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1.Les miroirs menteurs de l’exil par Kamal Guerroua *

14 février 2012

Contributions

«Nous sommes nés en marge et nous resterons en marge et d’ailleurs quel meilleur poste pour observer, sentir et juger» Paul Léautaud, écrivain français (1921-1956)
Le premier message qu’un enfant recevant la lumière du monde transmet est un cri de détresse car il vient de résilier un contrat avec son osmose originel et quitter son univers aquatique: le ventre de sa mère. Et pourtant, il ne l’a côtoyé que durant une courte période de neuf mois mais assez suffisante pour entretenir un amour, un attachement et une affection incommensurables entre le nouveau-né et sa génitrice. C’est là, sans doute, qu’a commencé le premier exil de l’homme. Exil douloureux qui ouvre la voie à l’égarement et à la recherche des repères dans un monde nouveau, exotique et mystérieux. Mais y-a-t-il vraiment un phénomène plus pire que l’exil? En d’autres termes, peut-on oublier facilement cet «expatriement» de notre environnement naturel? Ce qui est certain est qu’à l’ombre de la douleur de l’exil se cache le désir d’identité et d’appartenance.

L’exil est une semence du désespoir dans l’air, une frustration qui respire, des jours qui passent sans prévenir personne. L’exil, une complainte qui chante dans le ciel, un oiseau qui ne retrouve plus arbre où se poser, des nostalgies itératives et angoissantes, des vœux sans lendemain, une grisaille bleue qui danse devant les yeux stupéfaits. L’exil est une usurpation de soi, des désirs souvent en attente, un vent d’incertitude qui souffle sur les esprits, une sempiternelle inconstance, des insomnies assassines, des sommeils perturbés, des rêves avortés, des déceptions qui s’enchaînent et pullulent comme des champignons. L’exil est somme toute « un supplice plus pire que la mort » pour paraphraser les mots de l’écrivain française Madame de Stael (1766-1817). Mais l’exil serait-il pour autant menteur? La réponse coule vraiment de source, le titre de l’ouvrage du sociologue algérien de renommée internationale Abdelmalek Sayyad (1933-1998) «la double absence: des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré» est plus qu’illustratif. En ce sens, le double mouvement migratoire: «émigration-immigration» est construit sur un mythe: le mensonge. D’aucuns voient en lui l’incarnation d’un univers prometteur et meilleur, d’autres une évasion salvatrice d’un monde pourri tandis que la majorité le conçoit comme une simple voie de garage. Autrement dit, la pire solution que puisse choisir un être humain sur terre. Mais l’acte d’émigrer est-il souvent négatif? Pour certains, émigrer, c’est quitter sa terre maternelle, devenir un déraciné, couper les amarres avec ses origines, rechercher une vie meilleure sous d’autres cieux plus cléments, plus accueillants et plus humains. L’émigration est perçue dans ce cas-là comme un défoulement après une longue asphyxie, une quête sérieuse d’un nouveau souffle, un enterrement de traditions anciennes, de loin forts surannées, et par-dessus tout un besoin de paraître autre que ce que l’on croit être. Pour résumer, l’exil est un pur travestissement de la réalité dans la mesure où s’exiler, c’est évidemment vieillir doucement et lentement mais sûrement. Pris en ses multiples facettes, le concept de l’exil change de couleur et de saveur au fur et à mesure que l’on essaie de saisir son sens réel car il est cette brindille enflammée pouvant provoquer un grand incendie, cette profonde blessure silencieuse, innommable et aux douleurs inextinguibles, cette entaille dans la conscience, dure à guérir, ces chagrins dormants qui cachent en leurs plis des destins brisés et des parcours ratés. Il est pour les fins connaisseurs, un échec programmé, pour les débutants une aventure risquée et pour les intermédiaires un pis-aller. Que faire? Que pourrait-on en espérer?

Il s’avère que dans ce sauve-qui-peut général, les traversées de désert sont fort diverses alors que l’issue est unique: le désenchantement devant les faces superficielles du monde. L’exil est, on ne peut plus, un choix forcé que les circonstances nous imposent. C’est pourquoi, il est déchirure, rupture et coupure par rapport au passé et aux origines. A dire vrai, l’être humain sensible ne se ressource qu’à la fontaine de l’enfance perdue, ne s’attache qu’aux souvenirs des lieux, des paysages et des traces qui l’ont marqués, ne se lie d’amitié affective et effective qu’avec la mémoire de ses parents, grands-parents et proches qui l’a tatouée. Ces êtres affables et magnanimes qui sortent soudainement de son champ de vision et d’affectivité. L’être «expatrié», acculé à la solitude méditative, ne savoure que les brises d’automne aux embruns de figues mûres, de raisins alléchants, de pastèques ainsi que de melons qu’on partage en fins gourmets en petite famille. Mais pourrait-on déraciner un arbre? On serait tout bonnement amené à répondre par l’affirmative, en revanche, on accepte moins cette assertion lorsqu’il s’agit d’origines. Les racines et les origines sont selon l’écrivain libanais Amin Maalouf à quelques détails près différentes, car si les premières s’enfouissent et se détériorent dans le sol, les secondes se renouvellent et rejaillissent de diverses manières. L’identité est par conséquent un puits et non pas un arbre puisqu’elle nous abreuve de son esprit et nous donne la force d’avancer et de progresser dans le temps et l’espace. Dans ce cheminement et par l’intermédiaire de sa sève qui est dans ce contexte-là: la culture, la langue, les us et les coutumes du pays d’origine, elle permet à l’arbre qui est dans cette image métaphorique le «patriotisme» de s’épanouir et de donner ses fruits. Encore faudrait-il préciser que le mot identité provient étymologiquement du mot latin «identitas» qui veut dire «le même», «l’identique», et «le semblable». Cependant, en arabe «Houiya» ou «Haouiya» est un terme quelque peu distinctif puisqu’il désigne sans le citer nommément la troisième personne du singulier «houa» c’est-à-dire «lui».

D’où cette référence distante à une collectivité désignée d’un point de vue neutre dans la culture arabo-musulmane. «Houiya» en est à cet égard un terme «différenciatoire» (moi différent par rapport à lui, aux autres) alors que le terme latin «identitats» est «assimilatoire» (moi identique à lui, aux autres). Notons au passage qu’exile et identité sont une doublure dans la mesure où il est si difficile de concevoir la réalité de l’exil sans passer par son corollaire qu’est l’identité. De même qu’il s’avère non moins certain de mieux connaître son identité sans passer par la terrible épreuve de l’exil. En ce sens, l’identité est «objective» car elle tourne autour des notions de la civilisation, de culture, des racines et des richesses immatérielles de la patrie d’origine et «subjective» dans la mesure où l’être humain s’y identifie. Mais l’esprit de l’aventure et de la découverte nous presse le pas et foule au pied et les conventions sociales et les rituels de vie. Il nous pousse entre autres choses à aller plus loin prospecter et butiner à la recherche de nous-mêmes à travers l’autre.

Ce prisme à travers lequel se reflète notre identité, cet étranger à notre psychologie, à nos habitudes, à nos manières de voir et surtout à nos idées et perspectives qui va nous révéler à nous-mêmes «une nouvelle connaissance est une nouvelle co-naissance» dit-on aux époques anciennes. Ainsi l’identité serait-elle une quête perpétuelle de soi et l’exil une usurpation et un vol à l’arraché de soi.

Cet exil-là où les odeurs des printemps qu’on a passés au «bled» deviennent simples réminiscences d’un passé qui n’a pas de nom, cet exil-là où l’on saute sur des occasions, cet «expatriement» qui nous écrase par ses miroitements et nous oblige de ce fait à s’adonner à ses étreintes et à caresser des rêves inassouvis, de partir, partir, loin pour ne plus se ressouvenir, effacer les espaces qui nous interpellent, les traces et l’odeur des mains qui nous ont touché, les silhouettes ayant frôlé nos corps, les regards qui ont croisé nos yeux, le rythme chaloupé des berceuses enfantines, les ondes positives des brises qui nous ont effleuré un soir d’été autour d’un thé familial, et comble de malheur, cet exil-là nous pousse à oublier «le bled» qui nous a vu grandir. Ce terme-là à sensations provoque d’ailleurs en nous un sentiment de douceur mêlé d’éloignement et d’ennui jumelé de tristesse. Cela est vrai d’autant plus que la patrie des origines reste à jamais notre unique confident, notre âme inspiratrice, les rides qui nous sillonnent le front et plus que tout autre chose notre amour du cœur.

En ce sens, on peut volontiers dire que l’exil n’est pas seulement «territorial» mais aussi et surtout «spirituel» car même si l’on s’expatrie corporellement, nos pensées s’accrochent obstinément à ce qui nous est familier, à ce qui nous est consubstantiel, maternel et fraternel. Raisons ayant peut-être fomenté cette étroite imbrication entre la terre, l’identité et la mère. Cette dernière est à l’image de la patrie, un être irremplaçable, affectueux et plein d’égards envers ses enfants. La mère est à la fois porteuse d’une charge d’amour symbolique sans commune mesure en notre for intérieur et d’un désir d’accaparement sans partage de nos êtres, la mère est un aimant qui nous attire pour nous engloutir dans sa tendresse. Dans son roman célèbre «Nedjma», le poète algérien Kateb Yacine (1929-1989) met en évidence ce rôle d’épouse, de maîtresse, de concubine, de mère et de sœur de la belle «Nedjma». Cette dernière signifiant «étoile» n’est autre en réalité qu’une précipitation symbolique de la patrie originelle «al-Jzaîr» aux consonances météoriques sur une «Algérie» colonisée, déchirée, blessée et surtout «exilée» d’elle-même. L’expatriement de «Nedjma» est en partie du à sa perte, à ses divagations et à ses multiples questionnements. Qui est-elle? Que cherche-elle? D’où vient-elle et qui sont ses origines? Du sang mêlé à l’origine obscure, il n’y a qu’un pas à franchir, une bavure à commettre, un destin à transgresser et «Nedjma» en paye les frais dans sa chair et son esprit car ses amours éphémères ne sont qu’une preuve supplémentaire de la déchéance de son identité et de sa chute dans les abîmes. Si l’on veut «Nedjma» incarne l’origine perdue et l’identité éparpillée de la mère, de la sœur, et de notre patrie «l’Algérie» puisqu’elle-même née de liaison illégitime, en perpétue les frasques et crée l’ambiguïté.

A suivre

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “1.Les miroirs menteurs de l’exil par Kamal Guerroua *”

  1. Artisans de l'ombre Dit :

    A ce titre, ni «Kamel», son
    mari, ni les quatre autres
    amants (Lakhdar, Mustapha,
    Rachid et Mourad) n’ont pu
    vraiment conquérir le coeur de cette
    «séductrice» sauvage et insatiable.
    On peut tout de même affirmer
    que «Nedjma» est l’identité
    elle-même dont l’apprivoisement
    nécessite de la patience, de la finesse,
    de l’art de séduire et surtout
    de la malléabilité émotionnelle
    d’autant plus qu’elle est une construction
    continuelle et diversifiée
    avec différentes composantes psychologique,
    sociologiques et humaines.
    L’image de l’Algérie décrite
    par l’éminent Kateb Yacine mérite
    à elle seule le nom de «l’exil»:
    exil à la fois de sens, de sentiments,
    d’amour charnel et d’amour platonique.
    En termes plus simples, «exil
    intérieur». On est en quelque sorte
    en présence d’une dichotomie
    aberrante entre appartenir à quelqu’un
    et s’appartenir à soi, c’est-àdire
    que ces variables (moi et soi)
    livrent bataille l’une à l’autre sans
    arriver à un accord commun. C’est
    peut-être aussi de cette logique que
    le mot «Al-Jzaîr» (îles éparpillées)
    tire son nom. A dire vrai, tout le
    génie du grand Kateb s’y trouve
    exploité. C’est inéluctablement
    dans cette étape cruciale que naît
    l’espace de «la marge». Les êtres
    fragiles, sensibles, les «honnêtes
    hommes» comme on dit qui regardent
    le monde, l’observent et l’analysent,
    refusent de se compromettre
    et d’accepter la déformation de
    la réalité car disons-le en termes
    plus clairs, l’exil est menteur vu que
    la perte qu’il présage ne vient
    qu’après coup, après les pas osés
    que l’on enjambe, les incessantes
    démarches que l’on entreprend, les
    projets que l’on échafaude et tout
    le toutim. Certes on est tous quelque
    part des «ici-liens» dirait l’humoriste
    franco-marocain «Djamel
    Debbouz», des hommes qui habitent
    dans le petit coin, des femmes
    qui préparent le couscous, des gamins
    chahuteurs mais naïfs et des
    filles pudibondes mais malicieuses.
    Néanmoins, on a appris tout de
    même à être nous-mêmes là où
    l’on est plus et autre là où l’on est,
    c’est l’exil de mots qui nous berce,
    l’exil de l’imaginaire qui nous hante
    et celui de la pensée qui nous lie.
    C’est pourquoi on n’est plus exilé là
    où l’on nous exile et exilé là où l’on
    ne nous exile pas. C’est extrêmement
    difficile à comprendre car il y
    a un peu de philosophie là-dessus
    et que tellement les réflexes humains
    agissent par contradiction, trouver
    l’essence des choses dans la clarté
    des phénomènes s’avère impossible.
    On ne doit pas perdre de vue
    en ce sens que si l’on est à priori
    des «ici-liens», c’est-à-dire, des citoyens
    du monde, on serait à tout
    le moins amené à accepter ce destin
    de «nomades», ces êtres en chair
    et en os qui se déplacent, émigrent
    et quittent leurs territoires dans un
    mouvement de transhumance qui
    les mène aux frontières de l’inimaginable.
    De tout temps, ce sont les
    gens de la marge qui ont façonné
    l’histoire humaine. Ceux-là même
    qui sont trempés de souffrances, mis
    à l’écart par les regards désapprobateurs,
    et taxés de parias. Des
    «hommes du silence» qui regardent
    en spectacle le monde bouger, en
    train de livrer ses secrets et de déambuler
    à travers les rues. Des hommes
    de marge qui refusent d’émarger
    leur empreinte au bas de page
    de l’histoire. Ceux-là qui, au lieu
    d’engranger les amertumes ainsi
    que de déceptions et devenir des
    «hommes de ressentiment» qui se
    taisent et s’immergent dans ce que
    le philosophe allemand Friedrich
    Nietzsche (1844-1900) appelle «Die
    Kulturluge» (le mensonge de civilisation),
    s’arment toutefois de cette
    fameuse «culture de résistance» chère
    à l’éminent intellectuel américano-
    palestinen Edward Said (1935-
    2003). Laquelle culture qui privilégie
    l’observation à l’action, la contemplation
    à l’agitation, la précision
    aux dérapages sémantiques car observer
    est plus qu’un art, il est, on
    ne peut plus, un talent. Observer ces
    regards qui foudroient, ces sourires
    frelatés et hypocrites, ces mots pleins
    de demi-teintes et ces fausses apparences
    qui veulent nous tromper
    en permanence est la mission du
    marginal. Mais qu’est qu’un marginal?
    La réponse est la suivante: c’est
    un être unique et divers, pluriel et
    isolé, à la fois ambigu, transparent
    et obscur, un être aux vies qui s’entrechoquent
    et aux destins plus que
    contradictoires. Il est cet «autre» être
    «solitaire mais solidaire» comme le
    résume le philosophe Albert Camus
    (1913-1960).
    Les exemples dans l’histoire en
    sont légion à commencer par
    Edward Said lui-même, né en Palestine,
    le penseur passe la plusgrande
    partie de sa jeunesse en
    Égypte pour émigrer par la suite
    aux États Unis. Trois vies du «citoyen
    du monde» fort distinctes
    mais un seul destin d’«homme marginal
    ». Voué aux gémonies enPalestine
    et en Égypte parce qu’il est
    chrétien et aux États Unis parce
    qu’il a refusé de cautionner et d’hypothéquer
    l’avenir de «Jérusalem»
    par les faucons et les néo-conservateurs
    de la maison blanche. Étant
    chrétien, il a ressenti une certaine
    mise à l’écart dans des sociétés foncièrement
    musulmanes dans le
    coeur et l’âme. Néanmoins, à cheval
    entre deux cultures, il a su incarner
    la stature d’un «intellectuel
    organique» au sens gramscien du
    terme, celui qui fédère sans les
    mélanger les notions de l’objectif et
    du subjectif, du général et du particulier,
    la cause de son peuple et la
    question de l’humanisme universel.
    A en croire ses dires, de son vivant,
    des milliers de lettres de
    menaces lui parviennent à son domicile
    afin de le dissuader de son
    engagement. L’épopée d’Edward
    Said est incontestablement semblable
    en bien des points à la personnalité
    «juive» résistante, le célèbre
    linguiste américain «Noam Chomsky
    » qui, lui, subit un «exil intérieur»
    et à l’intérieur du territoire de son
    propre pays en raison de ses prises
    de positions courageuses en faveur
    des causes justes dans le monde au
    rang desquelles l’on trouve l’épineuse
    tragédie du peuple palestinien,
    cette grande «hogra» de tous les siècles:
    «un patriote exilé et un exilé
    dans le patriotisme» telle est l’image
    que l’on peut coller à la personne
    de Chomsky. Ce profil n’est pas
    le seul apanage des deux personnalités
    citées, l’écrivain français
    «Jean Giono» (1895-1970) à titre
    d’exemple est, quant à lui, la représentation
    pure et simple d’un «objecteur
    de conscience» ayant rejeté
    catégoriquement les guerres et les
    conflits en Europe et dans le monde
    entier «je préfère être un allemand
    vivant qu’un français mort»
    déclare-t-il en 1937 pour clarifier sa
    positon de pacifiste qui l’a mis dans
    une posture un peu risquée vis-àvis
    de son pays à la veille de la seconde
    guerre mondiale. Mais Giono
    a continué d’assumer son destin
    du «marginal» jusqu’au bout en se
    posant à la périphérie des êtres et
    des choses et en s’octroyant la mission
    d’ «exilé du territoire des pensées
    communes» et des paradigmes
    imités et imitables de la «bienpensance
    », voire les modèles prêtsà-
    porter de l’intelligentsia. Aussi
    étrange que cela puisse paraître, la
    marge ou les marges avaient été tout
    au long de l’expérience de l’homme
    sur terre, un exemple de dynamique
    sociale, de vivacité d’esprit,
    et de la turbulence d’inventivité, la
    race humaine puise son énergie
    créatrice de ce terreau fertile que
    furent ses cotes négligées et ses éléments
    disparates, l’apport de l’exil
    au patrimoine immatériel de l’humanité
    demeure par contre un chefd’oeuvre
    d’art mal exploité. En découvrant
    son réel être, Giono a découvert
    l’exil de l’imaginaire, cette
    création «idéaliste» qui l’a porté au
    summum de la littérature mondiale.
    On peut s’exiler spirituellement
    parce qu’on porte une idée qui dérange,
    une théorie subversive, des
    schèmes de pensée qui pourraient
    sortir du cadre général. Le penseur
    tunisien Ibn Khaldoun (1332-1406)
    a, lui aussi, vécu les terribles péripéties
    de l’exil, entre respectivement
    trois pays la Tunisie, terre de sa naissance,
    l’Algérie, terre d’adoption et
    du coeur où est née sa fameuse
    oeuvre «Prolégomènes», plus exactement
    à «Tahert», actuelle Tiaret,
    capitale de la dynastie des «Rostémides
    » et l’Égypte, terre de la politique,
    des tractations et de sa mort.
    L’expérience de ce célèbre concepteur
    de «Ilm Al-Umran», ce qui peut
    se traduire en nos ères modernes
    par le vocable de «sociologie», est
    iconoclaste car son statut de cadi,
    instituteur, exégète, historien et interprète
    ne s’est affirmé réellement
    que grâce à ses différents périples
    «exils» entre les pays arabo-musulmansc
    (Syrie, Égypte, Ouzbékistan
    et Asie mineure). Sa rencontre décisive
    avec Tamerlan (1336-1405),
    ce guerrier turco-mongol qui eut l’intention
    de conquérir l’Égypte et la
    Syrie qui furent à l’époque en grande
    partie sous la férule des Mamelouks
    a été une occasion en or pour
    lui afin de s’affirmer en tant qu’historien
    qui subjugue par ses qualités
    et ses connaissances un roi terrible
    et sanguinaire.
    En ce sens, l’exil est formateur
    et instructif, les gens qui voyagent
    s’illustrent souvent par leur
    compréhension facile du monde
    puisque, il est bien de le rappeler,
    l’exil ne s’effectue pas seulement
    entre un pays et un autre, mais
    même entre un village et un autre,
    une ville et une autre. On ressent
    qu’on est exilé dès qu’on franchit
    le seuil de la porte vers la sortie, le
    bercail est un lieu de recueillement,
    de tranquillité et de sûreté morale.
    Ainsi l’exil est-il dans ce contexte
    pluriel et se manifeste de différentes
    manières: attachement, chagrins,
    rupture, adieux… etc. Mais le
    plus souvent, c’est l’exil spirituel qui
    provoque plus de dégâts moraux à
    l’âme humaine dans la mesure où
    il la pousse inexorablement dans
    ses derniers retranchements de survie.
    En réalité, l’humain où qu’il soit
    est sujet à l’inconstance.
    En conséquence, il lui est difficile
    de voir en précision sa réalité
    intérieure telle qu’elle est et telle
    qu’elle se présente. Le roman
    «voyage au bout de la nuit» de son
    auteur français Louis-Ferdinand
    Céline (1894-1961) raconte justement
    cet exil dans l’horreur et l’abjection,
    «Barmadu», le protagoniste
    principal, incarnation subtile de
    Céline, se sent hors de lui dans un
    univers indifférent aux valeurs et à
    la morale consensuelles du groupe
    social, un monde de guerre, somme
    toute, atroce où tout est voué à
    l’ignominie et au désordre. Ce genre
    d’exil se trouve également mis en
    évidence par l’écrivain anglais Joseph
    Conrad (1857-1924) dans ses
    deux célèbres romans «au coeur des
    ténèbres» et «Nostromo» où il se livre
    à une dissection minutieuse de
    l’âme humaine primitive et sauvage
    que voilent les concepts de civilisation
    et de modernité sous les fausses
    parures de progrès. Encore faudrait-
    il revenir hinc et nunc et à juste
    raison sur le concept d’ «El-ghorba
    » qui rejoint dans sa signification
    polysémique ce «coucher du soleil»
    qui embrase les coeurs. Ce lieu sombre
    où il n’y a plus du soleil, plus de
    chaleur, plus de sourires, à part ceux
    de l’inspiration profonde qu’invoque
    la froideur des souffrances. Mais
    «El-Ghorba» est-elle la vraiment l’interprétation
    la plus exacte du mot
    exil? La réponse est inéluctablement
    dans l’expectative car personne à ce
    jour ne pourrait nier qu’indépendamment
    de son pouvoir de nuisance
    sur les esprits, l’exil est également
    un renforcement et un enrichissement
    de l’humain en ses fondements
    psychologiques et sociaux.
    * Universitaire

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