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Insomnie sur le rebord du monde par Kamel Daoud

27 août 2011

Contributions

                « L’Algérien A est revenu ce soir encore sur la colline mystérieuse qui gondole la terre au seuil de sa maison à chaque fois que la Question devient lourde et qu’il n’arrive pas à trouver le sommeil. Cette nuit, la nuit était encore plus profonde. Tellement et si profonde que si l’on avait un bras infini, on pouvait toucher, avec les doigts, les os de ses ancêtres de l’autre côté de l’éternité ou voler une pomme encore verte dans le Paradis.

L’Algérien A n’arrivait pas à dormir car Dieu lui avait posé une question difficile sous la forme d’un signe : en se levant il y a une heure, il retrouva des chaussures différentes. C’étaient les mêmes chaussures que celles de tous les jours, mais cette nuit, celle de gauche était sale, usée, odorante et impropre à la conquête du monde, mais avec la bonne taille. Celle de droite était brillante, belle, cirée comme pour un mariage, avec le soleil et unique dans son genre mais impossible à chausser, trop étroite et destinée à un nouveau-né japonais né du croisement d’un nénuphar et d’une puce électronique.

L’Algérien A était resté longtemps à regarder la paire impaire en se disant quel genre de pèlerinage Dieu voulait pour lui et quel genre de sacrifice exigeait-il de lui. Fallait-il se couper une jambe, comme l’avait presque fait Ibrahim avec le cou de son fils ? La veille, dans son rêve, l’Algérien A n’avait rien entendu venant du ciel. Dieu voulait-il lui donner une leçon d’humilité qui partait du cordonnier et jusqu’au étoiles ?

A bien regarder le bout de ses orteils, l’Algérien A a fini par donner une piste à son chemin : la gauche, celle pas belle de gueule mais de bonne taille, était sa vie jusqu’à-là, sans révoltes ni aventures, résumée entre le salaire et la salade, vécue comme une attente et menée comme une corvée, mais saine et sans sang, aveugle mais pas myope. L’autre chaussure était celle de la vie aventureuse, celle rêvée avant le mariage et regrettée après la vieillesse. Celle qu’il voit à El-Jazeera et qui oblige le cœur à prendre la main à la main et qui donne de meilleurs enfants que par la procréation naturelle et le croisement des sexes et des rites. Dieu lui disait peut-être, à lui l’Algérien A à peine discernable d’un chiffre et d’un soupir, qu’il avait le choix et que dans les deux cas, il avait un pied nu et l’autre accompagné. L’Algérien A savait que cela dépendait de lui et que si Dieu menait l’éternité selon sa loi, l’histoire était celle de l’homme, homme par homme.

La nuit ne dit rien et se contenta de ne rien dire avec cette beauté incroyable que n’épouse que les morts ou les cosmonautes. Il la fixa aussi loin qu’il le put, puis revint vers la terre et le trottoir et l’orteil. Il avait encore envie d’une réponse mais s’en sentait incapable.

Un chien donna la mesure exacte de l’infini par un aboiement. Un phare de voiture éclaira, au loin, les coutures de l’horizon noir. Rien n’était plus comme avant, se dit A. Avant, il ne portait pas l’univers sur le dos, c’était sa mère qui le portait, lui, sur le sien. Les gens étaient si naïfs que les arbres parlaient et les serpents lovés indiquaient les routes aux voyageurs et l’eau était une femme qui lavait les pierres et la pierre était passible de devenir une maison avec quelques autres et deux mains de maçon et le premier mot d’un seuil. Le ciel n’avait pas de souci avec la terre et personne ne tuait au nom de Dieu.

«Plus maintenant», dit sa montre à A. La femme de A se retourna dans son lit et se rendormit. La mère de A en fit de même dans sa tombe. Et son grand-père dans l’au-delà et son arrière-petit-fils dans l’avenir cosmique et les probabilités de l’ADN. A ne bougea pas. L’histoire lui avait posé une énigme. La solution était dans la 3ème chaussure de la fausse paire. A se souvint brusquement de ce journaliste irakien qui l’utilisa pour en frapper un Président américain et se dit «Voilà !». Et il se dit «Peut-être». Puis ne se dit rien. Il ne voyait pas le lien et le comment et la suite. A revient vers la maison en faisant le moins de bruit pour ne réveiller personne. Au seuil de la maison, il n’y avait rien. C’est-à-dire que ses chaussures avaient disparu. Dieu ou l’histoire le laissait les pieds nus à cause de son indécision et avec la colline sur le dos.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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