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Le pain, aghroum ! Souffles… Par : Amine Zaoui

15 septembre 2011

Contributions

Le pain, aghroum ! Souffles… Par : Amine Zaoui dans Contributions logo_imp
Edition du Jeudi 15 Septembre 2011

Culture


Le pain : un mot d’une force inestimable ! Puissant par son symbolisme ouvert et sans bords. Sublime par ses odeurs édéniques ! Supérieur par les mains qui pétrissent sa farine magique !

Magistral par les mains, celles qui le cuisent ! Majestueux par les voix douces qui le chantent ! Le pain. Al khoubz. Aghroum. Ma mère, Hadja Rabha Allah yarhamha, vénérait dans toute sa vie deux choses : un morceau de pain abandonné parterre ou un bout de papier écrit en arabe jeté sur la voie publique puis souillé par les marcheurs. Deux éléments : l’écrit et le pain, siècle après siècle, n’ont jamais cessé de donner un sens à notre vie et à nos rêves. Hadja Rabha Allah yarhamha ramassait le bout du pain ou le bout de l’écrit, posait, sur l’un comme sur l’autre, un baiser divin, puis le plaçait dans les fentes du mur. Et pourtant, ma mère qui aimait la mosquée d’Al Aqsa, n’a jamais connu le mur des Lamentations ! Chez nous, l’heure de la cuisson du pain est une période majeure.
Une frontière. Elle ressemble à cet instant où l’enfant atteint l’âge de l’école ou l’heure de la circoncision. La lettre ou le sang. La purification ! Ma mère, comme mes tantes maternelles et paternelles, comme les voisines constamment en querelle pour un rien et sur rien, reconnaissaient leur pain à travers son odeur ! Chaque pain avait son parfum ! Le pain est fidèle à son parfum et à son maître, sa maîtresse, son élu, son élue. Comme il n’est pas aisé de cacher un feu, il n’est pas facile de cacher le parfum de l’amour ou celui du pain. Chacune a son pain et chaque pain a son odeur. Les mains qui faisaient le pain avaient leur secret. Pour parler du pain, les femmes s’exprimaient en code, en morse ! Les femmes de mon village élevaient le blé comme elles élevaient leurs enfants. À l’heure de sa douche, on lavait le sac du blé. Répandu sur un h’cira en alfa, un grain à côté de l’autre, on le fait sécher au bon soleil d’Allah sur la terrasse en terre de notre maison. On le berçait. On lisait sur le sac du blé quelques prières avant de le faire parvenir chez le meunier. Le moulin, il n’y en avait qu’un seul dans toute la région. Un lieu de rendez-vous. Deux fois par semaine, les villageois s’y  retrouvaient. Je voyais le meunier, toujours couvert d’une couche de neige de farine. À l’ombre du ronflement de son moulin, il était capable de reconnaître tous les propriétaires, un par un, à travers les odeurs et les luminosités des sacs de blé. Même si nous étions pauvres, notre pain n’avait jamais l’image de “bouffer” !  Il était plus noble que cette signification digestive : manger ou consommer. Pauvres que nous étions, on goûtaient à toutes les sortes de pains : khobza ezzaraâ ! el-matlouê ! leftir ! khobz eddra ! lembessass ! et bien d’autres ! On reconnaît une maison par son feu ! Et on distinguait les femmes par leur art du pain : la pâte, la façon de la pétrir et la cuisson. Et ma grand-mère disait que la femme qui n’arrive pas à mettre du plaisir dans son pain ne pourra jamais le mettre dans son lit ! Sagesse. Même les messages d’amour s’échangeaient à travers le feu du pain !  Moudre le cœur ou le blé. Cuisson de la pâte ou du cœur ou du corps! Ma grand-mère, Allah yarhamha, chaque vendredi, faisait sortir une grande galette de matlouê. Devant nous, dans le grand patio, elle la découpait en petits morceaux et la distribuait aux enfants du village. Sur son plateau en alfa, dès qu’il y avait un morceau qui se tenait debout sur le côté, elle le prenait et le partageait entre toutes les petites mains tendues. Elle l’appelait le morceau de la chance, ezhar ! Aujourd’hui, il y a des milliers de boulangeries, mais il n’y a plus de pain, plus d’aghroum ! Des baguettes, des millions de baguettes, 40 millions de baguettes par jour !! mais ces baguettes tristes, debout dans des rayonnages ou dans de grands bacs sales. Elles n’attendent que l’ordre d’exécution ! La littérature algérienne n’a plus de flaire, ni de goût ! Les textes littéraires célébrant la magie du pain, il n’y en pas ! Les peintres n’ont pas d’yeux pour regarder l’absence du pain et la présence des baguettes!  Il n’y a pas de musée du pain ! Il n’y a pas d’écoles pour enseigner l’art du pain ! En somme, on est devenu un peuple dévorateur !  

A. Z.
aminzaoui@yahoo.fr

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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