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07. 7. Les écoles -Jules Vallès- Le Bachelier

29 octobre 2011

1.Extraits

Un matin, une rumeur court le quartier.

« Vous savez la nouvelle ? On a interdit le cours Michelet. C’est au Moniteur. »

Nous l’apprenons à l’hôtel Mouton, où se produit tout de suite une agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries environnantes.

On sait que l’hôtel est républicain, on connaît nos crinières ; sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier ; nous avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de trois petites rues.

On vient nous trouver.

« Que faire ? Que dit Matoussaint ?

– Et vous, Vingtras ?

– Que faire ? mais protester, parbleu ! Allons, Matoussaint, mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se casser le nez à l’heure du cours.

– À qui enverra-t-on la protestation ?

– ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE. »

L’idée m’est venue tout d’un coup. Elle fait sensation. (Oui ! oui ! )

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

« Aide-moi ! dit-il.

– Eh bien ! est-ce fait ? » demande-t-on au bout d’un moment.

Non. – Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes en ment qui font très vilain effet.

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d’un trait quatre lignes, pas plus.

« Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune. »

« Ajoute : À la face de la nation.

– Si tu veux.

– Citoyens ! la protestation est ainsi conçue ! »

Il lit.

« Bien ! bien ! »

Nouveaux cris de « Vivent les Écoles ! À la Chambre ! À la Chambre ! »

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens Matoussaint et Vingtras ; ils signent sur la même ligne, en tête et en gros ; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après le leur.

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui vint et demanda à avoir des feuilles : crémerie d’opinions pâles, où l’on en était encore à l’adjonction des capacités ! Comment osait-elle se lancer dans le mouvement ? Il fallait qu’il fût irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion – tout en apportant son contingent – les traditions bien connues de prudence, qui l’avaient fait surnommer : Au Chocolat pacifique. Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond. On se rend, muni de tout ce qu’il faut pour écrire, à la porte du Collège de France.

Matoussaint est l’homme en vue ; il se donne un mal de tous les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C’est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d’étudiants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhésions.

C’est décidé – MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI ? (Oui ! oui ! ) À MERCREDI ! Mercredi. Aujourd’hui la manifestation !

Nous sommes sur la place du Panthéon. L’hôtel Mouton est en avance d’une heure ; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s’il y a du monde, les uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l’on est déjà une cinquantaine devant l’École de droit.

On est prêt ! En avant !

Nous descendons en silence – la consigne a été de ne pas jeter un cri et on l’observe comme des gens de caserne ou d’église.

C’est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus ; d’abord il n’y avait pas de drapeaux ; on aurait été obligé de les faire faire. Il fallait commander l’étoffe et les ourler. Mais il n’y en avait pas de tout prêts, comme je le croyais d’après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu’il pleut !

« Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la main.

– Ce ne sont pas des gouttes, c’est quelqu’un qui a craché », répond-il tout haut ; mais tout bas, à l’oreille, il me souffle ses craintes.

Il n’est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d’impudence ; d’ailleurs nous voyons de loin s’arrondir des parapluies. Le premier qui s’arrondit fit pâlir Matoussaint !

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits – comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments, redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le feu.

Ça tombe, ça tombe !

Les sergents de ville ne se fâchent pas ; au lieu de barrer la révolte, ils s’écartent ; ils se mettent à l’abri sous les portes et font même signe qu’il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie : Qui vive ? Le poste a couru aux armes.

« Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés ? ajoute-t-il d’une voix de héros en se retournant vers ceux qu’il croit les plus résolus.

– Trempés ! … Mais oui, pas mal comme ça ! » Dans la Chambre on s’est ému de ce qui se passe sur la place. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D’ailleurs, nous avons fait demander des députés républicains.

Il n’en vient pas ; il pleut trop ! Ils veulent bien mourir fusillés, mais pas noyés. Tout d’un coup, cependant, un cri s’élève :

« Crémieux ! Crémieux ! »

Ma foi oui, c’est Crémieux qui arrive – l’avocat Crémieux.

Il s’appuie sur le bras d’un homme jeune, modeste et frêle, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple ; on l’appelle Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé. Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition qu’il avait mise sur sa poitrine ; malheureusement la pluie a traversé son paletot et la pétition est toute verte ; le vêtement de Matoussaint est couleur d’herbe et il a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par cœur, il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre !

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit :

« Atchoum ! » seulement.

« Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous demande pas de m’embrasser. »

Oh, non ! Il est trop mouillé.

« Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à toute la jeunesse des écoles. »

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main – qui lui déraidit toutes ses manchettes.

« Vive la République !

– Atchoum ! Atchoum ! » fait le jeune représentant. Et tout le monde fait atchoum ! comme on se mouche, même sans en avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon. Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans la boue, sous l’averse, et l’on a baptisé cette manifestation, déjà tant baptisée par le ciel : la Manifestation des parapluies.

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de l’organiser sous forme d’une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous chatouillons la plante des pieds à toutes les passions – petites ou généreuses – qui peuvent aider à rassembler de nouveau les écoles.

Je suis dépêché près des anciens du quartier qui ont été témoins et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l’étendue de son dévouement et de son nez.

Il s’appelle Lepolge et jouit d’un certain prestige, parce qu’il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu’il fait partie en même temps des sociétés secrètes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans le même département, la même ville, presque la même rue.

« Dans mes bras ! » s’écrie-t-il, quand il l’apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi : il fait chut ! dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C’est qu’il est des sociétés secrètes ; voilà pourquoi !

« J’amènerai des hommes des Saisons. »

J’ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

« Et de l’Aide-toi, le ciel t’aidera », répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt ; il le laisse même trop longtemps. J’ai envie de respirer, tiens !

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de Comité depuis l’averse) que nous aurons des hommes des sociétés secrètes, l’effet est énorme.

« Alors ce n’est plus une manifestation, c’est une révolution ! »

Quelques mots graves sont prononcés : « J’aurais voulu embrasser ma mère avant ce jour-là ! – N’avoir encore rien connu de la vie ! – Nous irons souper chez Pluton ! » Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit beaucoup.

« Les Saisons sont-elles averties ? »

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

« Chut ! … »

« Que t’a-t-il répondu ? » me demande Matoussaint, le soir, quand je rentre.

Chut ! – Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le préviens seulement qu’on m’a défendu de parler à âme qui vive.

Chut… – Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais pourtant à l’avertir que les hommes d’action sont prêts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même :

Il y avait des hommes sur des pavés !
Trois hommes noirs qui étaient masqués…

Matoussaint devine tout de suite que ce chant d’allure naïve est un mot d’ordre ! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à la ferme, il continue :

Ces hommes-là furent rejoignis,
Par des escholiers de Paris…

Matoussaint sait bien que rejoindre fait « rejoints » au participe passé : « rejoints » et non pas « rejoignis » . Mais « rejoignis » a l’air pâtre (ce qui déroute la police ; et en même temps m’indique qu’il a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a interverti :

Par des ecoliers de Paris

Ces hommes-là furent rejoignis !

Oh ! il est né conspirateur !

Jules Vallès

Le Bachelier

Charpentier, 1909 (pp. 69-78).

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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