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Ou le boumediénisme rattrapé par l’histoire (1re partie) Par Kamel Khelifa, journaliste-auteur

17 janvier 2012

Contributions

 LE MAL POLITIQUE ALGÉRIEN
Ou le boumediénisme rattrapé par l’histoire (1re partie)

Par Kamel Khelifa, journaliste-auteur
Les contributions des moudjahidine Mohamed Maarfia et Mahdi Chérif ont fait l’effet d’un coup de tonnerre dans le microcosme algérois, au grand bonheur de bon nombre d’Algériens avides d’en savoir un peu plus sur leur histoire verrouillée, cloisonnée et étouffée par un système qui a l’air de mépriser la mémoire des hommes et des événements.
Leurs témoignages, à travers les colonnes du Soir d’Algérie, sont à applaudir, d’autant qu’il s’agit de faits et d’hommes que le système, mis en œuvre par Houari Boumediene, a voulu effacer de la mémoire collective. D’évidence, le monde s’interroge sur le silence des stentors du boumediénisme d’autant qu’il s’agit de délits, de crimes et d’atteintes à la dignité humaine régulièrement portés sur la place publique. Mais les dernières révélations en relation avec des héros de la Révolution de Novembre, les colonels Amirouche et Si El-Haoues, morts sans sépulture et leurs dépouilles enfouies dans les sous-sols d’une gendarmerie, après avoir subi le même sort dans une caserne militaire de l’armée française, outre qu’elles donnent froid dans le dos, ne sont pas de nature à honorer les auteurs de ce délit de profanation… Méditons cette maxime : «Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.» En guise de réponse, l’opinion publique a eu droit à un fatras d’arguties agités depuis le 13 octobre 2011, date du premier article de Mohamed Maarfia, par une petite poignée de thuriféraires et autres laudateurs du régime de Boumediene avec lesquelles ils n’arrivent à convaincre personne. Mais la plus surprenante des réponses, vient sans doute de Noureddine Boukharouba, livraison du Soir d’Algérie du 30 décembre 2011, dont voici résumé en substance le contenu et le style : «Qu’on nous dise pourquoi Houari Boumediene, dont le seul regard faisait trembler les plus endurcis de ses adversaires, pourquoi donc aurait-il eu peur de quelques ossements de qui que ce soit…» Si M. Noureddine Boukharouba ne renie pas la réputation d’un parent qui inspirait la peur, il semble, à en juger par les propos, qu’il en tire motif à gloriole ! Cela peut à la rigueur se comprendre, mais la question lancinante qui reste posée est de savoir si l’Algérie gagnait à être gouvernée par la peur ou la raison ? Ce faisant, par de telles déclarations, n’enfonce-t-il pas un peu plus l’homme de tous les coups de force : dont les plus connus sont les coups d’Etat de 1962 contre le Gouvernement provisoire, de 1965 contre Benbella, l’homme coopté par lui trois ans plus tôt… Paradoxalement, la réponse de N. Boukherrouba ne fait que justifier, si besoin est, l’insurrection du 14 décembre 1967 (qu’il considère comme «trahison, déloyauté, et tutti quanti») contre le pouvoir d’un colonel qui avait suscité beaucoup plus la crainte au lieu d’inspirer le respect, l’admiration, voire l’amour… Ne serait-ce pas du pur sadisme pour un homme d’Etat de faire trembler son monde ? Les Algériens ne lui ont pas exigé de lire, de s’imprégner et de respecter les idées des Lumières, mais il y avait un minimum de morale politique à observer envers un peuple encore traumatisé par une sale guerre ayant duré plus de 7 ans… Au-delà du résultat, de cette tentative de coup d’Etat de 1967 relaté par Mohamed Maarfia et Mahdi Chérif en toute objectivité et que M. N. Boukharouba juge «lamentable», le fait de s’insurger prouve que ces hommes ne tremblaient pas devant Houari Boumediene et le régime de terreur par lui instauré. En effet, il fallait beaucoup de courage, dans un pays tenu d’une main de fer, à quelque 5 000 personnes d’entrer en dissidence à cette époque, dont 2 000 environ furent interpellées et des centaines enfermées (sans jugement) pendant des années dans des prisons dont la plus sinistre et la plus inhumaine était certainement la prison militaire d’Oran(1). Les propos du neveu de Boumediene sont pour le moins étranges. Ils sont tenus par un universitaire de son état, nanti d’un titre scientifique réputé être guidé par l’idée de raison et la rigueur des connaissances vérifiables de l’être humain. Celui qui semble «peiné par la haine et la désinformation subies par son pauvre oncle» doit sans doute ignorer que ces gens et leurs compagnons d’armes, leurs proches, leurs amis, leurs voisins, se comptant par centaines dans ce cas, n’ont pas fait état (certainement par pudeur ou par décence), de ce qu’ils ont subi personnellement dans les geôles, et leurs familles à l’extérieur, comme atteintes à la dignité humaine, au droit de la personne et des prisonniers politiques… quoique le moudjahed Mahdi Cherif en avait fait allusion dans sa contribution…. Et voilà en quels termes injurieux, vindicatifs, voire hargneux M. Boukharouba traite des hommes qui se sont élevés contre le pouvoir d’un colonel qui assume sa dictature (exempt selon son neveu de tout reproche), pour faire trembler tous les Algériens en désaccord avec lui : («Cette brochette d’ex-officiers rebelles, copains issus d’un même «douar» ; «…Ils se tenaient au garde-à-vous devant ces grands chefs d’alors, sans oser lever les yeux ni dire un mot…» ; Ils ont trahi leur frère d’armes d’hier lors de la tentative de putsch lamentable de décembre 1967 et tenté de l’assassiner par la suite…» ; «La déloyauté et la trahison sont les titres de noblesse de ces mercenaires de la plume…» Enfin ! on peut comprendre le fanatisme et la sublimation du règne de Boumediene par ses idolâtres et a fortiori par son parent, mais sachons raison garder : au nom de quelle légitimité, ou pour quel autre motif un Algérien (soldat ou civil) accepterait-il de se mettre «au garde-à vous et sans mot dire» en voyant son pays livré à la merci d’un dictateur ? A elle seule, cette phraséologie de glorification de Boumediene et de son règne est une sentence sans appel du boumédiénisme et elle justifie pleinement tous les actes de rébellion, les tentatives de coup d’Etat et d’assassinat dont fut l’objet cet homme en 1967, en 1968, etc. Le Boumediénisme, en tant que système de pouvoir autocratique et cryptocratique, est fondé sur l’absolutisme beylical d’esprit et l’autoritarisme militaire de fait, matérialisés par des coups de force, précédés de calculs froids, alimenté par la paranoïa et la méfiance envers tout le monde, ayant pour lubrifiant la ruse paysanne et appuyé d’une seule devise : «La fin justifie les moyens.» N’oublions pas que l’unanimité contre cet homme ne remonte pas à 1967, ou 1968, elle commença en 1962 lorsque le GPRA lança un mandat d’arrêt contre «cet officier rebelle» (sic) et ses compagnons de l’EMG… Un proverbe dit : «On ne reçoit qu’en raison de ce que l’on donne.» Et ce n’est pas un hasard si tous les historiques de la première heure ou presque (Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Krim Bekacem, Mohamed Khider, le colonel Mohamed. Chaabani, Bachir Boumaza), et tant d’autres hommes politiques en 1967 (Tahar Zbiri, Laroussi Khélifa, Azziz Zerdani), puis dans les années 1970, Ferhat Abbas, B. Benkhedda, Cheik Kheirdine, Lahoual, etc., se sont opposés à la mainmise totale de cet homme sur le pays… Comme si le destin d’un pays ne pouvait dépendre que de la volonté d’un seul homme… Ces moudjahidine ne se sont pas soulevés contre Boukharouba ou Boumediene en tant qu’officier ou individu, mais contre le boumediénisme en tant que système fait de mépris et de culte de la personnalité, en refusant précisément de «trembler, de se mettre au garde-à-vous et rester sans mot dire» devant un militaire dont le credo politique est la ruse et la force. Tahar Zbiri avait échoué, parce qu’il considérait le dialogue comme le propre de l’homme politique. Profitant de ses considérations et atermoiements, Boumediene, poursuivant l’objectif d’être le maître absolu du pays, n’hésita pas une seconde : non seulement il provoqua le clash mais il prit en outre le parti d’engager l’épreuve de force, selon son concept favori : «La fin justifie les moyens.» Nul ne conteste le droit à N. Boukharouba de prendre la défense et vanter le courage de son oncle, mais il ne doit pas omettre que l’histoire ne parle plus d’un «pauvre oncle (sic)», mais d’un homme public qui a fait le choix de faire de la politique, de surcroît en s’emparant et en confisquant la souveraineté du peuple algérien. Où est donc la «haine et la désinformation» lorsque de nombreux témoignages font état des cruautés d’un homme qui avait fait parler la poudre dans les rues, ordonner des descentes de la milice politique dans les foyers, commanditer des barbouzes pour liquider des opposants dans des hôtels à l’étranger, pousser les geôliers à maltraiter des détenus politiques dans les prisons, séquestrer des dépouilles d’authentiques héros du pays, etc., à chaque fois que son règne était menacé ? De grâce, si les propos et articles parus dans différents médias nationaux et étrangers, sur le compte de Boumediene et de son règne, sont faux, il faut le dire de façon concrète et argumentée et non en ayant recours à l’insulte et aux faux- fuyants. Comme on dit, il n’y a jamais de fumée sans feu, sinon comment s’expliquer cette contestation régulière, y compris dans le fief-même de Boumediene, lorsque des habitants sont sortis dans les rues à Annaba, Guelma, et d’autres villes de l’est algérien, pour manifester leur désapprobation contre le coup d’Etat en 1965. En guise de réponse, ce fut un bain de sang provoqué par les hommes de Boumediene qui tiraient dans le tas sur les manifestants, avec un bilan de dizaines de morts et un nombre incalculable de blessés et d’internés. Pourquoi le règne de cet homme fut-il aussi marqué par la violence et la répression sanglantes ? Au sujet du 19 juin, il eût suffi de publier le livre blanc, promis au lendemain du coup d’Etat, pour expliquer aux Algériens les raisons de son geste envers son prédécesseur… Comme le pouvoir de Boumediene fut usurpé, il ne trouvait nulle racine où puiser sa légitimité… Ainsi, faute de justification institutionnelle, a-t-il régné tout ce temps dans un état de pseudo «légitime défense» que ses idolâtres rabâchent sans cesse : «Il est nationaliste, il défend l’Algérie.»… Mais contre qui ? Contre des Algériens qui manifestent dans les rues les mains nues ? Cet homme n’a-t-il pas mis fin à toute légalité constitutionnelle en prononçant la dissolution de toutes les assemblées élues pour régner par ordonnances sur le pays en maître absolu ? Et à la fratrie et aux ouailles de crier à la «trahison » et à la «déloyauté», dès que des «non-khobzistes » refusent de servir la gloire, les intérêts et la soif de pouvoir d’un dictateur, dont le tour de force fut de jouer la division des membres de la junte et des clans qu’il anime et dont beaucoup de proches feront à un moment ou un autre défection… Comme le boumediénisme s’était imposé par la répression des Algériens, il est aisé de comprendre les autres alternatives faites de révoltes, même au prix de l’échec (T. Zbiri, A. Mellah, etc.), l’exil à l’étranger avec le risque de se retrouver «suicidés» (Krim Belkacem, Mohamed Khider, etc.) ou bien de moisir dans les prisons (la multitude, à commencer par Benbella)… Pour le coup, étaient-ils tous «copains et du même douar» ? A preuve, même parmi le dernier carré de fidèles, rescapés du Conseil de la révolution, il s’est trouvé en 1974/1975 quelques-uns, devant les méthodes peu orthodoxes de leur chef, à faire à leur tour de la résistance ouverte ou larvée (Kaïd Ahmed, A. Medeghri, A. Bouteflika, A. Draia, etc.). Boumediene, après avoir transformé l’Algérie en prison à ciel ouvert que les Algériens ne pouvaient plus quitter sans «une autorisation de sortie du territoire», s’est par la suite lancé dans une véritable traque des opposants. Voilà pourquoi il est poursuivi à son tour par l’histoire indomptable… Comme tous les dictateurs, cet homme ne semble pas avoir compris beaucoup de choses et en particulier un aspect fondamental en politique : un pays ne se gouverne ni au son du clairon, ni avec des détenus en prison, ni à coups de citation des versets du Coran ! Un pays se gouverne par le dialogue et l’échange, dans la liberté totale et la confiance mutuelle entre l’ensemble du corps social et politique, sans quoi il ne connaîtra jamais la paix ! Mais apparemment il n’est pas le seul à ne l’avoir compris. Il se trouve hélas des intellectuels et même des anciens maquisards, ayant fait très tôt (à partir de 1962) la course de fond aux prébendes, aux privilèges et aux postes de sinécure, qui chantent aujourd’hui des louanges à la gloire de Boumediene… On peut certes mentir aux hommes, étouffer des événements pendant un temps, mais pas indéfiniment car l’histoire est un juge implacable qui prend tout son temps pour séparer le bon grain de l’ivraie. Pour en finir avec la propagande politique, entretenue pendant des décennies par le système, sur le personnage et le mythe de Boumediene, selon lequel tout allait bien en Algérie durant son règne, n’était la faute de ses successeurs, incapables de poursuivre son œuvre, et tutti frutti, il est temps de remettre les pendules à l’heure pour qu’enfin cesse le leurre des Algériens avec de tels propos pour le moins mensongers. Si avant qu’il ne soit rappelé à Dieu, cet homme avait laissé une maison moins cryptocratique (où tout est enfoui, caché, enveloppé de secrets que lui seul connaissait…), l’Algérie aurait été certainement plus transparente, pour pouvoir assurer la suite dans de bonnes conditions avec, notamment, «des institutions qui survivront à l’histoire et aux hommes», dixit Houari Boumediene. Qu’en était-il de ces belles phrases, au lendemain de sa mort ? Il a fallu un conclave de plusieurs mois pour départager les prétendus «légataires universels»…
K. K.
(À suivre)
1) Cf. à cet égard, les conditions de détention dans cette prison, décrites dans ses mémoires par le Dr Ahmed Taleb El-Brahimi, qui eut droit lui aussi aux geôles de son pays.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2012/01/17/article.php?sid=128882&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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