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Taghazout : berceau des prolégomènes d’Ibn Khaldun par Meriem Mahmoudi

25 juillet 2011

Non classé

Tlemcen ! Tlemcen ! Que ton nom est sublime ! Ton nom est tout un poème, richement chargé d’histoire, de culture et de religion.



Du haut de ton ciel lumineux, semble encore résonner la plainte du luth, égrenant le vieil air des ancêtres qui rappellent la belle et douce Andalousie.

Tlemcen, n’a-tu pas eu le grand  honneur d’accueillir dans la cour des princes abdelwadites l’illustre Ibn Khaldun qui t’affectionne particulièrement tout comme, il apprécia le séjour dans la citadelle de Taghazut, fief des seigneurs Salama? Illustre Ibn Khaldun, est-il vrai que vous aviez séjourné dans la région de Taghzut, fief des Béni Salama et que vous y aviez, également, rédigé les prolégomènes? Ouvrons les guillemets et prenons connaissance du message qu’il écrivit, il y a plus de six siècles: «c’est en 1374 ,que je me trouvai dans la forteresse des Beni- Salama, parmi les Ouled Arif, j’y demeurai quatre ans, tout à fait libre du tracas des affaires et j’y commençai la composition, de mon grand ouvrage historique.

Ce fut dans cette retraite que j’achevai mes prolégomènes, traité dont le plan était entièrement original et pour l’exécution, duquel j‘avais pris la crème d’une immense masse de documents»

Nous sommes sur les terres des Tudjins exactement à la citadelle, des fils de Salama. Cette puissante tribu des hauts plateaux occupa les grasses plaines du Sersou, jusqu’aux frontières du Chélif .Que de chevauchées effrénées, que de hennissements, que de chocs de sabres et de boucliers ! Ces hommes, appartenant à un lointain passé, sont pourtant, si proches de nous, et nous enveloppent encore, de leur tiède présence.

Jadis, Taghazout, aujourd’hui Qualaat b. Salama, le hameau offre au visiteur une vue sereine. Ce site archéologique est un lieu de mémoire et représente un moment d’histoire. Sur les couches sédimentaires qui se sont accumulées, à travers les âges, s’inscrit la véritable légende des Salama et des b.Idlaten, rameau farouche de la puissante tribu Tudjinide. Le savant s’explique à ce sujet: «les Béni Idlaten, tribu nombreuse et puissante, tenait le premier rang parmi la famille tudjinide. Leur droit, à cet honneur, est si bien établi que les Abdelqawi ne pensèrent jamais à le méconnaitre. Quand les Tudjin envahirent le Tell, après la ruine des Ilumi et des Umannu, deux de leurs grandes fractions, les Qadi et les Madun, s’établirent sur les terres de Mindas. Les Béni- Idlaten y arrivent sur leurs traces et occupent El Djabat et Taghzut.»

Cet espace historique rappelle, aux générations, le parcours exceptionnel d’Ibn khaldun et les met sur ses traces. Écrivain, politicien, historien, cet homme talentueux a fait une longue halte au pays des seigneurs Salama, halte qui fut pour lui, salvatrice.

Taghazout, Ibn khaldoun,deux noms, deux symboles indissociables; cet illustre personnage a gravé, depuis des siècles, son nom sur les grottes, les sentiers tortueux, les chemins descendant en cascade, les sources jaillissantes et les troncs d’arbres centenaires. Son nom est resté attaché à cette contrée où il entama sa carrière d’écrivain, à l’âge de quarante deux ans. Son âme éthérée survole cet endroit si cher à son cœur.

Ibn khaldoun dit: «j’aime L’Egypte et l’Egypte m’aime.» Nous Frendéens disons: «Ibn khaldoun aime Taghazout et Taghazout aime Ibn khaldoun .Il fait notre fierté et, à chaque fois, nous le célébrons. En cette année 2011, le 27 mai, nous commémorons le jour de sa naissance.

Vous, homme d’état, pourquoi avoir abandonné le pouvoir ?

Las des complots et des intrigues de cours, guéri de mes vaines ambitions de la vie urbaine et politique, j’ai tout abandonné pour me réfugier à Taghzut. La citadelle avec ses eaux fraîches, ses bouquets de lauriers aux fleurs roses ou blanches, son ciel d’un bleu intense, ses multiples jardins toujours verdoyants, sa terres inondée de lumière diamantine, apporta, à mon esprit tourmenté, le refuge de la solitude.

Dans cette région paisible, il se résigne alors, retrouve la quiétude et oublie la méchanceté des hommes et ses déboires. C’est dans ce cadre enchanteur qu’il prend son envol et décide de se mettre à l’écriture. Sur les hauteurs de la citadelle, il entreprend une tâche longue et ardue: la rédaction de son éminent ouvrage, la Muquadima et une partie de son «Histoire des Berbères.» Ce travail fut le fruit de son expérience personnelle, de ses profondes investigations et informations collectées, aux cours de ses pérégrinations.

Dans la forteresse des Salama , parmi les Ouled Arif, il travailla sans relâche et déclare lui même: «j’y demeurai quatre ans tout à fait loin du tracas des affaires et j’y commençai la composition, de mon grand ouvrage…., ce fut dans cette retraite que j’achevai mes prolégomènes et pour l’exécution, duquel j‘avais pris la crème d’une immense masse de documents».

Il est internationalement reconnu que le meilleur de la pensée d’Ibn khaldun réside dans la Muquadima, avec comme thème inséré, la domologie où il commence par expliquer ce terme: «c’est la tendance qui porte , les hommes à se figer ensemble, soit dans les villes, soit dans les tentes pour y vivre en société et pour satisfaire leurs besoins.» Dès 1930, Gaston Bouthoul, inscrit Ibn Khaldun parmi les précurseurs de la sociologie. Cette approche se précise chez G.H. Bousquet en 1965 et Yves Lacoste en 1969.

Personnage illustre, il participa de très prés à la vie intellectuelle, politique et militaire de son époque, Ibn khaldun se dit arabe, «ce qui était en soit un titre de noblesse». D’une longue lignée aristocratique, prince héritier, il est le descendant de Wael b Hudjr, roi de la tribu des Kinda, habitant le Hadramut, province du sud de la péninsule arabique.

L’hispanité a occupé une place importante dans le comportement de l’auteur qui insiste, dans son œuvre, sur l’originalité et la supériorité de l’Espagne musulmane. Son lointain ancêtre khaldoun 8ème, descendant de Wael, émigra en Espagne, s’installe à Carmona puis à Séville.

Cependant, il garda toute sa vie, «une affection profonde et sincère pour l’Afrique du Nord, son pays natal» Fascinant par son érudition, racé, d’une élégance subtile, Ibn khaldun a toujours conservé l’habillement de son pays et ne s’est jamais vêtu du costume des cadis. «Il portait un turban léger, un habillement de bon gout, et un burnous aussi fin que son esprit et semblable, par sa couleur foncée, aux premières ombres de la nuit.» Les grottes de Taghzut nous rappellent, constamment, qu’elles ont été le refuge du grand Ibn khaldoun, elles nous rappellent ,également, l’effort soutenu qu’il lui a fallu fournir pour rédiger.

C’est là, qu’il se découvrit la passion d’écrire et révèle son esprit encyclopédique. Il oublia qu’il fut ministre, secrétaire du roi, Chambellan diplomate et recruteur militaire.

Quelles circonstances ont incité Ibn Khaldun à se réfugier dans le château de Taghzut ?

En des temps incertains, il se réfugie à Biskra, chez son ami Ibn Muzni… En 1374, il quitte Biskra pour Tlemcen mais son prince, Abu Hammu II le pourchasse et il s’embarque pour l’Andalousie. A peine arrivé à Grenade, il est «indésirable. Le prince nasride, oublieux des services que lui a rendus naguère Ibn Khaldun, l’expulse le faisant débarquer au port de Hunayn, aux environs de Tlemcen.» En effet, en 1363, le prince nasride l’envoie en tant qu’ambassadeur auprès du roi de Castille, Pierre le cruel, pour la ratification du traité de paix avec les rois du Maghreb. Fin diplomate, il était rompu à l’art de la négociation. Sa mission fut un immense succès car le roi chrétien avait une haute opinion de lui et comptait sur l’alliance de Mohamed V pour faire face à l’hostilité d’autres souverains chrétiens. Ibn Khaldun s’exprime lui même sur le sujet:«l’année suivante, ce monarque m’envoya en mission auprès de Pédre, fils d’Alfonse et roi de Castille. J’étais chargé de ratifier le traité de paix que ce prince avait conclu avec les souverains de la côte africaine, et à cet effet, je devais lui offrir un présent composé de belles étoffes de soie et de plusieurs chevaux de race, portant des selles d’or.»

Ibn khaldun est pris entre deux feux. « Fort heureusement, il se trouve que son ami, Wanzemmar Ben Arif, Ben Yahia, puissant chef de tribu, allié des Mérénides, s’est rallié à Abu Hammu II et intervient en sa faveur.

L’émir de Tlemcen saisit l’occasion pour charger encore Ibn Khaldun d’une mission de recrutement de soldats à Biskra»

Il accepta cette mission, néanmoins, il en éprouva une grande rancœur. Déprimé par une vie qui ne cesse d’être orageuse, Ibn khaldun décide de tout abandonner et se rend au château des Béni Salama dans la région de Frenda ; là son destin prit un autre cours. Lisons les confidences de l’auteur lui même: «comme j’avais renoncé aux affaires, pour vivre dans la retraite, j’eus la plus grande répugnance à me charger de cette mission; cependant je fis semblant de l’accepter. M’étant mis en route, je me rendis à El Batha, et de là je tournai à droite pour gagner Mindas. Arrivé au midi du mont Gezul, je rencontrai les Awlad Arif, tribu arabe dont j’étais bien connu, et je trouvai chez eux un accueil si hospitalier que je me décide à y rester. Ils envoyèrent à Tlemcen chercher ma famille, et ils se chargèrent de faire connaitre au sultan l’impossibilité de la mission dont il m’avait chargé… pendant le long séjour que je fis au milieu des Awlad Arif, j’oubliai les cours du Maghreb et de Tlemcen pour m’occuper uniquement de mon ouvrage.» C’est justement, pendant cette période de retraite (1374-1382) qu’il s’adonne entièrement à la réalisation de son œuvre. La première tranche de cette retraite (1374-1378) est passée au Fort des Béni Salama, à Taghzut, près de Frenda. C’est aussi là qu’il compose une partie de son «Histoire des Berbères».

Maintenant il est historien, allons derrière lui: homme matinal, il se lève avant l’aube, fait sa prière et se dirige vers son antre, dénudée du confort et du faste de l’Andalousie.      Gravissant lentement, à pied, les chemins assez escarpés, il atteint son refuge. Autour de lui, d’immenses rochers pendent en ruine au dessus de la plaine. La douce et agréable plaine du Tath réjouit son cœur et il sent venir l’inspiration.

A-t-il effacé la profonde amertume qu’il a ressentie ,lorsqu’il fut expulsé d’Espagne et pourchassé à travers les campagnes du Maghreb?  Dans cette contrée ensoleillée, l’envie d’écrire est grande, les idées se bousculent, son kalem trempe dans son Smaq et la main sillonne fébrilement le papier; Ibn khaldun retrace fidèlement son histoire et l’histoire des Berbères du Maghreb de l’époque médiévale.

Quatre ans s’écoulent rapidement et vint le jour du départ. Après s’être profondément attaché à cette terre, à ses vignes et à ses rochers, après s’être profondément lié à une population simple et généreuse, à des princes hospitaliers, Ibn khaldun dut partir. A l’heure violette du crépuscule, la caravane s’ébranle ,mais avant d’y prendre place , notre hôte enveloppe d’un dernier regard mélancolique la cité qui fut sa fervente marraine. Bientôt le convoi se fond dans le lointain horizon, envahi par les vêpres.

Depuis bien longtemps, Taghazut est tombée en léthargie; plusieurs fois menacée, assiégée et entièrement rasée, il est difficile aujourd’hui de la tirer de sa torpeur. Ibn Khaldun écrit: «la destruction eut lieu à l’époque où toutes les villes furent détruites par les tribus Zenatiennes qui s’occupaient sans relâche…à détruire les ouvrages de civilisation… Ce furent ainsi que succombèrent… El Djabat et el Qalâa. Depuis lors, ces villes sont restées inhabitées: on n’y trouve plus un foyer allumé on n’y entend plus le chant du coq…» Elles ont également subi les outrages des intempéries et la négligence des hommes. «Jadis, cité prospère et animée, aujourd’hui, Tagazut est ensevelie sous des couches sédimentaires centenaires comme si elle avait succombé au désastre de Pompéi, réduite à un hameau insignifiant et amnésique.

Ibn khaldoun vécut durant quatre années dans cette contrée sous la protection des b.Arif. C’est grâce à lui si nous avons pu tisser son histoire, l’histoire d’un homme exceptionnel.        Aujourd’hui, grottes, rochers, monts, sentiers sont pleins de voix, de chocs d’armes et de hennissements. «Les royaumes naissent, grandissent, tombent et disparaissent avec leurs générations.»

Ouvrages consultés

1/Ibn khaldoun: Histoire des Berbères /des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale tome 1, 2, 3 .traduction, de William Mac Guckin de Slane nouvelle édition berti.

2/Actes du premier colloque international sur Ibn khaldun : Frenda, 1-4 septembre 1983.

3/ Krzysztof Pomian :Ibn khaldun au prisme de l’Occident, NRF Editions Gallimard, octobre 2006.

4/Abdelaziz Reziki Mohamed : la diplomatie en terre d’Islam. Editions Hartmann, histoires et perspectives méditerranéennes. mai 2005

EL Djabat, ce sont les sources de Sbiba. Site très avantageux pour l’implantation d’une population.

El Batha, l’actuelle Bétihoua.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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