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LE MENSONGE DE DIEU DE MOHAMED BENCHICOU Le roman d’une Algérie méconnue

23 juillet 2011

1.LECTURE

Culture : LE MENSONGE DE DIEU DE MOHAMED BENCHICOU
Le roman d’une Algérie méconnue

Par Abdellali Merdaci
Avec Le Mensonge de Dieu (Paris-Alger, Michalon-Koukou-Inas, 2011), Mohamed Benchicou propose une perspective inaccoutumée de la représentation de l’histoire dans le roman.Le récit se déroule sur une vaste période qui commence en 1870 et s’achève en 2007. Cent trente-sept années dans le tumulte des guerres, de leurs feux, de leurs deuils. Ne relèvera-t-on pas la témérité de l’entreprise et la jubilatoire prouesse de l’auteur d’entrevoir dans une œuvre – aux ressorts inattendus – un univers éminemment littéraire ?


Disons-le d’emblée, Le Mensonge de Dieu est un vrai roman, et mieux encore, un vrai roman historique qui se joue de notre Histoire, de nos histoires. Est-il possible d’en résumer d’une formule l’intention toute entière dans cette attente de Yousef Imeslayène, au Nadir de toutes les espérances perdues : «J’avais compris que les rêves de l’indigène algérien étaient à l’intérieur de cette belle utopie du siècle, rêve inavouable de mon grand-père Bélaïd, le jour, enfin où les hommes ne seraient que des hommes…» (p. 580, la pagination renvoie à l’édition française). Cette recherche, de la colonisation française à l’indépendance, de la posture – idéalisée – de l’homme libre, s’impose dans les mots hallucinés des personnages comme le procès-verbal d’un angoissant désinvestissement identitaire. Entend-on dans ce long récit cette interrogation hérissée qui pousse cycliquement les hommes dans les charmilles et dans les tranchées des guerres ? Dans le demi-siècle d’une indépendance nationale mortifiée, resurgit ce lancinant «qui suis-je ?» que l’on croyait appartenir à des époques de glèbe et de soumission abolies. Le Mensonge de Dieu ne voudrait-il qu’ensemencer le destin des hommes colletés aux sortilèges et aux mécomptes d’étranges promesses d’avenirs sanglés ? Le romancier y recueille le chant décomposé d’un monde immobile, gélifié.
Le roman en cinq questions
Voici de rapides notations sur le travail du romancier à travers cinq indicateurs de lecture qui en délimitent la pertinence. Cet inventaire sélectif n’a pas la prétention d’envisager – si ce n’est par sondage – les différentes tournures que prend un volumineux roman d’une grande densité.
1- Le titre. Le Mensonge de Dieu inquiète. Cet oxymore – association contradictoire de deux termes – assombrit plus qu’il n’éclaire le chemin du lecteur. Si le titre – ici d’une syntaxe conventionnelle — a une valeur programmatique (Hoeck, Duchet), enveloppant le projet du texte, il est réitéré comme une règle prédictive dans le corps même du texte : «Seul le mensonge de dieu peut nous consoler de l’injustice des hommes.» (p. 407). Obscure, la juxtaposition de «mensonge [de Dieu]» et «injustice» n’est pas davantage que le titre lisible et rassurante. Entraîne-t-elle une sémiosis de la dysphorie qui sature le texte ? Sauf à considérer dans une démarche phénoménologique le «mensonge de Dieu» comme la transformation engagée par l’écrivain et le lecteur d’une écriture-lecture du texte, qui l’assigne à sa propre réalité d’objet en construction- déconstruction, dont la finalité est de lever l’injustice dans un processus compensatoire suggéré. Écrire-lire le mensonge (et, par extension, Le Mensonge de Dieu), pour éclairer les injustices. Mais l’expérience du «Mensonge» — postulée dans le titre — est identiquement celle de l’auteur, et de son porte-parole Yousef, son «second moi» (Tillotson), l’un et l’autre saisis dans une réalité dégradée, cumulée et cumulable. Cependant l’occurrence «Dieu» n’est-elle pas répétée des dizaines de fois dans le texte pour ne pas constituer dans sa surcharge lexicale – consciente ou inconsciente — une balise pour l’interprétation ? Le narrateur fait dire à un de ses personnages : «Un mystère comme celui qui lie Dieu à l’humanité.» (p. 316). Le récit baigne dans les religions révélées de Dieu : juive, chrétienne et musulmane ; il montre ce qu’elles pèsent dans la destinée des peuples. Il s’agit alors dans le titre moins d’un blasphème que d’allégations de faire mentir Dieu ou de mentir sur Dieu, inhérentes à l’homme. Pourquoi — comme y invite le titre — ne pas lire dans les malheurs de l’humanité la part ténébreuse de ses croyances ?
2- La structure du récit. Le Mensonge de Dieu inscrit — paradoxalement en six parties inégales — une cohérence dans le mouvement contrasté de trois générations d’indigènes qui correspond aux enchaînements de l’Histoire contemporaine de l’Algérie. D’abord, Bélaïd Imeslayène, le fondateur, quittant les chênaies de Tizi-N’Djemaâ, en Kabyle, «un village conquis par les morts et abjuré par les vivants.» (p. 14) ; ensuite Gabril, l’enfant que lui donne, à Mellila, l’Espagnole Manuela, dans une paix fugitive, dérobée à la guerre ; enfin Yousef, fils de Gabril et de Magdalena, à qui reviendra de porter l’impérieuse parole de la tribu démembrée, qui s’interroge («aurais-je la force de tout écrire ?») et annonce dès l’incipit du roman son programme narratif et la logique des voix multiples qui s’y agrègent. L’architecture du récit déploie une scène d’énonciation duelle : d’une part, celle du «Cahier blanc» (p. 9) qu’offre Yousef, «le mendiant du cimetière», à sa petite-fille Kheira ; de l’autre, sa lecture commentée – dans un temps et un espace immobiles – par ses descendants dans un autre récit («Sur la route de Gao»). Le procédé littéraire de récits en miroir qu’adopte Benchicou – distinct de la mise en abymes — filigrane une réflexion sur la littérature, sa lecture et sa transmission. Peut-on toutefois observer que les trois dernières parties du récit (Amira, Aldjia, Zouheir et Zoubida) auraient pu se fondre dans la troisième (Yousef), la plus fournie ? Pour une raison simple : leur agencement est trop factice pour permettre une dynamique sérielle. Il n’y a plus de personnage typique pour symboliser une histoire des Imeslayène irrémédiablement bloquée. C’est le colonel Hadj Baghdadi du DRS qui le découvre justement et le constate : «L’Histoire n’a pas bougé ! Oui, c’est ça ! Notre Histoire s’est figée ! Depuis soixante- dix ans, elle n’a pas bougé !» (p. 491). Yousef est l’ultime maillon d’une évolution-involution de la tribu des Imeslayène et – métaphoriquement – de la nation. La structure du récit accuse-t-elle volontairement cette faille dans les parcours atomisés d’Imeslayène sans repères, qui cherchent leur salut dans une chimérique «route de Gao» et agitent comme une boussole le «Carnet blanc», infrangible legs du mendiant du cimetière ?
3- Les thèmes du roman. Le thème politique domine dans Le Mensonge de Dieu, mais il y aurait une volumineuse thèse à écrire sur les saveurs et les odeurs qui l’adoucissent, en renforçant le sentiment que chez Benchicou, la gastronomie – toutes les nuances du couscous — participe de la petite (et grande) cuisine qui faisande nos vanités. Je voudrais ne retenir que deux thèmes qui sont loin d’être mineurs : amour et guerre. Garde-t-on pieusement chez les Imeslayène cette devise du Vieux Général ibère qui a côtoyé dans sa jeunesse le mythique Ballesteros le Magnifique, qui a contraint, en 1820, dans la curée d’une époque démente, le roi Ferdinand d’Espagne à rétablir la Constitution ? Prudemment enseignée par Manuela aux siens, elle leur servira bientôt de digue morale : «Si tu as un enfant, apprend lui à vivre pour l’amour et à mourir pour la liberté.» (pp. 78, 108). La thématique du roman pourrait se projeter dans ces deux maîtres-mots : amour et liberté (et son corollaire, la guerre) et à tous ces phénomènes – nombreux et imprévisibles – qui les guident. – Amour. Tout ne commence-t-il pas dans une légèreté presque sanctifiée ? Bélaïd n’était-il pas revenu dans le pays ancestral, en 1870, d’au-delà les mers, réchappé d’une boucherie franco-allemande et échaudé par une première passion amoureuse déçue pour Joséphine dont le père l’engage à combattre dans l’armée victorieuse de Guillaume 1er ? Coureur providentiel, cet «amant de toutes les femmes de la Soummam, les vierges comme les veuves, les saintes comme les dépravées, un grand rouquin aux yeux verts qui vécut en jeune dandy» (p. 13), comprend que l’histoire des hommes est écrite par les femmes. Le narrateur se contentera-t-il seulement d’aligner le palmarès de ce Casanova kabyle ou la Charentaise Gertrude, épouse du chef de garnison de Bougie et indécrottable gazette de la vie coloniale, ne sera pas de trop ? Dans «Le Mensonge», l’agencement des relations amoureuses est ternaire : Bélaïd a été l’homme de trois rencontres amoureuses fidèlement assumées (Joséphine, Taous, Manuela) ; et ainsi en est-il de Gabril (Zoulikha, Magdalena, Hanna) et de Yousef (Noah, Aldjia, Negma). Sous le pas de chaque femme, il y a l’étreinte d’histoires aux sorts contraires, soldées dans la barbarie et les lamentations. Mais aussi couvées dans une ardeur jamais démentie. – Guerre. Pas moins de douze guerres – dont deux mondiales – constituent, de 1870 à 2007, l’arrière fond du récit. Depuis leur pays soumis, les indigènes algériens ont voyagé au gré des guerres de l’Empire et de la République. Au Mexique, en 1864-1867, dans les troupes de Maximilien, adoubé par Napoléon III, et en France, en 1870, dans l’Alsace et la Lorraine. Ne sont-ils pas voués à faire la guerre des autres et pour les autres, en recherchant leur propre guerre ? Ces guerres, il n’est pas tout à fait inutile de les énumérer : 1870 (Alsace-Lorraine), 1914-1918 (Grande Guerre), 1925 (guerre du Rif où meurt Zoulikha, le premier amour de Yousef), 1936-1939 (guerre civile en Espagne), 1939- 1945 (Seconde Guerre mondiale), 1948 (Palestine), 1946-1954 (Indochine, tombeau d’Abderrezak, le mari de Warda), 1954-1962 (guerre d’Indépendance), 1963-1964 (guerre des frontières avec le Maroc), 1963-1965 (maquis du FFS), 1973 (guerre israélo-arabe). La dernière qui commence en Algérie au début des années 1990 – aux implications religieuses évidentes masquant aussi toutes sortes de violences de l’Etat et de la société —se prolonge au-delà du récit et n’attend que son nom. Faut-il marquer ici que Benchicou est doué pour l’écriture de la guerre. Quelques passages sur la Grande Guerre me font penser à Henri Barbusse ( Le feu, 1916), par leur description de la charge obstinée des hommes au casse-pipe, et aux souvenirs de Blaise Cendrars ( J’ai tué, 1918), face à la fatalité de la mort. Une phrase condense cette ambition de massacres : «Les hommes avaient si bien appris à tuer et à mourir en masse.» (p. 201). Chaque guerre coulera le sang des Imeslayène ou de leurs parentèles. Le Mendiant du cimetière soutiendra sentencieusement que la haine des hommes prépare les guerres ; mais sans être pénétré de leur dessein : «J’avais oublié la question irrésolue : pourquoi les hommes se battent-ils ?» (p. 635).
4- Les personnages. Le Mensonge de Dieu développe un «personnel du roman» (Hamon) foisonnant. Benchicou entrecroise – avec une fine perception de leur psychologie – personnages fictifs et personnages réels. On s’intéressera ici aux personnages réels qui confortent la dynamique du roman historique et de ses thèses radicalement politiques. La grosse difficulté dans le roman historique est de surinvestir émotionnellement l’écriture du réel. Jusqu’à quel point Benchicou la contourne ? Prenons, à titre d’exemple, l’invention du personnage romanesque. Nonobstant les faits vrais – ou imaginaires – dans lesquels il est convoqué, cette invention désigne deux registres dans «Le Mensonge» : 1°- les personnages directement identifiables, comme la communiste Dolorès Ibarruri ( La Pasionaria), en Espagne, ou le journaliste-écrivain Arthur Koestler, en Palestine ; 2- les personnages mixtes, catégorie complexe, sont recréés à la dimension du roman. A l’image de Hadj M. que chacun reconnaît comme Messali Hadj, chef emblématique de l’ENA-PPA-MTLD, pleurant dans sa prison sa compagne Émilie et récusant curieusement le temps de l’histoire, celui du Mouvement national. Benchicou l’affuble d’une tunique soufie, sans doute trop étroite aux entournures. Ce contre-emploi pointe, certes, l’importance du romanesque mais il comporte le risque d’évacuer l’historicité du personnage. S’emparant de la figure d’Abd El-Krim El Khattabi, le héros du Rif, Benchicou réussit-il sa transmutation en personnage de roman ? Il campe ce personnage dans une modernité prometteuse dont témoignait autrefois Ali El Hammami (Idris, roman nord-africain, 1949), mais aussi en acteur politique inexplicablement velléitaire. Aura-t-il la volonté de le sortir de ses atermoiements lorsqu’il décide de déclencher la guerre anticoloniale dans son pays, le Maroc ? Dès le début du XXe siècle, cette guerre – tant espérée — Abd El-Krim l’estimera, en stratège formé dans les écoles de guerre espagnoles, prématurée ; lorsqu’il s’y prêtera, en 1925, sans aucune garantie, elle sera sanglante et sans conséquence sur la marche d’une colonisation française qui revitalisait ses assises. A travers la création du personnage romanesque, il y a toujours l’enjeu de la légitimité de la littérature à dire et à reproduire le monde réel. C’est une loi admise que le roman – que ce soit pour Hadj M. ou Abd El-Krim — ne supplée pas aux défaillances de l’enquête historique. Et que le romancier n’a pas vocation à amender l’histoire.
5- Les idées. Le récit du «Mensonge » supporte la double contrainte organique de la fragmentation de la narration et des idées. Est-il nécessaire de rappeler que la typologie narrative – la manière de percevoir et de rapporter les événements — et le discours d’idées du roman répertorient des positions assertoriques de l’auteur – directement ou dans les expressions diverses de ses délégués textuels ? La distance entre auteur, narrateur et personnages du «Mensonge» s’efface dans une manière partagée d’inférer le monde à des situations largement connues et classifiées (temps du récit et temps de l’histoire ; postériorité de la narration auctorielle d’événements soumis à des évaluations idéologiques, politiques et culturelles). Le récit du «Mensonge» est placé sous le signe – toujours ambigu — de «l’entre-deux». Entre deux religions, deux nations, deux identités. Ce caractère hybride est-il symptomatique de l’histoire de l’Algérie et de ses populations ? S’il n’y répond pas directement, Benchicou semble le penser, en prévenant – par hypothèse – les réactions de ses lecteurs. Spécialement sur l’être juif. Rien ne permet d’exclure le fait – historiquement attesté – d’être juif et militant nationaliste pendant la guerre d’Indépendance et rien ne devrait aussi permettre d’exclure le fait d’être juif et algérien – après — comme le sont les descendants de Bélaïd, Gabril et Yousef. Chez les Imeslayène, il y a des musulmans et des juifs – et, étonnamment, pas de chrétiens, même s’il fleure entre les lignes du roman le parfum – proustien – de la fête de Pâques de Joséphine. Mais la symbolique du Juif – remarquablement documentée par Benchicou — est suffisamment prégnante et ancrée pour ne pas être déchiffrée dans la perversion du système politique et policier algérien. Il suffirait de remplacer le Juif par le démocrate pour lire une autre réalité, foncièrement politique, qui écume en profondeur le roman, qui est celle d’une indépendance algérienne toujours incertaine et problématique. Sur autre versant, celui de la Guerre d’indépendance, les idées développées par Benchicou peuvent paraître sommaires. Et même caricaturales. Une guerre rêvée par Bélaïd – une vraie guerre d’indigènes pour eux-mêmes — dans laquelle Yousef s’engage (hélas !) avec beaucoup de lassitude et de réticence («Je fis alors dans le Zaccar, une guerre sans illusion», p. 612). L’insistance que met Benchicou à nier que la guerre de Libération nationale a été conduite par le FLN peut être confondante. Le MNA de Hadj M.-Messali a bel et bien existé, mais tragiquement coupé du peuple algérien et de la guerre anticoloniale. La belligérance fratricide et sanglante que lui a livrée l’ALN peut encore être discutée et Melouza demeurera une tache noire insultant nos consciences, mais le reclassement des acteurs messalistes dans Le Mensonge de Dieu fera-t-il diversion ? Poser, dans la semblable démesure, le maquis rouge des combattants de la libération du Zaccar où officient William [Sportisse] et Bachir [Hadj Ali] comme étant le seul lieu où s’exerce la dignité du combat anticolonialiste, avant son ralliement à l’ALN ? N’y a-t-il pas la tentation d’un sombre procès de l’Histoire ? La guerre d’indépendance n’était-elle – du côté FLN – que l’affaire de «parrains» acculant à Paris les dernières poches de résistance messaliste ? Cruelle embardée pour Benchicou qui libelle son propos au trébuchet ! Lui suffira-t-il de laisser entendre que tout est pourri dans le FLN de novembre 1954 (qui n’a, il est vrai, plus aucune parenté avec le néo-FLN qui naît dans les allées encombrées d’une indépendance détournée), dans ses espoirs, dans ses actes, dans ses hommes et ses femmes qui les ont portés avec de respectables convictions jusqu’au sacrifice ? Il y a une seule certitude : ce FLN-là, qui accouche de l’idée généreuse de la patrie, a sublimé dans le peuple un héros collectif. Ce choix – en somme bien équivoque qui a aliéné sa dimension humaine — passe mal dans la littérature ; et il reste inassimilable dans Le Mensonge de Dieu. Ceux qui ont cru au combat national – à l’image de Zoubida qui perd sa voix dans les contre-manifestations du 11 décembre 1960, à Belcourt, encadrées par le FLN – entreront durablement dans une brume de silence. Il y a enfin – pourquoi ne pas s’y arrêter ? — une terrible addition de morts chez Benchicou. Comment croire que les morts de Zouheir (disparu, en 1973, dans le désert du Sinaï), d’Amira (militante FFS, exécutée, en 1976, par un tribunal d’exception pour intelligence avec le sionisme, au seul motif inique de sa judéité), de Mourad (officier du DRS, abattu par un fou de Dieu, au moment où il bouclait son enquête sur les tournoyantes malversations des seigneurs du régime : assassinat d’Ali Mecili, numéros de comptes bancaires en Suisse, autoroute Est-Ouest, contrats d’armement, affaire Browning), de Rafiq (kamikaze islamiste) et de Yousef (kamikaze opportuniste), produisent la même résonance ? C’est sans doute là le drame de la tribu des Imeslayène et de l’Algérie d’aujourd’hui, «ces morts d’un rêve ancien, nous laissant le devoir de les défendre pour leur éviter le malheur d’avoir tort» (p. 633). Benchicou ne s’avise-t-il pas que les assassins ont toujours tort ? Mais de quelle justice se réclament l’enfant- kamikaze Rafiq – treize ans — qui a offert sa colère et sa mort à une guerre de religion moyenâgeuse (dix-sept morts, trente blessés dans l’attentat contre les gardescôtes de Dellys, en 2007, p. 280) et ce vieillard de «quatre-vingt-dix ans environ» (p. 647) qui saute – la même année 2007— le siège du Conseil constitutionnel en laissant derrière lui un «sachet de sucre d’orge de Vichy» (p. 401), ce récurrent marqueur, jalonnant les guerres de Yousef, dans une fin que l’auteur a voulue quasi-rédemptrice ? Méritent-ils l’absolution des hommes et de leurs judicatures ? Il y a chez les Imeslayène et dans leur nation hébétée de désastres des morts sans honneur, qui émargent immanquablement au débit de l’Histoire.
Un éclairage : roman et histoire
Le romancier Mohamed Benchicou éprouve-t-il le rapport — toujours fragile — à l’histoire vraie ? La naturalisation dans la fiction de faits et de personnages authentiques du mouvement national devrait témoigner du caractère indécidable de toute transposition littéraire où le bénéfice réel-imaginaire devient non pas une marge du projet romanesque, mais un lieu du conflit doctrinal que présuppose la mise en œuvre du roman historique. Je voudrais en exposer trois exemples qui indiquent – malgré le sérieux effort documentaire de l’auteur — les limites de l’enquête historique dans Le Mensonge de Dieu :
1- Sur le lieu et la date de captivité des militants du PPA. Le narrateur du «Mensonge» situe le lieu de détention de Messali Hadj, Brahim Gherafa et Moufdi Zakaria à Maison- Carrée et, plus précisément, dans la période 1939-1940. Ces trois animateurs de la «Bande de l’Étoile» (p. 465) étaient emprisonnés, depuis 1937, à Barberousse (Cf. Benjamin Stora, Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens, 1926-1954 (ENAPPA- MTLD, Paris, L’Harmattan, 1985). Les distorsions dans la datation des événements sont nettes : Brahim Gherf-Gherafa (dit «Brahim un-quart-d’huile») n’aurait pu rencontrer Yousef, car il a séjourné à Barberousse du 27 août 1937 au 26 août 1938, bien avant même le débarquement de Yousef en Algérie et son incarcération – à Maison- Carrée, en 1939-1940 ! Écroué à Barberousse, le 27 novembre 1937, le poète et journaliste Moufdi Zakaria en est libéré la veille de la Seconde Guerre mondiale. Après Barberousse où il séjourne, en compagnie de Gherafa, Zakaria et Lahouel, Messali («Hadj M.» dans le roman) n’en sera affranchi, brièvement le 27 août 1939, que pour entrer à nouveau dans les geôles de la prison militaire d’Alger, le 4 novembre 1939. Condamné à seize mois d’emprisonnement par le Tribunal des forces armées d’Alger, il fait un rapide transit à Maison-Carrée avant de rejoindre le bagne de Lambèse. Yousef aurait pu en effet croiser Hadj M., à Maison-Carrée, mais bien après les dates retenues dans le roman, entre mai et fin août 1939, et sans l’entremise de Brahim Gherf libre. L’entrevue décalée – dans l’espace et dans le temps — entre Yousef et les nationalistes du PPA stimule la créativité romanesque mais détruit la possibilité du fait historique.
2- Sur la qualité des personnages réels de l’histoire et du récit. Brahim Gherf est l’intermédiaire de Yousef dans ses relations avec le PPA et plus largement avec le mouvement nationaliste. Il se pose ici la question de la crédibilité éthique du personnage de Gherf-Gherafa en regard même de l’histoire et de la délégation qui lui est consentie dans la fiction. Benchicou aurait été mieux inspiré de choisir Hocine Lahouel ou Moufdi Zakaria, compagnons de cellule, plus imprégnés de la ligne antifasciste qui a été indiscutablement celle de Messali Hadj contre le Comité d’action révolutionnaire nord-africain (CARNA), qui entamait alors un dialogue avec les représentants de l’Allemagne nazie (Cf. Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien. Question nationale et politique algérienne, 1919-1951, Alger, Sned, 1980). L’épicier mozabite de La Casbah est proche du CARNA qui regroupe des militants chevronnés du PPA, Messaoud Boukaddoum («Si Haouès»), Moussa Boulkeroua, Mohamed Henni («Daki»), le docteur Ouakli et Mohand-Chérif Sahli. Il devient un membre actif de l’éphémère «Organisation» (à ne pas confondre avec l’Organisation spéciale), un clone du PPA, qui bénéficie pendant la Seconde Guerre mondiale du soutien de Mohamed Abdoun, Djamel Derdour et Chadli Mekki, influencé par les thèses du CARNA sur une jonction libératrice avec l’Allemagne nazie et Hitler. De tous les militants nationalistes versés dans «l’Organisation », Brahim Gherafa est celui qui a lourdement payé son rapprochement avec ses orientations fondamentales, puisqu’il prendra, à la fin des la guerre, ses distances d’avec le PPA et tout simplement d’avec la politique. Écarté des groupes clandestins du PPA pendant la Seconde Guerre mondiale et plus tard de la création du MTLD et de l’Organisation spéciale, Brahim Gherf-Gherafa ne peut être l’interlocuteur nationaliste approprié – et vraisemblable — de Yousef Imeslayène, à sa sortie de prison. Ce retournement des faits (particulièrement, pp. 487-488, Gherf-Gharafa dénonçant une libération de l’Algérie de l’emprise coloniale par l’Allemagne nazie) obèret- elle l’acclimatement de l’histoire dans la fiction ?
3°- Sur les parcours conjugués de Mohamed El Maadi et de Kaddour Benghabrit. Benchicou ne tenait-il pas dans Mohamed El Maadi, ancien «cagoulard», fervent latiniste et juriste, mieux connu sous le pseudonyme Mostafa Bacha (ou encore de Mostafa El Bachir), encourageant, au début des années 1950, au Caire, les mouvements de libération nationale des pays du Maghreb, un rare personnage littéraire ? Proche de Lafont et Bonny à la Carlingue», officine de la Gestapo française au 93, rue Lauriston, à Paris, El Maadi dirige, à la demande des officiers allemands Helmut Knochen et Wilhelm Radecke, la Brigade nord-africaine (les «SS Mohamed»), ramassis de gouapes de Barbès et de la Goutte d’Or (on se reportera sur cette milice à Philippe Aziz, Tu trahiras sans vergogne. Histoire de deux collabos. Bonny et Lafont, Paris, Fayard, 1969, et à Grégory Auda, Les Belles années du milieu, 1940-1944, Paris, Michalon, 2002). En dehors de l’encadrement mafieux de l’immigration maghrébine et des ouvriers de Renault, à Billancourt, le seul acte attesté que l’histoire a conservé des «SS Mohamed» est leur participation à la tuerie, au mois de juin 1944, des 99 otages de Tulle (Corrèze). Cette force supplétive nazie s’égaille ensuite dans les départements du Limousin et du Périgord. A deux reprises (pp. 481, 574), Benchicou réunit les noms d’El Maadi et de Kaddour Benghabrit, recteur de la Mosquée de Paris et écrivain (on lui doit, entre autres, La Ruse de l’homme, théâtre, 1929). Cette recréation romanesque de ces deux personnages souligne-telle un contresens ? Ami de Sacha Guitry, qui lui ouvre les portes de son théâtre de la Madeleine, et de Jean Cocteau, Benghabrit est, pendant l’occupation de Paris par l’Allemagne nazie, dans la proximité du lieutenant gestapiste Heller, de l’ambassadeur Otto Abetz et de Karl Epting, directeur de l’Institut allemand, les curateurs de la culture française de la collaboration. Mondain, il ne dédaigne pas les plaisirs de la table et de la chair ; il est souvent aperçu au «One Two Two», un bordel parisien réputé. Personnage guindé d’une période trouble, Benghabrit a utilisé son entregent et sa présence dans les cercles administratifs, politiques et culturels de la collaboration française pour sauver des Juifs, promis aux camps de concentration. Parmi ceux-là, le chanteur Sélim El Hellali, qu’il certifie dans un document officiel de la Mosquée de Paris d’«ascendance musulmane». Collabo, le jour, ne se rachetait-il pas, la nuit, dans les devoirs de l’ombre ? S’il a rencontré El Maadi, ce qui est probable, rien ne démontre qu’il fut le soutien de son journal de propagande fasciste et antisémite Er-Rachid (lancé en 1943). Il est aussi établi que, contrairement au compositeur Mohamed Iguerbouchene, au jazzman Mohamed El Kamel et au germaniste Mohand Tazeroute, Kaddour Benghabrit ne sera pas poursuivi, à la libération de Paris, par la justice française et les commissaires de l’épuration et continuera son magistère à l’Institut musulman de la Mosquée de Paris.
Les épreuves du présent et du futur
Ce sont là, parmi bien d’autres, des aspects factuels qui déterminent dans la fiction la frontière de l’Histoire. Car, au-delà de la liberté du romancier, la convergence entre le romanesque et l’historique ne s’abîme-t-elle pas dans l’infime, dans le punctum ? D’une prudence et d’une précision documentaires de thésard trappiste, en plusieurs points du roman, Benchicou saurat-il toujours se préserver de chausse- trappes ? Le roman moderne – on en citera, à titre comparatif, une figuration extrême et exemplaire chez Philip Roth, notamment dans sa confrontation au sionisme ( La Contrevie, 1989), au maccarthysme (J’ai épousé un communiste, 2001) et aux turpitudes sexuelles du président Clinton ( La Tache, 2002) – a sollicité la caution de l’histoire politique et de ses acteurs pour élaborer des univers romanesques singuliers. Les excellentes intuitions de Benchicou sur les révoltes kabyles de 1871, sur le brigadiste communiste André Marty (le «boucher d’Albacete» et futur organisateur de la région communiste d’Algérie et du PCA), sur le fourvoiement des Indigènes d’Algérie dans le nazisme et sur leur engagement nationaliste ne sont-elles pas de celles qui nourrissent les grands romans ? Elles suscitent des pages au style assuré – et habilement informées — dans Le Mensonge de Dieu. Ce roman reste aussi l’exposé – qui appelle d’essentiels développements — d’une actualité algérienne toujours inaccessible, de l’islamisme armé et ses barouds à l’évangélisation pourchassée et à la corruption effrénée du système. Il y a quelque chose de Sénèque chez Mohamed Benchicou qui aiguise sur ces faits la verve d’un moraliste à la langue flamboyante et acidulée. Le lecteur aimera ce récit d’intenses bouleversements, voguant sur des mers démontées et des naufrages annoncés. S’arrêtera-t-il à d’irremplaçables pages sur les mœurs de la société des nuits algéroises ? Il distinguera «illougane», cette (lénifiante ?) danse targuie de Meriem – l’épouse du défunt capitaine Mourad – qui expurge les âges de violence des Imeslayène. En écrivant et en ravaudant, parfois – convient-il de le regretter ? — de gros fil, les péripéties d’une Algérie méconnue, enfantée dans les sursauts d’infinies guerres, Benchicou a fait le pari de surprendre. Pur romancier, d’une vigoureuse maîtrise qui lui gagnera les esthètes et les amateurs de fresques historiques, il n’aura fouillé un passé immémorial, en crayonnant de tranchantes ébauches, que pour assourdir les épreuves du présent et du futur.
A. M.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/07/23/article.php?sid=120413&cid=16

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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