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T’kout ou l’enfer blanc par El Yazid Dib

23 février 2012

Non classé

Il n’est pas un souci de pouvoir, à six heures du matin, se procurer une place dans un taxi à destination de T’kout. Voyage inaugural, mais aussi première découverte. L’haleine est présente dans la tête dès l’installation de la virée projetée dans celle-ci. «Bismi ellah», disait le conducteur en remuant son contacteur. 
Batna est un massif. Un berceau froid, de glace et de verglas. Au sortir du chef lieu de la wilaya, la neige n’était qu’une parure ornant les cimes des plus hautes altitudes. Dès l’amorce de la pente des Aurès, la poudreuse commençait par se faire voir en bordures de routes. Ceci n’est qu’un indicateur de passage d’un engin ayant dégagé l’accès routier. La vallée en direction d’Ichmoul était toute vêtue d’un magnifique manteau blanc, voilà une semaine et qui perdure intact à son état. Il lui donne un air majestueux et inviolable. Ghassira, une bourgade faisait le trait d’union vers ce hameau destination finale de notre visite. T’kout. En toute apparence, une trinité d’icones viennent visibiliser cette région. La révolution, le froid et la silicose. Le village est assis sur un plateau culminant à plus de 1200 mètres d’altitude. D’un relief montagneux, les chemins qui s’entrelacent pour relier les multiples dachras sont moins escarpés, selon certains avis, qu’ils ne le furent dans un passé récent. De petits bourgs et des habitations troglodytiques ont été érigés sur les bords et sur les ailes des gorges presque rupestres. L’affluent Ighzir Amellal (la rivière blanche) qui nait des cimes du djebbel Chelia, vient sillonner l’espace communal de T’Kout. Il a crée au fil des aléas et du temps un long canyon, dont une partie est spécifiée touristiquement sous le nom féerique des Balcons de Ghoufi. Sans doute, ce sera cette géographie un peu abrupte qui favorisait la consolidation du sentiment de «rébellion» face à la France occupante. 

La bourgade donne l’impression, eu égard à l’état des chaussées de l‘éclairage public et d’autres significations urbaines, que nous ne sommes pas dans les salons de la république. L’arrière boutique fait injustement le pays profond. Même les cafés semi-bondés ne sont ici que des déversoirs de dénuement et d’oisiveté. Les jeunes, quelques-uns uns du moins, se trouvent connectés au monde par le gel des coiffures et le maniement digital et ludique de leurs bâtonnets de portables mobiles. L’insouciance dans ces lieux n’est pas présente, comme elle le serait ailleurs notamment dans la classe juvénile. Un jeune de T’kout est déjà adulte à l’âge de l’enfance. Les problèmes que la vie lui réserve dans cet univers plein d’embuches et de malaise emplissent à satiété sa quotidienneté. Le seul lycée que compte l’agglomération et que dirige avec panache une jeune femme venue de la haute Kabylie n’est pas pour se désemplir. Le taux de déperdition scolaire y est important et cette importance touche particulièrement le sexe féminin. La fille à T’kout ne semble pas, elle aussi, destinée à un monde de travail où le travail n’existe pas. Le caillou et sa modélisation ne se prennent pas comme un art femelle. Dans le passé, la postérité dit, que l’on ne passait pas par T’kout, on y allait, point final. Maintenant le village est désenclavé permettant ainsi d’y passer pour rejoindre Khenchela ou Biskra par Mechtas de Serahna et Chorfa constituant la commune de Kimmel. Les valeurs sociales qui s’oublient un peu partout y sont pérennes et en permanence debout. A cheval sur ce patrimoine immatériel, l’on a constaté des fils au volant accompagnant leurs pères d’un point à un autre à l’occasion festive de cette journée. L’obéissance filiale à l’autorité parentale y est intacte dans ce beau pays. Le fils n’a pas à prendre son autonomie, tant que le père souffle encore de la vie. Enfant d’hier, il le demeurera à toutes les étapes de sa progression humaine et chronologique. La sapience du fils et toujours sujette à la sagesse du paternel. L’identité étant une appartenance, elle ne se résume pas à un simple intitulé patronymique. Elle est une institution tribale. Les gens d’ici sont toujours imprégnés de cette quête de liberté. L’on ne pourra pas les renfermer dans des «Fx». C’est pour cette raison que le tout, le décor n’est pas planté de ces hideux immeubles que l’on nomme HLM, ou LSP. Le sol et l’immensité foncière, abrupte qu’elle s’offre en altière assiette devant contenir un habitat quelconque. La vasteté du territoire et la beauté des sites ne pouvaient militer en faveur d’une restriction quant à l’indépendance des hommes et de leur terre. Ici, la révolution est une seconde religion. C’est aussi une marque qu’ils tentent de faire déposer en exclusivité dans les annales de cette pittoresque région. Benboulaid natif d’Arris, localité située à quelques encablures, est plus qu’une légende. Cette ville que l’on enjambe, via une nouvelle bifurcation, apparait de loin, gardant toute fière ses légendes et ses gloires. Benboulaid est le phare illuminant, par sa vaillance, la vaillance de toute la panoplie de ses compagnons de lutte. Précurseur du mouvement insurrectionnel national, le héros est partagé dans son aura auprès de tous les douars avoisinants. C’est leur enfant, c’est leur grande fierté. Les dates nationales se fêtent ici avec plus d’entrain et d’enthousiasme que les cérémonies religieuses. Avec plus de tonus et d’éloquence qu’ailleurs. L’intensité y est générale. Ce 18 février 2012, journée nationale du chahid, le cimetière local dédié à la mémoire des nombreux martyrs ne désemplissait pas. L’on y arrive point à distinguer de la foule, les concernés, les officiels, les invités. 

Tout le village était en toute plénitude concerné. Une fête pour l’ensemble. Les enfants, badauds invétérés ou spectateurs de circonstances dévisageaient le cortège officiel venu en grandes pompes célébrer les festivités de cette journée. Il y avait une nette impression de liesse totale et générale. Tout le village était dans un esprit de festival. La femme qui ne court pas les ruelles de T’kout à participé néanmoins, en tant que fillette à un mini-marathon dans les rues du village. Le nombre des moudjahidine est impressionnant. Presque tous le sont. Un monsieur qui croule sous la charge des ans et qui garde toute sa lucidité s’est vu honoré, non pas par une attestation de reconnaissance, car celle-ci est clairement affichée dans les plis de son visage, mais par un acte symbolique au nom de toute la contrée. La conjonction de la maison du fier combattant et partant celle de tout le douar au réseau national du gaz liquéfié. Le branchement au gaz naturel, effectué par le ministre de l’Energie et des mines, lui aussi natif de la localité est une autre reconnaissance étatique pour les gens de la localité. Le monsieur, Haba Mohamed ex-commandant de l’ALN compagnon de Mostefa Benboulaid en tire une réelle satisfaction didactique. Il me dira en substance «ça aussi c’est un signe d’une autre indépendance… à l’égard du froid et du butane». Il incarne à lui seul, l’entiereté de la modestie de ces gens. Affable et courtois, il s’empêchait de s’étaler sur des faits historiques, voulant être taraudés par mes interpellations successives. Il est un secret encore en vie. 

La neige encore visible, entassée dans des amas éclaboussée par la mixture de l’écoulement des eaux et de la gadoue signifie bien qu’il a bien neigé, il y a quelques jours. Le village, nonobstant l’imagination qu’un effort de salubrité ait eu lieu, reste cependant sujet à beaucoup de contretemps. La voirie et l’esthétique urbaine n’arrivent point à épouser la beauté environnementale qui trône sur la haute géographie régionale. La nature a fait apprendre aux hommes de se prémunir contre le fatidique et l’aléatoire. Les hivers sont rudes et fortement rigoureux. On ne porte pas de pardessus ou d’anorak, seule la kachabia est élue depuis la nuit des temps apte à faire office de rempart vestimentaire contre les morsures du gel et de la froidure. Avec ses attributs, elle sert à couvrir toutes les extrémités du corps. En plus du symbole qui s’y attache comme tenue de combat lors des prouesses du maquis d’antan, la kachabia est une fierté à arborer. Sauf quelques hommes, qui peut être cérémonie oblige, se sont mis semble-t-il exceptionnellement en costume, cravate, les autres forment à l’unisson un beau tapis tissé indistinctement de laine brunâtre ou de poils de chameau. Un décor digne des œuvres artistiques d’Etienne Dinet. Il subsiste, au cours du cheminement que l’on a trottiné certaines maisons rurales où se trouvent encore, stockés des menus fagots de petits bois destinés assurément au chauffage. La méthode ancestrale est toujours vivace par-devant le besoin irrésistible. 

La troisième référence de T’kout, hélas reste cette menace mortifère qui guette plus particulièrement les jeunes. La silicose. Une espèce de retour de manivelle du travail de la pierre. On te dit «a T’kout, si tu n’es pas tailleur, tu es chômeur» cette profession de foi d’un jeune au sourire angélique est vite étayée par toute une kyrielle nominative de morts et de ceux en instance de l’être. Tailler de la pierre est un métier qui prend ses racines dans la nuit des temps. Les aïeux, pionniers dans cette résidence, ne pouvaient pour s’abriter que d’apprivoiser à force du muscle, la nature. Elle leur offrait pour ce faire une unité de production à ciel ouvert. La pierre ici semble sourdre de la terre. Elle pousse, elle est là à vous haranguer de l’amadouer pour en faire œuvre utile. Pour preuve toutes les habitations du moins celles moins neuves, sont édifiées à l’aide de ces pierres. Taillées selon l’exigence du calibre, elles servent de murs porteurs, de mur de soutènement, de haies, de renforcement de talus. Les parents ont eu à faire dans le temps des ponts, des chaussées et des petits viaducs. L’itinéraire infrastructurel routier menant de Batna à T’kout est plein de travaux du genre. L’édification de drains, de fossés, les travaux de cantonniers, la réalisation des gabions de surcroit sur des terrains accidentés, faisaient élire en premier chef, la pierre comme matériaux de construction amplement adéquats et possibles. C’est cette pierre, sinon ce sont ces mains et ce doigté habile qui ornent les plus belles villas d’Alger et des grandes métropoles. Les artistes-maçons T’koutis meurent dans la poussière que laisse l’ouvrage fini. Les plus absorbés par cette tourmente pensent arrêter définitivement cette activité crevarde. Ils se résignent au sort qui a atteint leurs camarades, mais tentent de maudire ce sol qui au lieu de faire nourrir ses enfants, les tue à coup de poussière atomique, lentement, impassiblement, un à un. Ils fustigent l’Etat, les élus et le système de la distribution des richesses nationales. L’on saura que la willaya va, dans un cadre de stimulation à l’investissement encadrer décemment le processus de ces jeunes, déjà constitués en coopérative. L’espoir renaît au sein de ces artisans tailleurs. Ils affrontent l’inconstance du destin, refusent la précarité et bravent ainsi la roche, sa rudesse et ses ions. 

 Le site est certes attractif pour un chroniqueur, passager-reporter fugace mais certainement de mal en pis pour un habitant attitré. J’aurais bien voulu allonger ma présence, voir et contempler T’kout by night, élargir davantage mon impression, mais l’indisponibilité de structure hôtelière a fait qu’ici, l’on ne découche pas dehors. Le chez-soi est également une norme locale. L’on a vu un projet d’hôtel se construire juste à proximité du mausolée des martyrs. En plein centre ville. Il est l’œuvre de feu Chaabani Louardi, un enfant de la ville, grand richissime et généreux promoteur immobilier. Par ce geste, il a voulu donner en toute certitude quelques choses à son bled. Une maison où viendra un jour l’étrange chroniqueur voir l’évolution de T’kout et admirer l’histoire de ses hommes et de son histoire. Aussi crier sa douleur face à celle des autres compatriotes. 

Sur un ton mi-morose mi-plaisantin, j’allai regagner le chef lieu non sans ce gout de l’inachevé. L’image d’un jeune homme, mal saisie car subreptice, portant une longue chevelure, remuait en moi de mémoire, que T’Kout un an avait vu venir le leader des Arouchs. J’aurais aimé m’en entretenir. Achoura, c’est de lui qu’il s’agirait, aurait eu aussi sa plateforme. Car hasard ou rendez-vous de l’histoire ou de la cartographie ; à 3 ou 4 kilomètres de T’Kout, une agglomération se nomme «El Ksar». Entre El Ksar et El Kseur, me disais-je la distance est flexible et l’enfer est parfois tout blanc. Un autre taxi, difficilement cette fois-ci procurable, devrait m’emmener à mon retour. Le trajet n’était consacré qu’au replay de cette plongée. Des visages innocents, des mines patibulaires et des regards absents, je n’en garde que de vagues brouillards que le clapotis d’une fine bruine venait mélodieusement se mêler au vrombissement du moteur qui toussotait aux remontées des pentes. 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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