai souvenir d’avoir, toujours sans me lasser, écouté de multiples fois, son analyse du conte de Ali b. Bakkâr et Shams an-Nahâr (Tome III, Folio-Gallimard) . Admiratif, d’une voix appuyée, il disait son étonnement du comportement de Harroun Rachid, commandeur des croyants, « vicaire de Dieu sur terre », qui ordonna que l’on fasse des funérailles dignes à sa favorite infidèle. Ce roi incarnant l’Islam éprouvait de la compassion pour les amours interdites, fussent-elles celles de sa favorite ? « De deux choses l’une : ou la civilisation arabe n’a pas été ce que l’on en a fait, ou les Mille et Une Nuits quittent leur fonction contique […] ? » s’interrogeait-il.
Successivement l’auditoire réapprenait à « lire » Les Nuits en écoutant le chercheur comme on écoute un conteur. En évoquant le « commandeur des croyants », Jamel Eddine Bencheikh célébrait une civilisation qu’il aimait et faisait connaître, mais il célébrait surtout la Femme à laquelle il vouait tendresse et admiration. Il était un ardent défenseur de la cause féminine ! Face à l’écrivaine Fawzia Zouari[3] dont il aima l’ouvrage, il défendait Shahrazade comme un mythe dont il revient aux femmes de le rendre vivant.
C’est cet être, prince et homme simple à la fois, que le hasard me fit rencontrer pendant mes pérégrinations de conteuse. Nos chemins se croisèrent, lui, le spécialiste des Nuits, moi, la conteuse traditionnelle. Complice, il me forçait au tutoiement, mais jamais je n’osai tant il était « géant » à mes yeux, tant je l’admirais.
Il me revient aussi en mémoire son humour. Un jour, au CLIO[4] à Vendôme, à l’heure du repas, alors que je m’agitais, mon plateau à la main, il me lança en arabe avec l’accent « bien de chez nous » cette aimable réprimande : « gou’di ya Jennya » (assieds-toi Jenniya). Je m’installai alors près de lui, de Claudine sa femme et de son ami André Miquel. Ce fut notre dernière rencontre, nos dernières discussions.
J’aimais ces clins d’œil lorsque nous étions les seuls algériens du groupe. Et ce qui me laisse à penser « qu’il m’aimait bien » et fait couler mes larmes aujourd’hui, c’est lorsque je me rappelle sa tendresse quand il me disait, avant de me quitter, « Allah i-aounek ». « Que Dieu te vienne en aide » ne traduira jamais, le ton, la chaleur de la voix et toute la symbolique de ce qu’il m’adressait à ce moment là. Jamel Eddine Bencheikhl savait lire dans les cœurs autant que dans les livres.
Le poète, le conteur des Nuits, comme un héros, est passé sans s’attarder. Et, comme tous les héros, avant de repartir, il nous a légué des trésors. Á nous de les exploiter et de les redistribuer à nos enfants.
[N. A., conteuse. Creil (France), 22 septembre 2005].
[1] Toutes les références et citations en italique renvoient à l’ouvrage qui regroupe des actes de colloques organisés par l’Institut International Charles Perrault (IICP) à la Bnf, les 13 et 14 mars 2003, sous le titre « Les métamorphoses du conte » Ed. P.I.E.-Peter Lang. p.67 à 72. Communication de Jamel Eddine Bencheikh sous le titre « Les Mille et une nuits aux frontières de l’impossible ».






25 juillet 2012
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