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Chapitre 1-Main étrangère (La) – Agnès Ruiz

27 février 2012

1.Extraits

Chapitre I
Assis sur un banc, le regard songeur, Valentin Girardin
observait, sans vraiment les voir, les quelques pigeons qui
cherchaient leur pitance parmi les feuilles mortes jonchant
le sol. Le parc, situé dans le centre-ville de Montréal, était
presque désert en ce mardi après-midi de novembre. Un
vent léger, à peine frais, s’amusait à coucher l’herbe dans un
bras de fer aux forces inégales.
L’agitation du bébé dans sa poussette interrompit les
pensées de l’homme aux cheveux bruns, mais un sourire
apparut très vite sur le visage du jeune papa en admiration
devant l’air étonné du nourrisson.
— Coucou, mon bonhomme. Alors, on a fait un petit
dodo?
Il ne reçut bien sûr aucune réponse.
— Comme tu peux le voir, nous sommes toujours au
parc. Papa avait besoin de réf léchir un peu… Puis, il fait si
doux encore, ce serait vraiment dommage de ne pas en
profiter, ne crois-tu pas? Je te l’accorde, nous sommes chanceux,
car cette saison est plutôt froide en temps normal.
Valentin était en congé parental depuis deux semaines.
Sa femme, Harténia, avait choisi de reprendre le travail peu
de temps après l’accouchement en mettant ses grandes
responsabilités professionnelles en avant. Aussi, ne se
sentant pas du tout prête à s’occuper d’un nourrisson à
longueur de journée, elle avait avoué ouvertement à son
mari que leur enfant serait mieux en compagnie d’une gardienne
permanente. Valentin avait alors apporté, sans
succès, son point de vue sur l’importance de la présence de
la mère auprès de son bébé durant les premiers mois. Las,
il n’avait pas insisté plus longtemps devant la ferme
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décision de sa femme, laissant ainsi son ménage continuer
de s’en aller à la dérive.
« Mais qu’est-il arrivé à notre couple? songea Valentin
en passant fébrilement sa main droite dans ses cheveux. On
s’entendait si bien, avant… »
— Avant! soupira l’homme en se levant du banc en bois.
Un pli barra son front, et les commissures de ses lèvres
se raidirent vers le bas. Ces derniers temps, Valentin était
de plus en plus nostalgique. Il se leva et emprunta, avec son
fils, le chemin de gravier qui s’enfonçait dans l’immense
parc situé juste en face de leur demeure. Il ressentait le
besoin de marcher.
Allongé, Kyle regardait son père de ses tout petits yeux
en forme de bille. Des yeux si expressifs que Valentin ne
pouvait s’empêcher, chaque fois, de prendre son garçon
dans ses bras pour le dorloter. Chez Harténia, ce geste
d’attention était plutôt rare, autant dire inexistant. Elle
semblait d’ailleurs plutôt satisfaite de ce détachement brutal
avec son enfant qui, pourtant, avait grandi en elle et tout
partagé ou presque durant les neuf mois de la grossesse.
De la pointe de sa chaussure, Valentin envoya un caillou
au loin et le regarda rouler sur le sol jusqu’à ce qu’il
s’immobilise. Il serra les dents et continua sa méditation
comme pour tenter de résoudre le mystère de sa vie. Il avait
trente-huit ans et Kyle était arrivé pour ainsi dire par
accident. Harténia avait voulu interrompre sa grossesse,
trouvant tous les prétextes imaginables. Elle était surtout
trop âgée, selon elle. Pensez donc, trente-trois ans! Son
travail l’accaparait et sa carrière risquait d’en prendre un
sacré coup. Son corps aussi allait devenir énorme et
indésirable…
— Indésirable, murmura Valentin en regardant le ciel
duveteux.
Elle lui avait lancé cette phrase et s’était mordu les
lèvres presque aussitôt. Valentin avait compris depuis
longtemps, mais ce simple mot l’avait conforté et fait
souffrir. Il savait que sa femme avait des aventures, non pas
« une » mais « des ». C’était un fait, voilà tout.
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— Indésirable, répéta Valentin, désabusé.
Et pourtant, ils avaient eu Kyle. En tout cas, lui s’était
battu fermement et n’avait pas lâché pour avoir ce bébé… Il
désirait tellement cet enfant qu’il n’aurait pas hésité à le
porter durant ces neuf mois, si cela avait été possible, plutôt
que de voir sa femme avorter. Heureusement, elle n’était
pas allée jusque-là. À l’accouchement, avec une joie non
feinte, il avait coupé le cordon reliant Kyle à sa mère. Puis,
l’émerveillement de le prendre dans ses bras avait atteint
son paroxysme dans cet échange de regards entre ces deux
êtres. Valentin était resté en admiration devant ce miracle
de la vie, et une larme avait glissé le long de sa joue.
Harténia les avait alors observés, les cheveux encore collés
sur ses joues par la sueur et les efforts pour expulser l’enfant.
Elle n’avait exprimé aucune joie ou béatitude, comme
si elle s’était trouvée devant deux étrangers.
« Qu’ai-je fait pour en arriver là? » se demanda Valentin.
L’homme tentait souvent de se remettre en question
pour sauver ce qu’il restait de son couple. Le jour où elle lui
avait annoncé son intention de retourner travailler bien
avant la fin du congé de maternité, il s’y était d’abord opposé
: Kyle avait à peine un mois! Une vive discussion les
avait alors une nouvelle fois divisés.
— C’est toi qui as voulu le garder, cet enfant! lui jetat-
elle. Pas moi!
Valentin arrêta ses pas comme s’il revoyait sa femme lui
crier ces mots à la figure. Il devait faire quelque chose. Ça
ne pouvait plus durer. Il se promit de discuter le soir même
avec Harténia. Quelque peu rasséréné par sa décision, il
rebroussa aussitôt chemin et se dirigea vers la maison.
* * *
Harténia se regardait d’un air désapprobateur dans le
miroir des toilettes du bureau. Elle voyait son cou f lasque
et ses joues encore rondes des suites de la grossesse. Elle
n’aimait plus son corps. Elle avait pourtant toujours envie
d’aventures, au gré des rencontres, sans chercher néces-
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sairement à revoir la même personne plus d’une fois. Mais
elle refusait de montrer ce nouveau corps nu. Ce corps qui
n’était plus le sien. C’est ainsi qu’elle le sentait. Sa peau
était si dodue par endroits! Cet embonpoint était devenu
une obsession. Jusque-là, elle n’avait jamais connu de problème
de poids.
Les yeux de la femme se posèrent ensuite sur le dos de
sa main qu’elle toucha du bout des doigts. La peau était
fine, presque translucide. Les veines bleutées transparaissaient
et, à la base du poignet, des rides s’accumulaient
en demi-cercles comme les marques sur le tronc d’un arbre
coupé permettant d’en connaître l’âge! Harténia ouvrit son
tube de crème protectrice et en déposa une noisette sur sa
main. Elle se massa ensuite soigneusement, puis sortit des
toilettes, non sans un dernier coup d’oeil critique vers son
ref let.
Dans le couloir, elle accrocha à ses lèvres un sourire
professionnel en croisant des collègues, puis poussa la
porte de la salle de conférence. Elle salua à la ronde et
s’installa sans plus tergiverser à côté d’un homme séduisant
qu’elle ne connaissait pas. Une image fugace de son mari
lui apparut mentalement, mais elle ne comprit pas
pourquoi elle avait pensé à lui à cet instant. Elle se promit
de mieux regarder son voisin. Peut-être y avait-il dans ses
traits de vagues ressemblances que son subconscient avait
analysées?
La jeune femme se concentra aussitôt sur le début de la
réunion.
Gilbert Vermer regarda Harténia assise à côté du jeune
homme de la firme Jinko. Dans un geste machinal, il
remonta ses lunettes qui glissaient le long de son nez. Ce
n’était pas un bel homme à proprement parler, mais il avait
du charme. Un charme qui avait séduit Harténia, pendant
un temps en tout cas. Mais, comme toujours, elle s’était très
vite lassée de l’individu, le laissant ravagé par le chagrin et
les regrets. Chaque jour, Gilbert Vermer la croisait dans les
couloirs, chaque jour, elle le saluait de son air « tu-nem’intéresses-
plus » et ne lui adressait pour ainsi dire plus la
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parole. Il trouvait cela difficile. Il aurait voulu lui crier ce
que lui dictait son coeur, mais il gardait au fond de lui une
parcelle d’espoir, parcelle qui s’amenuisait au fil des mois.
Quand il rentrait chez lui, dans son appartement triste et
vide, il entendait encore les murs lui répercuter les éclats de
rire d’Harténia, les cris de gorge qu’elle émettait quand…
« À quoi bon se torturer? » finissait-il par se demander.
Cependant, le lendemain, son martyre reprenait de plus
belle. D’autant que la maternité l’avait, à son avis, épanouie
encore davantage. Gilbert envisageait même de changer de
travail, d’essayer de l’oublier…, mais il en était incapable. Il
voulait encore la voir, il voulait sentir son parfum quand ils
se croisaient. C’était bien la seule chose qu’elle lui offrait à
présent, sans toutefois le souhaiter vraiment! Il enleva ses
lunettes et se rendit compte que sa main avait dessiné un
cercueil avec son stylo. Il jeta subrepticement un coup d’oeil
autour de lui et croisa, non sans angoisse, le regard de son
ami et collègue, Paul Gerby, qui avait sans aucun doute
remarqué, lui aussi, le dessin grossier et étrange qui
s’étalait sur son bloc encore vierge. Gilbert détourna les
yeux en pinçant les lèvres dans un signe de fatalité et tourna
la page. Au même moment, un silence emplit la pièce, et
il eut l’impression que tous les regards convergeaient vers
lui et le bruit du papier.
* * *
Valentin rentra chez lui, satisfait de sa promenade en
compagnie de son fils. Il prépara rapidement le biberon
bruyamment réclamé par Kyle et s’installa dans la chaise
berçante avec le nourrisson. Il avait fait cadeau à sa femme
de cette chaise pendant la grossesse.
Elle ne s’y assoyait jamais.
Plus tard, le nouveau papa entreprit de donner le bain à
son bébé. C’était un véritable moment de bonheur de voir
ce petit être gigoter comme s’il se retrouvait f lottant dans le
liquide amniotique du ventre de sa mère. En imaginant cette
scène prénatale, une lueur de tristesse se dessina sur le
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visage de Valentin et ternit l’éclat de ses yeux bleus.
Harténia ne lui avait jamais parlé de ce qu’elle ressentait au
cours de la grossesse, si ce n’était pour se plaindre de sa
prise de poids, de sa lourdeur qui s’accroissait quotidiennement.
Le dernier trimestre avait été particulièrement
éprouvant pour le couple. Une éclaboussure provenant de la
baignoire ramena le jeune papa à l’instant présent et au
plaisir partagé avec son fils.
— Oui, mon bébé, tu t’amuses comme un fou, n’est-ce
pas? C’est très bien. Bravo!
Les petites jambes potelées semblaient vouloir répondre
aux commentaires du père en s’agitant encore davantage, et
un sourire de satisfaction naissait sur les lèvres de l’enfant.
— Tu sais quoi, Kyle? Je vais essayer de sauver ma vie de
couple. De faire l’impossible, sinon… Bah! sinon, je ne vois
pas.
Valentin discourait ainsi avec son fils sans cesser de lui
sourire, de lui arroser le ventre avec sa main. Le petit
canard jaune indiquant la température de l’eau f lottait au
gré des mouvements de l’enfant. En l’apercevant, le jeune
papa songea qu’il devrait très bientôt acheter d’autres
jouets pour stimuler l’éveil de son bébé grandissant.
Après un bon massage à l’huile d’amande douce,
Valentin coucha Kyle dans son lit à barreaux blancs et
choisit un livre de contes pour accompagner son sommeil. Il
s’assit sur la chaise de paille proche du lit et, d’une voix
douce, raconta l’histoire à son fils. Bien que l’enfant s’endormît
très vite, le père continua à énoncer les phrases encore
quelque temps. Il affectionnait particulièrement cet instant
de quiétude. Il aimait beaucoup la lecture et voulait partager
avec Kyle cet immense plaisir de la saveur des mots, de
l’arôme des phrases. Là résidait tout son univers de loisirs.
Finalement, il enclencha l’interphone et sortit de la
chambre en prenant soin de fermer doucement la porte
derrière lui. Les gonds bien huilés n’émirent aucun
gémissement. La nuit était tombée, mais Harténia n’était
pas encore là. Pourtant, depuis son retour au travail, elle
rentrait assez régulièrement à l’heure. Valentin voulait y
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voir là un signe, un signe d’une suite possible entre eux,
d’un renouveau, pourquoi pas? Il dressa donc la table ronde
et plaça une bougie au milieu.
Le téléphone résonna. Il s’empressa de répondre avant
la deuxième sonnerie afin d’éviter de réveiller Kyle. Au
bout du fil, la voix d’Harténia se fit entendre. Sa femme
l’avisa qu’elle ne tarderait plus et devrait arriver d’ici une
demi-heure. Valentin raccrocha, rassuré et de plus en plus
sûr de pouvoir reconstruire leur relation.
L’homme chantonna tout en préparant le repas.
Au cours du souper, une douce musique rendit l’atmosphère
langoureuse et lourde de chaleur. La lueur de la
f lamme se ref létait sur le visage d’Harténia et jouait dans
ses cheveux auburn.
La jeune femme s’agita sur sa chaise. Elle semblait mal
à l’aise, comme picotée par un brin de paille. Elle adressait
pourtant des sourires à son mari qui s’en délectait. Néanmoins,
il ne savait comment lui annoncer qu’ils devaient
faire le point, parler pour décider quoi faire, chacun de son
côté, pour améliorer leur quotidien, pour se sortir de l’impasse.
Contre toute attente, Harténia lui avoua, tout à trac,
sans aucune raison apparente :
— J’ai signé le formulaire que tu voulais…
— Le formulaire?
— Bien oui, pour l’assurance vie. C’est une coquette
somme!
— Oui… Tu es allée à l’agence, alors?
— J’y suis passée vers trois heures. Après ma réunion.
— Je te remercie.
— Oui… Enfin, tu avais l’air de tant y tenir!
Valentin et elle avaient eu une vive discussion à ce propos,
et il sentait qu’elle ne l’avait pas fait de gaieté de coeur.
— C’est pour notre enfant… Si jamais… Beaucoup de
parents ne prennent pas le temps d’y penser ou, plutôt, ne
veulent pas y penser, probablement, par peur de parler de
ces choses…
— Hum… En tout cas, si je viens à disparaître, tu n’auras
aucun souci financier à te faire pour ton avenir.
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— Mon avenir! Ne parle pas comme ça, Harténia. Tu sais
fort bien que sans toi et Kyle ma vie n’aurait aucun sens.
Puis, tu sais, moi aussi, je peux disparaître. Mais, au moins,
vous serez à l’abri. En tout cas, j’ai la conscience tranquille.
La jeune femme ne répondit pas et jaugea son mari.
Elle décida de piquer sa fourchette dans son assiette et fit
une mimique particulière avec ses lèvres. Valentin n’aima
pas cette expression, mais se tut. Il ne voulait surtout pas
que son épouse revienne sur sa décision. Cette assurance
vie faisait partie de son plan. Soudain, Harténia lança,
toujours aussi peu structurée dans ses idées :
— J’ai surpris la voisine en arrivant. Toujours à épier,
celle-là!
— Ce n’est pas bien méchant.
— Si tu crois que je passerais mes journées à la fenêtre,
à sa place!
— Mademoiselle Bonavant ne fait pas que surveiller ses
voisins. Ne sois pas trop dure avec elle. Ses jambes ne lui
permettent peut-être pas de courir partout, mais elle ne
s’enferme pas non plus à longueur de journée.
— C’est pourtant l’impression qu’elle me donne.
Curieusement, chaque fois que je tourne la tête vers sa
maison, je me trouve confrontée à son regard. À force d’être
entrouvert, son store a dû prendre la forme triangulaire!
— Elle m’a prêté quelques livres, à l’occasion. Elle lit
beaucoup.
— Ah! nous y voilà. La lecture. Voilà pourquoi tu la
défends… Elle aime lire. Et moi, est-ce que tu me défendrais
s’il le fallait?
— Toi?
— Bien oui, moi. Puisque je ne lis aucun de tes fameux
livres. Non, moi, que veux-tu, je n’ai pas le temps! Je parcours
des magazines.
— Quand on veut lire, quand on aime lire, devrais-je
plutôt dire, on trouve toujours le temps! Oh! je ne veux pas
me disputer avec toi. Je dis simplement qu’un livre, c’est
comme un compagnon de voyage. Par exemple, au lieu
d’aller en voiture au travail, de temps en temps, tu pourrais
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utiliser les transports en commun. Tu as une station de
métro proche de la maison et de ton bureau.
— Pour subir les attentes interminables en file indienne?
Non, merci, très peu pour moi.
— Ce n’est pas grave… Pour répondre à ta question, tu
sais très bien que je te défendrais toujours, envers et contre
tous. Et ça, que tu aimes lire ou non!
Valentin s’était voulu chaleureux, mais sa femme le toisa
et il se sentit malheureux. Ce repas prenait finalement des
allures bien désagréables. Il but une gorgée du vin rouge
qu’il avait dans son verre à pied et le laissa quelque temps
dans sa bouche, appréciant sa saveur sur son palais et sur sa
langue. Le liquide descendit bientôt le long de sa gorge,
répandant sa chaleur en lui. Harténia l’avait observé
pendant son manège qu’elle voyait si souvent et cligna des
yeux à plusieurs reprises. Valentin ne sut comment interpréter
ce geste. Il voulait parler mais ne savait quoi dire. Elle
voulait le quitter, mais ne savait comment le lui annoncer.
— Et comment vont les collègues?
— Bah! comme d’habitude. Pourquoi? Ils te manquent?
Tu commences à trouver le temps long à la maison?
— Non, enfin… C’était juste comme ça. Paul m’a
téléphoné, il y a quelques jours.
— Paul Gerby ou Paul Var?
— Paul Gerby, bien sûr. Tu sais très bien que c’est mon
collègue de travail direct, s’impatienta Valentin.
Il n’aimait pas quand sa femme devenait pointilleuse. Ils
travaillaient tous les deux dans la même compagnie depuis
cinq ans. C’était Valentin qui avait permis à Harténia
d’entrer dans l’entreprise et il ne le regrettait pas. Elle était
digne de confiance et très professionnelle. Son seul regret
était simplement qu’elle ne se trouvait pas avec lui dans le
même département. Valentin savait qu’il devrait planifier
son propre retour d’ici quelque temps, mais il n’avait pas
vraiment encore le goût d’y songer. Il voulait profiter pleinement
de son congé de paternité.
— Ah oui, Paul! Je l’ai vu lors de la réunion. Il est toujours
aussi peu bavard. Je crois qu’il ne m’apprécie guère.
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— Tu te fais des idées, Harténia. Tout le monde craque
pour toi, la f latta aussitôt Valentin avec un sourire qui découvrait
ses belles dents blanches.
— Peut-être bien, mais lui semble insensible à mon
charme, en tout cas… Enfin, peu importe. De quoi voulaitil
te parler?
— Rien de spécial, je crois… Juste proposer de nous
voir, pour le plaisir, pour discuter entre amis.
— Bien, pourquoi pas? En tout cas, ce sera sans moi. Je
le trouve assommant!
— Entendu. Mais je suis sûr que si tu voulais faire un
effort pour apprendre à le connaître davantage, tu l’apprécierais
à sa juste valeur.
— Peut-être.
Harténia fit teinter son couteau contre l’assiette et laissa
le bruit sec les séparer encore un peu plus. Valentin se jeta
à l’eau et lui demanda :
— Et nous deux, Harténia?
— Comment ça, nous deux?
— Tu sais très bien de quoi je parle… Nous nous
éloignons l’un de l’autre…
— Je rentre pourtant tous les soirs de bonne heure
depuis que j’ai repris le travail, il me semble, non?
— Oui, là n’est pas la question. Je n’ai pas à contrôler tes
faits et gestes, tu le sais… Ce n’est pas de tes horaires dont
je veux te parler. Je veux te parler de nous, Harténia.
— Bien, allons au salon, dans ce cas. Nous y serons plus
à l’aise.
Harténia remplit une nouvelle fois son verre de vin et
remarqua l’air réprobateur de son mari. Elle haussa un
sourcil, mais se contenta d’emporter le verre dans la pièce
à côté. Valentin la suivit et s’installa en face d’elle, dans le
fauteuil de cuir fauve qu’ils avaient acheté ensemble, quatre
ans plus tôt. La jeune femme porta le vin à ses lèvres, geste
qui prolongea le silence entre eux. Elle avait remarqué avec
agacement l’habitude de son mari de transporter l’interphone
partout avec lui et n’arrivait pas à comprendre
pourquoi il était aussi attentif, aussi à l’écoute de ce qui se
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passait dans la chambre du petit, oui! du petit, comme elle
l’appelait. Elle ne parlait pas de « son fils » ou de « Kyle »,
mais plutôt du petit…
Valentin décida de se lancer et, tendrement, il posa un
regard enveloppant sur sa femme :
— Tu es radieuse, tu sais…
— Hum… J’ai encore plusieurs kilos à perdre, si c’est ça
que tu veux souligner. Parlons d’autre chose, veux-tu?
— Pourquoi es-tu si négative vis-à-vis de ton corps?
— Ce n’est pas du négativisme, c’est la réalité!
— Bien… Je voulais te demander où nous allons... notre
couple...
Harténia posa son verre un peu trop brutalement sur la
table vitrée, répandant quelques gouttes de vin. Elle joua
un temps du bout du doigt avec le liquide, puis refit face à
Valentin.
— Que veux-tu savoir?
— Comment vas-tu?
— Si tu veux savoir, mal! Je ne me sens pas mère. Pire,
je ne veux pas être mère. C’est un fait, j’ai donné naissance
à ton fils, mais c’est tout.
Valentin encaissa sans broncher malgré la douleur
provoquée par les propos. Il poursuivit, essayant de reformuler
ses questions et de garder la tête froide.
— Je crois que nous nous sommes perdus, quelque part
entre notre rencontre et aujourd’hui, qu’en penses-tu?
— Nous avons changé. C’est normal.
— Pourquoi es-tu si amère? Si dure?
— Et voilà, c’est encore moi qui suis dure! Et toi, alors?
Tu crois que c’est facile pour moi? Tu crois que j’assume ce
que tu es devenu?
— Et que suis-je devenu, selon toi?
Harténia resta comme surprise par la question directe.
Elle fit une pause, comme si elle cherchait ses mots, puis
reprit soudain :
— Au bureau, par exemple, tu te contentes de faire ton
travail… Tu n’as pas d’ambition.
La phrase dérangea Valentin, car ce n’était pas la vérité.
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— Pourquoi dis-tu ça?
— Laisse tomber…
— Non, Harténia! Justement, je ne veux plus « laisser
tomber ». C’est assez, maintenant. Nous devons parler et
clarifier les choses.
— Bien. Je t’écoute.
Et voilà, Valentin se retrouvait acculé à commencer,
encore une fois. Il se rendait compte qu’elle ne voulait faire
aucun effort pour l’aider. Elle le regardait patauger dans
son marasme, dans ses soucis et son questionnement sans
lui donner une seule chance. En d’autres temps…
— Nous pourrions peut-être prendre une semaine de
vacances, toi et moi. Kyle pourrait aller chez ma mère. Cela
nous ferait du bien… La destination serait à ta convenance.
— Non, merci!
— Pourquoi?
Le temps d’attente pour la réponse parut une éternité à
Valentin.
— C’est inutile, je vais partir.
Valentin crut avoir mal compris. Il ouvrit la bouche,
puis la referma en voyant l’expression étrange sur le visage
de son épouse. Il tendit son bras et attrapa le verre de vin
à moitié vide de sa femme. Il vida le contenu d’un trait.
Harténia ne fit pas un geste, semblant se détacher encore
un peu plus de cette scène et de cette maison aussi.
Valentin reposa maladroitement le verre. Ses lèvres étaient
encore imprégnées du vin rouge. Il aurait voulu en boire
d’autre. À vrai dire, il ne buvait habituellement pas de vin
en dehors du repas du soir. Il n’avait jamais pris d’alcool
plus que de raison et n’en éprouvait d’ailleurs pas le besoin
ou l’envie. Cela datait de son enfance, depuis la cuite
carabinée de sa soeur Géraldine au mariage de leur cousine.
Elle avait tellement bu et fumé qu’elle n’avait pu
s’empêcher de renvoyer, dans un fossé non loin de là, tout
ce qu’elle avait ingurgité au cours de la soirée. Valentin
avait alors eu l’impression que sa soeur était sur le point de
se vider, tant les soubresauts étaient violents. Elle avait été
malade comme un chien et lui, particulièrement impres-
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sionné. Il était très proche de sa soeur. Seulement deux ans
les séparaient, et la voir aussi mal en point l’avait secoué.
Par la suite, ils avaient reparlé de cette scène à quelques
reprises, puis les années s’étaient écoulées. Géraldine s’était
mariée et avait eu des enfants. Ce n’était qu’un souvenir de
jeunesse, mais cette expérience lui servit de leçon.
Valentin trouva curieux de se rappeler cette scène
justement aujourd’hui. Puis il reposa ses yeux bleus sur
Harténia, et son coeur s’emballa quand il remarqua son
attitude. Elle n’était pas là! Elle était bien là physiquement,
mais… Il prit une profonde inspiration puis ouvrit la
bouche pour parler. Dans l’interphone, un petit gémissement
se fit entendre, mais il continua sa phrase :
— Que se passe-t-il, Harténia? Tu veux réf léchir?
— C’est fait depuis longtemps.
Valentin avait l’impression de manquer d’air tant il
sentait sa femme distante.
— Mais, ce n’est pas possible… Je t’aime… Nous avons
un passé commun, nous pouvons essayer de repérer ce qui
cloche, aller consulter des spécialistes…
— Non, Valentin… Ce n’est pas la peine. Nous sommes
des étrangers l’un pour l’autre, maintenant.
Kyle se mit à pleurer dans l’interphone.
Harténia ne fit aucun geste pour se lever. À quoi bon,
puisqu’elle savait fort bien que son mari ne lui en laisserait
pas le temps. Comme prévu, Valentin bondit et se dirigea à
grandes enjambées vers la chambre. Il avait besoin d’air. Il
croyait... non, il ne savait plus ce qu’il croyait. Intérieurement,
il remercia Kyle de lui avoir permis de s’éclipser à ce
moment précis.
Restée seule, la jeune femme écoutait, par l’entremise
de l’appareil, les mots de consolation que son mari
prodiguait au bébé. Elle se rendit compte que ces paroles
pouvaient convenir à Valentin aussi. Au fait qu’elle ne
voulait plus de lui et qu’il devait se consoler. Forme de
thérapie du subconscient, peut-être! Harténia n’éprouvait
pas réellement de peine… Elle aurait même pu dire qu’un
soulagement commençait à poindre. Elle n’avait cependant
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pas prémédité de lui dire tout cela ce soir, après ce délicieux
repas préparé avec amour. De ça, elle en était
persuadée. Mais à quoi bon poursuivre une relation qui
n’avait plus de sens? À quoi bon se voiler la face et faire
semblant? Elle voulait retrouver sa liberté. Faire ses choix!
Ses idées s’interrompirent, car Valentin revenait.
Un pli barrait son front, et la jeune femme mordit sa
lèvre inférieure avec les dents qu’elle avait aussi blanches et
régulières que celles de son mari.
— Il s’est rendormi, se contenta de dire Valentin en
s’affalant dans le fauteuil.
— C’est bien.
— Que comptes-tu faire pour Kyle?
— Oh! rassure-toi, je ne t’en retirerai pas la garde.
— Mmm!
— Ne me dis pas que tu n’en veux pas? s’inquiéta
Harténia, assez déstabilisée par la réaction de Valentin.
Une lueur d’effroi passa dans ses yeux. Elle n’avait pas
envisagé un seul instant se retrouver seule avec Kyle. Oh!
non, alors.
— Bien sûr que je veux garder Kyle, quelle question!
Mais je veux te garder, toi aussi… Pourquoi es-tu si fermée?
Je suis sûr que nous pouvons…
— Non, Valentin, c’est trop tard. Tu peux considérer
Kyle comme mon cadeau de rupture.
— Je ne te connaissais pas si cruelle! explosa Valentin.
— Tu vois que nous avons changé. Non, je ne suis plus
la jeune fille douce et soumise que tu as connue. J’ai besoin
de vivre. J’étouffe ici. Je n’en peux plus.
— Bien… Je vais me coucher. Je crois qu’il ne sert à rien
de poursuivre cette conversation ce soir. Je ne voudrais pas
réveiller Kyle avec nos explications.
— Nous ne sommes pas obligés de crier.
— Parce que tu crois que je vais pouvoir rester calme et
serein après ce que tu me dis? Désolé, Harténia, c’est
au-dessus de mes forces.
— Tu prends les choses trop à coeur!
Valentin allait répliquer, mais il se leva en hochant la
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tête. Finalement, il lui jeta un regard pénétrant, et elle
sentit ses cheveux se dresser sur la tête. Une terrible fureur
émanait de son mari. Elle ne l’avait jamais vu ainsi. Pour la
première fois, depuis qu’elle le connaissait, elle en eut
peur. Pourtant, c’est d’une voix calme qu’il se contenta de
dire :
— Bonne nuit.
Même si Harténia avait voulu répondre, elle en aurait
été incapable tant ce regard percutant la mettait mal à l’aise.
Elle songea un instant à aller dormir chez son amie Alice,
mais elle s’astreignit finalement au calme et resta au salon.
Elle essaya de se raisonner, de se concentrer sur la discussion
qu’ils venaient d’avoir. Elle entendait distinctement
Valentin remuer dans la salle de bain. Il avait emporté
l’interphone avec lui! Il fit couler de l’eau au robinet. Elle
soupira et décida de se servir un autre verre de vin. Elle se
leva prestement et retourna à la salle à manger où se trouvait
encore la bouteille.
Arrivée dans la pièce, elle s’arrêta et embrassa la table
du regard. Valentin l’avait dressée avec la nappe rouge
qu’elle avait reçue en cadeau de mariage. Elle essaya de se
rappeler qui la lui avait offerte et se souvint de justesse que
c’était sa grand-tante Aglaé. Harténia porta ensuite son
attention sur le chandelier, posé au milieu, et sur la bougie
maintenant à moitié consumée. Des bavures de cire
s’écoulaient tout autour de la tige. « Une naissance et une
mort », songea-t-elle un bref instant.
Dans la salle de bain, l’eau s’arrêta. Elle se secoua alors
et prit la bouteille pour retourner au salon. Elle ne voulait
pas croiser encore son mari avant d’aller se coucher. Quand
elle arriva au salon, Valentin entrait dans la chambre. Elle
aperçut sa large silhouette passer dans le couloir, mais il ne
tourna pas la tête vers elle. Elle posa la bouteille sur la table
et s’engouffra à son tour dans la salle de bain. L’eau de
toilette de Valentin f lottait dans la pièce comme un rappel
de promiscuité disparue trop furtivement. « Ai-je bien fait
de lui annoncer ça ainsi? se surprit-elle à se questionner, en
proie à une contradiction étonnante. Peut-être que tout
23
n’est pas fini entre nous. Peut-être que… » Elle s’interdit de
poursuivre dans cette voie et tira la chasse d’eau.
La jeune femme se fit couler un bain chaud et y incorpora
ses huiles essentielles. Elle sortit ensuite sur la pointe
des pieds, se remplit un verre de vin, puis revint se glisser
dans l’eau invitante. Le coussinet gonf lable sous sa tête
s’ajusta à sa position, et elle ferma les yeux. Elle se sentait
lasse. Elle se promit de rencontrer son amie demain midi
afin de lui annoncer qu’elle avait enfin rompu. Elles en parlaient
si souvent ensemble!
24
Main étrangère (La)
ISBN:  978-2-89431-293-3
Agnès Ruiz
Roman
140 X 216 mm; 5 1/2 X 8 1/2 po
254 pages
2003

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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