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11. Le comité des jeunes -Jules Vallès -Le Bachelier

29 octobre 2011

1.Extraits

On n’a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité !

Quelqu’un prend l’initiative, et au moment du café, chez Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier attachés avec des épingles.

« Pour minuit ! (sans femmes). »

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de papier ; Championnet a failli avaler l’épingle avec et s’est à moitié étranglé.

Qui nous a convoqués ? Les masques sont impénétrables.

Mais à l’heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l’air très bête à nous regarder comme ça.

« C’est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir ! » dit Matoussaint se levant tout d’un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche ouverte depuis l’après-midi à cause du mal que lui a fait l’épingle ; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne pourra que voter – mais pas parler. – Il lui est défendu de parler !

« C’est moi qui ai pris l’initiative d’une convocation, citoyens, reprend Matoussaint : convocation nécessaire, je crois, au salut de la Révolution…

– Oui, oui », disent tous ceux qui peuvent parler (pas Championnet).

« Je vous propose, au nom de l’UNE ET INDIVISIBLE, de nous constituer en Comité secret, et je demande qu’on lui donne, dès à présent, un nom ! »

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu’un crie : « Le Comité des Jeunes… »

– Oui, oui ! le Comité des Jeunes !…

– Silence ! fait Matoussaint avec un geste et une voix de vieux de la montagne ; sachons bien que nous nous appelons le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls ! Que nul sur terre ne nous connaisse ! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.

– Pourquoi une guenille ? »

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne des temps antiques :

« Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués – le Comité des Jeunes vit. À vous maintenant de nommer votre président ; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

– À demain, à demain pour l’élection, crient plusieurs voix. À demain ! »

 

Samedi, minuit un quart.

 

On vient de dépouiller les votes ; on a voté sur de vieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé ; on ne fera plus le cinq cents. J’avais le valet de carreau, et j’ai allumé ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C’est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la table, très pâle…

« Citoyens ! Je sais à quoi m’engage l’honneur que vous m’imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre tête – ensuite être digne de vous, digne, digne… »

J’ai l’air de sonner les cloches.

« Digne, digne… En attendant, je vous crie : sentinelles, prenez garde à vous ! »

Hou, hou !…

Chacun se retourne ! C’est le coucou de Renoul que sa mère lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec et qui fait : Hou, hou !

Hou ! hou ! Je m’empare de ce hou, hou-là !

« Hou ! hou ! L’oiseau de nuit dit « hou, hou ! » mais nous verrons bien ce que dira l’alouette gauloise, celle de nos pères (toujours nos pères !) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son aile, la tête, peut-être fracassée déjà, du Comité des Jeunes ! »

J’ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s’il venait d’être effleuré par la queue de l’alouette, et en menaçant du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond d’un jardin.

C’est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite ; à gauche, on avance à travers des gravats ; on y est.

 

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon !

Au bout de deux mois, ça finit par m’ennuyer de passer par ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on dérange toujours quelqu’un), de marcher sur ces gravats qui usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l’Histoire ne me regardait pas ! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l’Histoire nous regardait.

 

Fin novembre 51.

 

Mauvaises nouvelles, privées et publiques !

J’ai perdu la leçon de mon Russe… L’actrice des Délassements est partie au diable, il l’a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés. C’est dur !

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n’avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer en Comité, quoique j’en aie rougi de temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant ! ne vaut-il pas mieux que nous ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si Napoléon fait le coup !

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de « Comité » font bien ; ils croient être dans un cadre d’armée, suivre un mot d’ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant, devant un groupe d’hommes qui se seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l’émulation du courage, l’air crâne et un bout de drapeau !

 

Nous aurons cela – et nous nous surveillerons l’un l’autre. – Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne savons pas ce que c’est qu’un coup de fusil, un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur – il ne faut pas se vanter d’avance – mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrais pas reculer ; et mon courage me viendra beaucoup de ce que j’ai juré d’être brave dans ces séances à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis du drapeau !

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes !

 

Rire ? – C’est fini de rire !
Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s’est évanoui ; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson. Ce n’est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la mort, je ne crois pas ; mais il y a dans l’air la fièvre de l’orage…

Que fait donc la Montagne ?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu’ils n’ont que l’envie d’être éloquents et que cela suffit pour écarter le péril. – Révolutionnaires de 4 sous !

Le fla fla des phrases, que signifie-t-il à côté du clic clac des sabres ?

 

Dimanche, 25 novembre.

 

Quelle journée celle d’aujourd’hui !

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là ; on n’avait plus à se cacher d’elle, à voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le monde peut entendre : rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris – pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en remplacement d’un autre.

Lugubre farce ! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec ce bruit d’éperons dans les couloirs de la Chambre !

 

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la poitrine serrée.

On ne s’est point disputé ce dimanche-là ; au contraire, il me semble qu’il y avait un rapprochement de cœur entre nous et qu’on se demandait pardon tout bas, l’un à l’autre, de ce qu’on avait pu se dire de blessant et d’injuste depuis qu’on se connaissait, comme si l’on allait être tout d’un coup appelé à se joindre contre le malheur !

Jules Vallès

Le Bachelier

Charpentier, 1909 (pp. 118-125).

 

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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