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…PORTRAIT… Jean Sénac Par : Hamid GRINE

12 février 2012

Chroniques

Culture

Dimanche, 12 Février 2012

C’est au Lycée Amara-Rachid que j’ai entendu parler pour la première fois de Jean Sénac. Dans les cours de terminale ? Du tout. Cet immense poète n’était pas, comme je l’apprendrai plus tard, bien en cour.  Il n’avait pas les faveurs du prince qui avait d’autres muses révolutionnaires  à taquiner et d’autres poètes qui chantaient sa gloire et celle de la révolution socialiste. C’étaient des versificateurs engagés, et pour appeler les choses par leur nom, des propagandistes. Jean Sénac appartenait à une autre race, une autre planète. Mais de cela je n’en avais aucune idée à l’époque de mes 18 ans. Je disais donc que des camarades tout excités et autrement plus éveillés que moi dans la grave et grande question des secrets d’alcôves sont venus me chuchoter qu’ils ont découvert, par le plus grand des hasards, dans une autre classe un ami du poète qui venait juste d’être assassiné. Un poète assassiné ça a de la gueule et ça auréole son ami d’un sombre manteau romantique. J’étais curieux de connaître ce jeune homme. Mais je ne comprenais pas pourquoi mes amis riaient sous cape. L’un d’eux, le plus futé, on l’appelait d’ailleurs la fouine-et jamais surnom ne fut aussi justifié-, me susurra l’air graveleux : “Tu sais Sénac était étroitement lié à Houari qu’on va te présenter.” Mes autres amis reprirent en chœur en rigolant : “Oui, oui, très très liés !”  Très liés ? On va voir jusqu’où. Au point de déclamer tous les poèmes du maître ? Au point d’avoir appris à rimailler ? Je dis spontanément à mes amis : “Ce Houari doit être un peu poète, non ?” Un torrent de rires ponctua mes propos. J’avais l’air fin. Je ne comprenais pas cette soudaine joie de mes amis chaque fois qu’un mot sortait de ma bouche. La fouine laissa entendre un bruit de fouine, fit rouler ses orbites dans tous les sens pour donner une dimension de fou rire au rire de nos amis, et lança : “Un très grand poète tu verras ! Il connaît par cœur le répertoire de Sénac.” Nous voilà devant Houari. Physiquement déjà il n’avait rien d’un poète, enfin pas comme je l’imaginais, trapu, massif, brun, l’œil d’un taureau prêt à en découdre avec le toréro. J’ai compris tout de suite que Houari n’était pas du genre commode. Mais bon, comme il était l’ami d’un poète, je le vêtis, lui aussi, d’un burnous de poésie. La fouine lui dit : “Mon copain aimerait bien que tu lui parles de Jean Sénac.” Je tremblais presque d’émotion. J’attendais qu’il déclame des vers. Et voilà que de sa voix de stentor-oh l’horreur- il dit cette chose-là que j’ai, pour ne pas toucher la pudeur des lecteurs, retouché : “Vous savez, Jean aimait tellement le danger qu’on faisait l’amour au bord de la falaise ! Un petit mouvement et nous voilà bon pour une chute d’au moins cinquante mètres ! Et à chaque fois c’était comme ça, le grand frisson quoi !” J’étais bouche bée alors que mes amis étaient ployés en deux de rire. Je venais d’entrevoir de la façon la plus brutale l’homosexualité du poète.  Cette entrée en matière, si anecdotique soit-elle, m’a quand même donné le goût du poète. J’ai alors lu deux recueils :  Poèmes  et Aux héros purs. J’ai aimé sa poésie parfois violente, parfois douce comme les plaintes des écorchés. Et c’était un écorché, Sénac. L’un des rares écrivains algériens à s’engager sans réserve pour la cause de la révolution. Il a même rompu avec son ami Camus dont il n’a pas aimé le mutisme devant l’exécution de l’étudiant Taleb. L’ironie, c’est qu’il n’a jamais eu la nationalité algérienne lui qui disait : “Est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nationalité algérienne.” Qu’à cela ne tienne : sa poésie algérienne, son amour pour cette patrie,  lui donnent automatiquement le droit d’être plus Algérien que certains Algériens qui n’ont eu ni son talent, ni son engagement. Comme tout poète non officiel, Senac vivait misérablement dans une cave avant d’être assassiné en août 1973. Il est enterré au cimetière de Aïn Benian. Si vous passez par là-bas, pas besoin de fleurs sur sa tombe, déposez  un simple dessin figurant le soleil. Le soleil, c’était sa signature comme l’est chacun de ses poèmes…
H. G.
hagrine@gmail.com

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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