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Jules Vallès -13. Après la défaite

30 octobre 2011

1.Extraits

8 décembre.

Il y a trois jours que c’est fini…

Il me semble que j’ai vieilli de vingt ans !…

La terreur règne à Paris.

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit – mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.

Qu’allons-nous devenir ?

Moi, je vais partir. Mon père m’a écrit qu’il fallait revenir – revenir sur-le-champ !

On prétend à Nantes que j’étais parmi les insurgés et que j’ai été blessé à une barricade. – Il est destitué si je n’arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s’est glacé. Je n’ai pas une plaie glorieuse, j’ai un rhumatisme bête qui me supplicie l’épaule gauche.

N’importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.

Je dois à l’hôtel ; c’est grâce à Alexandrine que j’ai eu crédit.

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois – le café au lait le matin ; le bœuf, le soir.

J’écris la situation à Nantes, en suppliant qu’on m’envoie de quoi m’acquitter avant que je parte. J’aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l’amoureux de la fille.

On me répond qu’on verra quand je serai revenu.

J’ai pleuré de tristesse et de colère ; j’oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.

J’écris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j’aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s’humilier – demander à Alexandrine d’intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.

« Ce n’est rien, dit-elle, et elle me console et m’engage à partir vite pour revenir plus tôt – vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement. »

Je l’ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs !

Enfin, c’est fait.

Elle m’a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j’avais comme de la boue dans le cœur.

J’ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras ; il est comme mort quand j’arrive.

« Mais avec ce bras mort, tu as l’air d’avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d’un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons !

– Non, je ne puis pas, mais j’essaierai, je te le promets ; seulement j’ai un poids sur la conscience. Qu’on m’en débarrasse pour me donner du courage ! Envoie dès ce soir à Paris l’argent de l’hôtel. »

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu ; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.

Mon père n’est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m’étais battu pour lui j’allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu’il avait faite huit jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place, – que serait-il devenu ? – la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle – il se vantait de les mater tous – la fièvre d’ignominie qui était alors dans l’air ! et aussi – je l’ai su depuis – une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux ; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l’âme malade et appauvrie.

Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d’enfant avait été douloureuse près d’elle, ma mère avait ménagé mon cœur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l’armée !

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m’accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi ! Pauvre femme !

 

Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

« Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

– Je suis mieux.

– Laisse-moi faire, mon enfant. C’est pour qu’il voie bien que ce n’est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville. »

Le docteur arrive, me demande ci, ça… – Je ne vais pas lui conter ce que j’ai dans le cœur. À lui de voir ce que j’ai à l’épaule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s’en va.

Ma mère de faire l’ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

« Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! Ma maladie, la belle affaire ! un rhumatisme, et après ! C’est de ma dette de Paris qu’il faut parler – dette sacrée !

– Pourquoi sacrée ? » fait ma mère.

Pourquoi ? – Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés !… ils seraient capables d’avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette – le bras pendant, la tête haute – ces mots d’indignation.

« Tu m’as menti alors, en m’écrivant ! »

J’ai répété le mot sous son poing levé ! Il ne l’a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles :

« Tu sais que tu n’as pas vingt et un ans et que j’ai le droit de te faire arrêter. »

Encore cette menace !…

Me faire arrêter, ce n’est pas ce qui guérirait mon bras…

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.

 

L’exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement : « À bas le dictateur ! » dans une ville de province, au Mans, je crois.

Qu’a fait le père ? Il a dit qu’il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l’a fait empoigner et diriger sur l’hospice où l’on met les fous.

Au bout de deux mois on l’a délivré, mais sa sœur a été tellement émue d’entendre dire que son frère était fou qu’elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.

La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants ! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.

Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu’on n’a pas encore payé ma dette de Paris.

J’en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n’ai plus d’honneur.

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu’il va payer ; mais il accompagne cette nouvelle d’observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s’écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C’est comme avant mon premier départ pour Paris.

Je demande à m’éloigner… je vivrai au loin comme je pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier ?

« Toujours démoc-soc, n’est-ce pas ? Va-t’en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille ! Arrive en blouse au collège, devant ma classe ! C’est ce que tu veux, peut-être ! »

 

Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j’abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.

Voilà à quoi j’occupe mon temps, moi, l’échappé de barricades.

Est-ce pour me châtier ? Est-ce une farce de bourreau ?

Quand j’ai latinassé, je suis libre – libre de regarder le quai.

 

Quai Richebourg.

Oh ! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste !

Ce n’est plus l’odeur de la ville, c’est l’odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l’huile les bateaux de mariniers, d’où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.

C’est plein d’épluchures, ce canal sans courant !

C’est le sommeil de l’eau. C’est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu’on entend à une demi-lieue dans l’air, lugubre comme un coup de cloche d’église.

À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur ; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l’on a accroché des chemises – espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire !

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur : pureté et pâleur qui m’irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre… C’est affreux, ce clair du ciel ! tandis que mon cœur saigne noir dans ma poitrine…

Oh ! ce silence ! – troublé seulement par le bruit d’une conversation entre les mariniers ! ou le ho, ho ! lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau…

 

Pourquoi le train qui me ramenait n’a-t-il pas sauté ! Pourquoi n’ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m’installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l’endroit de l’exécution ! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau ! Mais, quand ils arrivent, ils n’en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance ; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira !

J’avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s’embarquer sur un paquebot ; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l’on se poignarde dans les tavernes, où l’on se tue à coups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire :

« Emmenez-moi ! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées – payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m’acquitter ! Je ne serai pas chien, j’ai du sang de reste à vomir. »

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit ?

C’est affreux ! il me semble que mon cœur s’en va et je pousse comme des aboiements de douleur.

 

Donc, par-devant, c’est le quai vide, la rivière lente, le canal sale ; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…

Par-derrière s’étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine – comme toutes les rues misérables – d’enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent !

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l’ouvrage et du pain…

Il y a un estropié qui criait l’autre jour sous une fenêtre : « Ma femme a faim, ma femme a faim ! »

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d’une bête dans un pré ou le cri d’un geai dans un arbre !

Jules Vallès

Le Bachelier

Charpentier, 1909 (pp. 137-146).

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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