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L’Algérie est aussi et surtout… africaine par Kamal Guerroua

11 août 2011

Contributions

              «Il faut un recto à la feuille sinon le verso n’a pas de sens, il faut un avers à la pièce sinon le revers n’a pas de sens, il faut une nuit au jour sinon…» Michel Onfray, philosophe français



L’Algérie est africaine. Qui dirait le contraire? Plus personne puisque cela saute aux yeux même si la tendance générale dans notre pays vacille légèrement et penche pour un autre destin au-delà de la Mare Nostra « La Méditérranée». Pourquoi choisit-on ce thème en ce moment révolutionnaire sans parallèle historique? La réponse est un peu naïve mais un tantinet pleine d’enseignements: En Algérie, on a oublié qu’on est avant et après tout des africains du sang et d’esprit. Tant de silence et trop de mutisme ont fini par faire éclater le pot aux roses: le printemps arabe est essentiellement et primordialement un printemps africain car la Tunisie rebelle et l’ Égypte héroïque sont bel et bien des contrées africaines. Mais pourquoi a-t-on mis à la marge cette réalité? Y-a-t-il une raison valable de dénier à «Mama Africa» son droit d’aînesse en matière des révolutions? Serait-on tellement avares au point de faire une ponction malhonnête de son répertoire de prouesses historiques? C’est à ce tas d’interrogations et tant d’autres auxquelles cet article s’attelle à y apporter un éclairage succinct, synthétique et global. Pourquoi le silence? C’est tout simple: le silence est une musique pour peu que l’on sache prendre soin de sa symphonie. Voilà ce que la sagesse de la grande sommité morale et intellectuelle de l’Afrique noire Anta Diop (1923-1986) nous a léguée comme le plus inestimable des trésors. Cette sagesse nous enseigné également que notre continent est à la traîne en matière de technologie mais en avance dans tout ce qui a trait au domaine du patrimoine immatériel de l’humanité (l’oralité, les chants, contes et légendes). Au regard de l’homme africain, le bruit tout autant que le silence sont deux variantes diamétralement opposées mais intrinsèquement imbriquées l’un à l’autre dans le fond de sa pensée dans la mesure où il est profondément méditatif sur son sort, contemplatif de sa nature et vivant en symbiose avec elle. Autant dire, l’africain est un homme naturel qui est aux antipodes de l’homme artificiel qu’ont forgé et modelé à leur guise les sociétés occidentales postindustrielles.

Ces dernières notions, convient-il de la rappeler, sont empruntées au philosophe et révolutionnaire cubain José Marti (1853-1895). Lesquelles sont méticuleusement analysées dans ses différents écrits littéraires et philosophiques où il avait stigmatisé ce genre de pensée nombriliste, eurocentriste et surannée des élites occidentales. Mais qu’est-ce donc qu’être un homme naturel?

Est-ce vraiment une solution salvatrice ou un problème inextricable pour enfourcher le cheval du progrès? En termes plus lucides, l’homme africain est-il ce troglodyte qui habite en dehors des canons de l’histoire tout en suscitant ce fol exotisme chez l’homme moderne comme le prétendent certains politiques nombrilistes ou c’est, au contraire, quelqu’un qui pénètre de plain-pied dans les mystères de l’humaine condition? Autrement dit, où s’arrête la nature et où commence l’histoire?

Certes, l’artificialité est fonction de modernité puisque l’être humain tombe dans le piège du conformisme le plus béat dès qu’il commence à s’essayer aux mirages de la rénovation statique et du mimétisme rénovateur. Chemin faisant, il devient, à force du temps, peu curieux, individualiste et conformiste. En un mot, il incarnerait ce que les sociologues modernes qualifient de « light man», c’est-à-dire un homme léger qui ne pense qu’à l’immédiateté de son environnement tout en négligeant la profondeur de son esprit. Ainsi la perméabilité de ce dernier, c’est-à-dire l’homme soidisant moderne va-t-elle crescendo jusqu’à épuisement de ses sources d’auto-défense et d’immunité contre les flux et reflux de la société de consommation. Néanmoins, l’homme africain a nettement approfondi sa spiritualité dès qu’il est revenu à sa base et à sa source naturelle car sa personnalité s’est positivement fortifié en s’immergeant dans son bain et osmose originels. En ce sens, la nature et l’histoire sont pour le commun des mortels un levain spirituel aussi bien substantiel que vital qu’il ne faut nullement dégrader ni détruire afin de pouvoir s’accrocher aux esses de la modernité. Car être civilisé, c’est décidément se retremper dans les embruns de sa nature. Ces petits prolégomènes sur la nature et l’histoire nous plongent d’ores et déjà et de façon directe dans le vif de notre sujet: pourquoi l’Algérie a-t-elle négligé depuis fort longtemps la dimension africaine de son identité? Cette omission est-elle intentionnelle de la part des autorités politiques de notre pays ou purement une stratégie afin de se décharger des poids accumulés de ses multiples appartenances à différentes aires civilisationnelles? La culture africaine est-elle réellement un frein au développement de l’Algérie, qui est de nature à la faire maintenir dans cet état stationnaire de régression protéiforme? Bref, il n’est plus sans intérêt de rappeler ici que les auteurs de la déclaration du 1 novembre 1954 auraient insisté de façon très forte sur le cadre africain de la révolution algérienne. Mais cette mise en exergue claire et solennelle a demeuré cependant fort nuancée durant les divers soubresauts ayant caractérisé les années de la postindépendance.

En conséquence, tout ce qui nous lie à l’africanité est mis sous l’éteignoir de l’oubli et l’Algérien se sent dépossédé d’une part de son être car on le considère plus oriental ou occidental qu’africain. Pire, l’Algérie est partagée dans une confusion de repères générale et généralisée comme un faisceau horaire entre un Orient mythique et un Occident pathétique mais elle ne semble plus attachée à son africanité matricielle, naturelle et transcendantale. Cette négligence a coûté cher à notre pays puisqu’au lieu de se concentrer sur l’unité africaine, il a cherché partout des alliances contre-nature avec des ensembles qui sortent carrément de son cadre géopolitique ou géographique dans le seul dessein de mettre en évidence son marquage historique propre, sachant que, pour construire un destin commun , le partage d’une langue unique, des mêmes rites et traditions ne suffit guère quand l’élément «espace» fait cruellement défaut. C’est dire que la modernité est une notion spatio-temporelle inhérente à l’histoire et à la nature humaine. C’est en fait dans cette stricte grille de lecture qu’il faille pratiquement insérer la concomitance des deux insurrections populaires tunisienne et égyptienne. Lesquelles sont d’abord africaines avant qu’elles soient arabo-musulmanes.

Cela dit, l’africanité des deux révolutions est un fait avéré au regard de la contagion phénoménale de la flamme de révolte aux pays du Sahel. Aussi serait-il extrêmement important de mettre en relief le fait que l’occultation de cette donnée primordiale a, en partie, empêché la bonne compréhension de la lame de fond insurrectionnelle qui a titillé la fibre sensible des peuples du Maghreb en particulier et du reste des pays arabes par la suite. L’africanité est, semble-t-il, théoriquement une notion trop abstraite mais elle est immanquablement l’unique chaînon manquant à même de décortiquer l’entrelacs complexe de la chronique révolutionnaire bouillonnante en temps actuels.

C’est pourquoi, il est loisible de dire que ce concept d’africanité défraye actuellement la chronique. Tout au plus est-il plus que jamais remis au goût du jour à la faveur de ce changement historique sans précédent dans cette partie névralgique du monde. En Algérie, au plus fort des années 70, l’africanité est considérée comme la colonne vertébrale de la nation. L’engagement de notre pays en faveur des causes justes a longtemps été une source de fierté nationale, les autorités politiques de l’époque ont pris faits et cause pour le continent africain, le foisonnement de mouvements indépendantistes y a fait cristalliser en retour la revalorisation du destin partagé et du patrimoine culturel immatériel d’une Afrique démembrée, appauvrie et écartelée entre l’ambivalence des deux blocs belligérants de l’époque «le communisme soviétique» et le «capitalisme occidental».

Le récit épique du leader charismatique sud-africain «Nelson Mandela» et son étroite collaboration avec les les dirigeants algériens afin de mettre un terme à l’hydre de l’Apartheid qui aurait infesté son pays en est la plus parfaite illustration. Il est intéressant à cet effet de préciser que l’idée de l’union entre les pays africains a germé presque bien avant celle de l’union européenne. En ce point, on pourrait affirmer que les africains sont vraiment des précurseurs. Néanmoins, en raison d’une part du problème des frontières hérités de l’époque coloniale dont pâtissent les naissantes dictatures, toutes les tentatives des vieilles gardes nationalistes se sont soldées par un échec cuisant. D’autre part, il existe cette forme de division symptomatique et très subtile entretenue par les pays occidentaux entre une Afrique dite «blanche» et une autre surnommée «noire». Celle-ci est également à son tour confinée dans une sorte de confusion notionnelle et un terrible réductionnisme sociologique puisque les américains utilisent à volonté le terme de «l’Afrique subsaharienne» pour désigner tout cet ensemble qui s’étale depuis les frontières australes du Maghreb jusqu’au «Cap de Bonne Espérance» et les français gardent le concept colonialiste de «l’Afrique noire». Dénominations qui, au demeurant, mènent au même objectif de récupération idéologique de territoires anciennement colonisés tant il est vrai qu’elles sont conçues dans le seul dessein de séparer la partie méridionale du continent de celle qui est australe.

Aujourd’hui, il paraît clairement qu’évoquer l’avenir de l’Algérie, c’est parler du destin de l’Afrique, les deux entités sont intimement liées. En ce sens, le printemps des peuples qui y a élu domicile a fait braquer tous les regards en redonnant du dynamisme à la roue civilisationnelle. Certes, le problème de l’Afrique est fondamentalement économique mais il est aussi et surtout de l’ordre de la reconnaissance de ses blessures aussi bien symboliques qu’historiques telles que: l’esclavage, la colonisation, l’accaparement de richesses, le pompage de sa matière grise «les élites» ainsi que le viol plus que ostentatoire de son identité. Le monstre colonial, pour reprendre le terme du poète mexicain, prix Nobel de littérature Octavio Paz(1914-1998) est passé du stade de la méconnaissance à celui de la connaissance sans jamais avoir le moindre courage de frôler l’étape de la reconnaissance. L’Algérie à l’instar des autres pays africains en a souffert atrocement et continue encore d’en pâtir car les contrecoups de ces injustices transparaissent de façon éloquente dans les retards enregistrés sur tous les plans ( économique, politique, et social). En dépit de sa situation stratégique à la devanture de la Méditerranée et de son poids économique en tant que première puissance «rentière» du continent, attributs qui pourraient lui donner, le cas échéant, des ailes solides afin d’être le parrain de la locomotive du développement, notre pays semble être toujours à la traîne par rapport aux défis de son avenir.

Le processus euro-méditéranéen de «Barcelone» initié en 1995 par presque tous les pays riverains de la Méditerranée dans le but de préparer le climat économique et politique à de bonnes relations bilatérales entre plus de 15 États membres de l’union européenne et les 14 autres proches du pourtour méditerranéen, pays maghrébins compris, ainsi que le projet du nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique( N.E.P.A.D), lancé au début des années 2000 à l’initiative des présidents nigérien Oubasanjo, algérien Bouteflika, sud-africain Thabo Mbeki, et malien Abdoulaye Wade afin de combler l’écart entre les pays développés du nord et ceux très pauvres du Sud furent des pas osés pour faire sortir l’Afrique de sa douce euthanasie s’ils étaient vraiment nourris de bons plans de mise en oeuvre car la faille demeure toutefois dans la terrible défaillance en matière de bonne gouvernance, du militarisme excessif des élites dirigeantes et du pullulement pléthorique de politiques anarchique, improvisée et désordonnée qui sont en total déphasage avec la réalité du terrain. La flegme despotique qui s’est manifesté en un mélange inédit de troubles sociaux et de démission politique des sphères gouvernantes a ravagé l’ensemble des régimes africains. Ce qui est surprenant est que l’Algérie, contrairement à la Libye par exemple, s’est pendant très longtemps, recroquevillée dans une certaine posture de méfiance à l’égard des enjeux africains, la guerre civile l’a malheureusement isolé de la scène diplomatique internationale jusqu’à pratiquement 99 et la résolution du conflit qui a secoué l’Érythrée et l’Éthiopie en juin 2000 sous le patronage du président Bouteflika. Le retour intempestif de la dimension africaine dans les préoccupations du régime algérien pourrait être interprété comme un recentrage pragmatique de son axe baliseur en matière de politique étrangère après de longues années de négligence et d’indifférence.

A dire vrai, l’Algérie n’a pas su réellement puiser dans sa véritable source d’inspiration pour consacrer définitivement son élan moderniste attendu qu’elle a mis de côté une partie importante de son patrimoine africain.

Encore serait-il fort illustratif de rappeler que la modernité et l’authenticité sont des valeurs sûres en temps de crispations identitaire et civilisationnelle en tout genre vu qu’elles sont des paradigmes souples s’appuyant généralement sur l’éducation et la culture si tant qu’il en existe une efficacité et une pertinence des programmes scolaires. Ces deux facteurs là, c’est-à-dire, l’éducation et la culture sont deux succédanés efficaces contre l’analphabétisme et le despotisme. En un mot, la modernité et l’authenticité sont des notions fortement connotatives, sujettes aux aléas du temps, réactualisable et renouvelable au gré des circonstances. Sur un autre aspect, il va sans dire que l’absence d’oeuvres d’écrivains africains tels que le penseur encyclopédiste malien Hampaté Bâ, des écrivains sénégalais Sédar Senghor et Anta Diop, du nigérian, prix Nobel de littérature Wole Soyinka dans les manuels scolaires et les cursus éducatifs en Algérie a eu de graves inconvénients sur le niveau de conscience des nouvelles élites de la réalité du continent africain. C’est pourquoi, les us, traditions et coutumes de cette partie méridionale de l’Afrique nous semblent étrangement exotiques.

L’absence peu honorable d’une prospection anthropologique des profondeurs et des syncrétismes extrêmement riches de notre continent a malheureusement été facilitée par une surmédiatisation occidentale envahissante alors que les passerelles qui la relient à l’Algérie sont coupées. L’Afrique est devenue cette sorte de «terre incognita» dont l’Algérie a oublié les racines et les ramifications. D’où cette volonté de son occidentalisation effrénée et cette tendance à son orientalisation zélée par des élites dirigeantes cognitivisée et déroutée alors que son africanité ou africainisation tend de plus en plus a disparaître à la faveur de ce train ravageur de la mondialisation-laminoir. Autrement dit, l’Algérie a lâché ses amarres matriciels dans le vent des incertitudes et opté pour des chemins de traverse et des raccourcis qui l’ont éloigné de sa sève nourricière. Le progrès de l’Algérie est une question d’adaptation et d’adaptabilité, de malléabilité et de souplesse mais il est également et surtout un besoin de ressourcement dans les fonts baptismaux de l’africanité et un retour certain aux racines.

Songeons un peu à l’union européenne qui a ébauché son armature génératrice par le biais d’une petite communauté économique de six pays pour atteindre au jour d’aujourd’hui une constellation d’États qui dépasse de loin les 27 pays, économiquement solidaires et politiquement coopératifs. La crise de la dette dont la Grèce a subi les conséquences n’a pu être traitée et analysée que grâce à la supervision tatillonne de l’union européenne. De même constate-t-on la cohérence et la solidité de toutes les politiques européennes engagées à titre collectif car face au déluge de la crise économique mondiale, l’action des États in solo semble être moins bénéfique que la réaction d’ensembles politiques structurés et hiérarchisés. Ces rappels de l’efficacité collective nous renseignent sur la nécessité plus qu’impérieuse de redonner un souffle de vie à la concertation de l’Algérie avec le reste des pays africains afin de trouver une voie de salut de nature à désengorger ce continent meurtri du malaise multidimensionnel dont souffrent les populations à l’image de: l’émigration clandestine, le destin plus que tragique des Harragas, le chômage de la jeunesse, l’endettement, la pauvreté ganglionnaire qui menace des pans entiers des classes sociales et le drame suprême qu’est la mauvaise gouvernance, cancer de tous les temps.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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