Quotidien marocain d’information générale
Ali Magoudi est ce psychanalyste, d’origine algérienne par son père et d’origine polonaise par sa mère qui se fit connaître en 2005 en publiant Rendez-vous, la psychanalyse de François Mitterrand (aux éditions Maren Sell). On lui devait déjà notamment, un livre dont la publication aux éditions La Découverte déconcerta François Maspero : Les dits et les non-dits de Jean-Marie Le Pen : enquête et psychanalyse, (avec Pierre Jouve) en 1988 et, la même année, aux éditions Carrère Jaques Chirac, portrait total, (avec Pierre Jouve ).
Polygraphe non fermé à l’humour, il a publié (avec Anne Débarède) pas moins de huit ouvrages mi-malicieux mi-savants dont un Dictionnaire inespéré de 55 termes visités par Jacques Lacan (Le Seuil, 1994) pour ne rien dire du Ronfleur apprivoisé (Le Seuil, 1989) et de Comment choisir son psychanalyste ainsi que de Comment se débarrasser de son psychanalyste.
Avant de me plonger, fasciné, dans Un sujet français (Albin-Michel) qu’Ali Magoudi publie en septembre, j’aurais aimé, bien sûr, lire Le Monde d’Ali, sous-titré Comment faire une psychanalyse quand on est polonais, chirurgien, arabe, élevé dans le Sentier (Albin-Michel, 2004). Mais qu’importe ! Un sujet français, avec ses 406 pages, m’aura passionné de bout en bout. Peut-être bien mérite-t-il d’être tenu pour un grand livre. En tout cas, un livre important, grave, d’une belle rigueur et qui appartient à la trop rare catégorie d’ouvrages dont la rédaction s’est imposée impérieusement à leur auteur.
Ali Magoudi ? Langue maternelle : polonais. Quant à la langue paternelle : «le silence de mon père, doublé de la non-transmission de sa langue maternelle, a provoqué une brisure générationnelle irréparable. J’écris mon grand-père Hamou, mon oncle Ahmed, ma tante Yamina, mais l’article possessif ne correspond ni à mon savoir ni à ma réalité intime», écrit le fils d’Abdelkader Magoudi et d’Eugenia Galas, lorsqu’il revient à Tiaret sur les traces de son père .
Qu’il enquête à Paris, en Pologne ou en Algérie, c’est avec une détermination qu’on hésite à peine à dire folle que procède Ali Magoudi.
Sujet français de droit local, tel était Abdelkader Magoudi qui essaya «de bouturer la greffe de l’Islam sur l’arbre franco-polonais qui croissait à Paris.» Circoncision d’Ali et de son frère «qui se produisit, sur la même table à manger, le même jour, dans un arbre qui respectait le droit d’aînesse».
Que saluer dans Un sujet français ? Les pages consacrées à un petit frère mort-né enterré dans le cimetière musulman de Bobigny ? Elles sont dignes du si beau livre de Mohamed Leftah L’Enfant de marbre (La Différence)
La mémoire polonaise d’Ali Magoudi ? Elle est aussi active et fine que celle, rêvée, d’un Georges Perec, écrivain français de parents polonais, et auquel Magoudi consacra son essai La lettre fantôme (Minuit, 1996)
Parmi les passages les plus terribles d’Un sujet français, celui-ci qui évoque la tragédie criminelle survenue en Pologne sous occupation nazie. Magoudi se renseigne sur Internet : «(…) après quelques manœuvres infructueuses, je tombe sur une photo qui me coupe le souffle. Une très longue file d’individus, gardés par quelques soldats, attend dans une rue assez large – une masse allongée qui ne permet pas de distinguer les personnes qui la composent. (…) Je lis la légende : Rue Szeroka. 1er mars 1941, rassemblement des juifs de Plock avant leur déportation vers Treblinka». La lecture du texte dans lequel ce cliché est enchâssé m’apprend que les nazis ont envoyé vers les camps de la mort 12 000 personnes en huit jours. La ville comptait 22 000 habitants.
«Cette ville, j’y suis allé enfant, j’y suis retourné adulte. (…) Je ne comprends pas. Si, en 1941, la ville de Paris était passée de 2,2 à 1 million d’habitants, on en aurait encore parlé dans les années soixante, et bien après».
Racontant comme un détective l’histoire de son prolétaire de père, alcoolique sans résilience, Ali Magoudi imagine qu’Abdelkader Magoudi se serait expliqué à son fils ainsi : «Survivre, j’ai eu à survivre, chose incompréhensible pour toi qui n’as eu qu’à vivre».
Cette phrase donnée au père par le fils, c’est toute la grandeur d’Un sujet français qui traverse l’histoire de la France et de la Pologne occupés par les nazis, et une histoire familiale dans l’histoire présente de la France. D’un auteur dont je n’attendais, en vérité, pas grand-chose, j’ai reçu beaucoup en lisant ce livre loyal et intense où perce un discret apaisement en même temps qu’est rappelé le poids des désastres et celui, aussi, des solidarités affectives. Il y a lieu de penser qu’Un sujet français va figurer parmi les ouvrages les plus remarqués de la rentrée littéraire de septembre 2011.◆
Salim Jay
29 septembre 2011
LITTERATURE