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L’enjeu de la modernité dans les sociétés arabes par Kamal Guerroua

28 juillet 2011

Contributions

L’enjeu de la modernité dans les sociétés arabes

par Kamal Guerroua

«La vie ne peut être comprise qu’en revenant en arrière, mais doit être vécue en allant de l’avant» Kierkegaard (1813-1855) philosophe danois
La modernité est un défi, les Anglais utilisent souvent le mot «challenge» pour qualifier ce train de changement et de progrès qu’expérimentent les sociétés humaines. Un terme au sens très fort et à la symbolique autrement plus significative que son

équivalent en français. Le «challenge» porte dans ses plis et replis une connotation très variée de résistance et de conflictualité. Il est à la fois une prospection dans le passé, une précipitation dans le présent et une projection dans l’avenir. Une nation quelconque, quelle que soit sa nature et sa stature aspire à la modernité. Le besoin primordial et vital de promouvoir une vraie citoyenneté avec son pendant concomitant de développement économique a, de tout temps, hanté l’esprit de tous les pays du monde. En temps actuels, l’Occident se pose en tant que garant d’une certaine avancée tant technologique que morale. Il incarne, s’il l’on ose l’expression, le rôle de détenteur exclusif et à part entière de la modernité. Celle-ci demeure toujours une notion vague, confuse et sujette à des interprétations tout à fait complexes et complexifiées d’autant plus qu’elle englobe un vaste champ notionnel qui va se compliquant davantage au vu de l’évolution rapide du monde à l’ère des technologies de l’information et de la communication.

Aujourd’hui, l’actualité internationale se prête à merveille à un vrai débat sur le sens de la modernité. C’est quoi au juste être moderne? Est-ce à dire revendiquer une laïcité rigide à la française ou adopter un libéralisme sauvage à l’américaine ou tout uniment adopter une position intermédiaire entre un Orient excessivement spiritualisé et un Occident outrancièrement temporel? Quelle est la place de la religion dans la vie sociale? Pourrait-on séparer la morale de la religion ou tout simplement les assembler en un conglomérat inséparable afin de cimenter le tissu social? A vrai dire, les régimes arabes vivent une déficience de conscience politique hallucinante due à la fièvre despotique à laquelle il est impératif d’y appliquer en urgence des compresses sociale et politique, ce qui veut dire en langage politique «des réformes radicales» des soubassements sociaux. Il est vrai qu’à force de disséquer le concept de modernité sous toutes ses coutures, on y relève une totale dissymétrie entre la théorie et la pratique car il s’avère qu’il est, de nos jours, intrinsèquement plus lié au développement matériel qu’à l’évolution mentale des sociétés.

Il apparaît clairement en ce sens que la modernité est plus une donnée matérielle que toute autre chose. C’est pourquoi, tous les pays du Sud sont perçus dans leur grande majorité comme étant retardataires sur le plan développemental. Ce qui les met tout naturellement sur le banc des ratés de la roue civilisationnelle de l’humanité. En témoigne cette condescendance outrageuse des pays occidentaux envers ce qui provient directement de la sphère méridionale de la planète. Tout au plus serait-il fort intéressant de faire le distinguo entre les deux notions diamétralement opposées mais conjointement complémentaires de «modernité» et de «modernisme». Si la première exprime une étape historique ou une escale monumentale d’une extrême importance dans la vie civilisationnelle des pays, la deuxième serait par contre une attitude et un positionnement humains face au besoin de la modernité. Raison pour laquelle, le premier concept tend de plus en plus à disparaître pour laisser place au second. Dans cet esprit, il est hautement significatif de mettre en relief le fait qu’il n’y a plus de pays modernes et d’autres arriérés, mais des peuples modernistes et d’autres régressifs ou réactionnaires. Pour complexe qu’elle soit, la modernité n’est guère un repère ontologique, c’est-à-dire qu’elle n’est, en aucune manière, une donne immanente de la nature des choses et des phénomènes mais qu’elle est, à proprement parler, un invariant fondamentalement subjectif.

Contrairement au modernisme qui est un souffle d’évolution instantané et spontané, la modernité est une œuvre de restructuration sociale et politique de longue haleine et un travail en profondeur dans les bases de la société. Sous ce prisme, on ne saurait que dire qu’elle est loin d’être un état d’enfouissement politico-social ni encore moins un état stationnaire dans lequel les mouvements convergents vers le progrès cessent effectivement de réagir. On pourrait même dans certains cas, émettre un diagnostic ou un constat de l’extérieur des systèmes sociaux pour évaluer le degré d’évolution graduelle des sociétés, c’est-à-dire, constater de visu les distorsions et les malformations de l’armature sociétale à partir d’un état des lieux objectif de la situation. L’Occident a failli à ce rôle d’observateur averti dans le dernier soulèvement des Tunisiens, pour preuve, le gouvernement français a sous-estimé au départ les velléités du changement de la rue, en envoyant du matériel répressif performant au dictateur déchu alors que celui-ci avait auparavant préparé sa fuite. Décrire et dépeindre la modernité politique consiste également à mettre à nu le vrai visage de la barbarie. En un mot, la modernité est la compréhension des enjeux sociaux des pays et l’établissement de vrais rapports d’entraide et d’interconnaissance réciproque. Elle est une notion abstraite alors que le modernisme est un concept essentiellement concret dans la mesure où l’on pourrait trouver des nations modernes mais non plus modernistes et d’autres modernistes alors qu’elles ne sont plus modernes. Prenons à titre d’exemple, le cas du prototype des démocraties naissantes en Amérique latine où l’élément féminin occupe le haut du pavé dans la représentation politique et le modèle traditionnel touareg dans le grand Sahara où la société matriarcale occupe une place de premier ordre dans l’architecture sociale et est de surcroît le pivot de tout le système social alors qu’en Occident, la femme, bien qu’elle ait acquis une onde d’avance sur ses compères de la sphère sud, reste en revanche un excellent prototype de marchandisation publicitaire, médiatique et sociale. Laquelle est d’une sauvagerie terrible, capitalisme oblige. Cela prouve, si besoin est, la relativité du concept de la modernité dans la mesure où l’on a pas de peuples éternellement modernes et d’autres toujours dans le stade préhistorique.

On ne saurait nier dans cette perspective le rôle éminemment important de l’élan de conscientisation et de sensibilisation qu’a suscité ces dernières années «l’alternative humaine» des altermondialistes qui combattent contre la poussée inique et les dégâts collatéraux de la machine néolibérale, hargneuse, outrancière voire monstrueuse. En d’autres termes, la modernité est une notion globale, partiellement et partialement définie par les faiseurs d’histoire évolutionniste du monde. C’est immanquablement dans cet ordre d’idées qu’il convient de situer les soulèvements populaires conjonctif et subjectif des masses arabes. L’histoire est versatile, elle se meut dans différents espaces géographiques en se décentrant et se recentrant suivant le facteur spatio-temporel. Elle est, en quelque sorte, fonction de l’évolution de la conscience humaine. Quant au modernisme, il est une grande erreur de le circonscrire dans une synthèse totale car il n’est point relié au facteur «temps» et à la donnée «espace». Il est, s’il l’on veut le définir, une parfaite spontanéité des esprits car en s’universalisant, il se particularise et se développe dans des contrées, des pays, des continents et même des races qui sont jusqu’alors jugés inaptes à se réincarner en un paradigme viable de l’évolution humaine des sociétés. Le débat sur la modernité qui refait surface au lendemain du printemps des peuples n’est aucunement fortuit, au contraire, il est la résultante de cet émerveillement du monde entier face aux remous «modernistes» de masses perçues jusque-là comme sombrant dans un état d’inertie politico civilisationnelle. Les ascensions sociales des populations du Sud en général et arabe en particulier ont remis sur le tapis la question fort angoissante de la modernité. Quels sont les paramètres de la modernité ? Qu’est-ce qu’être moderne? Sur quels critères juge-t-on la maturité ou la décadence d’un peuple ? Y-a-t-il une modernité spécifique et propre à chaque peuple? Tant de questions et d’interrogations auxquelles il est âprement difficile de donner une vraie réponse. Le plus significatif est que les flagrantes mutations entraînées par le caractère irréductiblement neuf des dernières insurrections de la rue arabe et pratiquement de toute la sphère méridionale du globe a donné une nouvelle acception au terme générique de la modernité, le retour des temps que l’on croyait à jamais révolus où la plèbe détrône ses maîtres et gouvernants en obéissant à une urgence sociale et en contrevenant aux dogmes régnants a fait rejaillir et mis en saillie sur toute la scène politique mondiale cette rupture salutaire «la révolte» dont a besoin l’histoire humaine pour reprendre du souffle et se remettre sur sa selle. C’est dire que l’obsolescence et le «rétamage» de stéréotypes multiformes que subissent dans leur chair des populations entières n’a réellement été rendu possible que grâce à une immersion au forceps dans le bain du modernisme authentique. Celui-ci est la veine jugulaire de la métamorphose sociale car il est de nature à mettre un terme définitif aux idées manipulatrices, profanatrices et corruptrices des sphères dirigeantes démagogues. Le modernisme est, on ne peut plus, une tendance à la restructuration sociale au jour le jour sans stratégie ni but particuliers, s’il l’on se met d’accord à définir la stratégie en ce cas comme l’ensemble des moyens et de éléments de recherche qui sont mis en synergie afin d’atteindre un objectif précis.

L’élan moderniste, est en quelque sorte plus un besoin de survie qu’un facteur d’évolution, de développement, et d’épanouissement multidimensionnelle de la société. La transgression des valeurs bien-pensantes et le dépassement des politiques du «politiquement correct» ne dérogent pas à cette règle rituelle dans les sociétés émergentes. L’expression d’encerclement et du quadrillage des libertés dans les pays arabes et africains fait étrangement écho à une résurgence intempestive du jusant du modernisme. Mais le modernisme est-il réellement une tendance au changement dans l’anarchie et le désordre ou au contraire, une longue marche au ralenti vers la mue sociale? Autrement dit, le modernisme est-il une stratégie, une tactique et une politique? Si c’était le cas, en quoi diffère-t-il de la modernité? A dire vrai, si différence il y a entre les deux terminologies, c’est que le modernisme est une étape primordiale vers la modernité sans laquelle cette dernière ne pourrait aucunement s’accomplir, il est comme l’est le civisme vis-à-vis de la citoyenneté, un chemin incontournable qui mène au parachèvement du processus au long cours du progrès. En termes plus simples, la modernité est la consolidation de l’État de droit et la fortification de ses bases sociales et morales. C’est en cela même que résident la force et le prestige des nations « si le droit n’est pas l’armurier des innocents, à quoi sert-il» s’est interrogé l’écrivain français Jean Giraudoux. L’imprégnation des idées de progrès social permettraient à coup sûr aux sociétés sous-développées dont les pays arabes, africains et latino-américains font partie, de repérer en précision les failles auxquelles se confrontent leurs larges pans. Encore faut-il mettre le point sur le fait que la modernité ne tolère pas les temporisations, les tergiversations et les «modus vivendis» parcellaires, conciliants, et éphémères voire trop bancals dans lesquels baignent des sociétés sous-développées. Elle est, en ce sens, plus une ascèse philosophique qu’un entraînement psychologique au progrès. L’Occident est au moment présent parvenu à l’apogée de la civilisation humaine, les pays africains, arabes et tiers-mondistes en général ont certes des prédispositions mentale, psychologique mais nullement politiques pour lui emboîter le pas car ils restent terriblement accrochés aux basques d’une certaine posture mi-figue, mi-raisin envers le changement radical de leurs assises. Ils sont pour la plupart tributaires des résidus du passéisme, de traditionalisme et de dictatorialisme. Une position au demeurant révélatrice d’une foultitude de choses ayant plus particulièrement trait à un archaïsme chronique dans les schèmes de pensées des élites politiques et qui nécessite, pour le moins que l’on puisse dire, une thérapie psychosociale d’envergure. L’assoupissement politique des masses n’est en réalité généré que par la déchirure sinon la césure entre gouvernants et gouvernés, due la plupart des fois à un faible enracinement de la culture du civisme et de la citoyenneté. Que l’on se tourne à la phase post-Ben Ali en Tunisie, la peur des masses de revenir à la case départ de l’oligarchie est inéluctablement la preuve irréfragable de cette cassure systématique entre la base sociale et le sommet politique, ce scénario hante l’esprit de la majorité des peuples de Sud. Se révolter contre l’injustice sociale, les dictatures et les systèmes politiques iniques pour retomber une fois encore entre les griffes des manipulateurs de l’opinion publique est source de toutes les inquiétudes. On ne serait jamais capables à titre d’exemple de désarticuler la variable de la bonne gouvernance de celle du civisme, de la conscience sociale et de la connaissance de la limite des droits et des devoirs par le citoyen lambda. Ce sont là les véritables composantes de la vraie citoyenneté, ils sont des jalons importants pour mettre le pied dans l’étrier de la modernité. Ni le clivage des sensibilités sociales, ni la divergence d’opinions politiques ne seraient à même de venir à bout du progrès social et de l’aspiration des bas-fonds de la société à la modernité si le citoyen pouvait énumérer sur le bout des doigts ses obligations et ces droits vis-à-vis de l’État.

En conséquence, l’influence délétère de la démagogie et de la manipulation politique serait très minime et l’ère des dictatures renvoyée aux calendes grecques car la modernité fait travailler les cœurs et les intelligences qu’ont émoussés les résidus nocifs de l’endoctrinement politique. La modernité est l’accumulation et l’acquisition d’un certain capital d’expérience politique par aussi bien les entrailles de la société que les hautes sphères de l’État. La réciprocité politique est l’interconnaissance sociale entre les deux sphères sont, en vérité, un réel solvant de la machine politique avec toute sa batterie institutionnelle et c’est ici qu’intervient l’élément le plus fondamental dans l’engrenage procédural et institutionnel de tout État «la confiance». Le philosophe chinois Confucius parle de l’ordre intérieur au niveau individuel et micro-social et de l’ordre extérieur au niveau collectif et macro-social, les deux variables sont interdépendants les unes aux autres à un degré inimaginable. La première d’entre elles concerne la «stabilité morale» de l’individu dans sa relation avec son semblable et la deuxième établit la relation entre l’individu et le groupe social auquel il appartient. Autrement dit, elle fortifie le liant de confiance entre les maillons de la chaîne de gestion des affaires d’État. L’individu s’immerge alors dans le bain de la confiance psychique, serein et intact en ses gouvernants. Ce qui instaure automatiquement l’ordre général qui évite aux autorités politiques les scénarios chaotiques plus que choquants de la désobéissance civile et de la révolte sociale. La modernité est en dernier ressort question de confiance en soi et dans l’autre sur la base d’un contrat social à durée déterminée dont les clauses devraient être impérativement appliquées et respectées à la lettre car la modernité politique ne saurait se départir de ses aspects sociaux, moraux et intellectuels. Pour atteindre ce stade de perfectibilité, les sociétés économiquement sous-développées et politiquement à la traîne n’ont qu’une seule planche de salut, cultiver la société de connaissance et redynamiser le dialogue social vertical: «élites-masses» et le dialogue social horizontal: «citoyen-société-civile et société de connaissance». C’est ici que gît le véritable «challenge» auquel sont appelées toutes les sociétés exposées aux affres de la démagogie, la dictature et le sous- développement dont les pays arabes font partie intégrante.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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