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12 juillet 2011

Contributions

Entretien

Mohammed Hachemaoui à La Nation : En Algérie la corruption colonise l’Etat.

Hachemaoui à La Nation : En Algérie la corruption colonise l’Etat.

Propos recueillis par Salima GHEZALI

Lundi 11 Juillet 2011


Les formes de la corruption politique varient d’un système de gouvernement à un autre mais toutes supposent la violation de l’exercice du service public, ce qui déplace le regard du

jugement moral vers le cadre institutionnel et politique dans lequel elle intervient. Les similitudes entre Khalifa en Algérie, Materi et Mabrouk en Tunisie, Ahmed Izz en Egypte, Rami Makhlouf en Syrie. Les règles du jeu en vigueur en Algérie à l’instar des autres régimes arabes réunissent les conditions de l’environnement « naturel » de la corruption. La centralité qu’occupe la question de la corruption dans le discours et la dynamique de la dissidence dans le monde arabe. En exemple de lutte réussie contre la corruption le gouvernement démocratique de Hong Kong a crée dés 1974 un organisme pour lutter contre la corruption l’ICAC dont les résultats incontestables font des émules.

 

Q : Pour commencer, pouvez-vous nous aider à en savoir davantage sur la corruption comme sujet d’étude ?

[De Platon à Montesquieu en passant par Machiavel, la corruption à été perçue à l’âge pré-moderne comme la dégénérescence d’un système politique et social donné, le révélateur de la santé morale d’une société. Le terme corruption, qui affleure le moralisme, a posé de ce fait un sérieux désagrément conceptuel aux sciences sociales. Aussi, l’enjeu de la conceptualisation a-t-il occupé dans la première vague de travaux portant sur le sujet (1950/1970), une bonne part de la littérature spécialisée. Le débat a opposé à ses débuts deux principaux courants : l’un, “moraliste”, avancé par Carl Friedrich, perçoit la corruption comme un acte nuisible qui viole l’éthique civique et  menace l’ordre social ; l’autre, “révisionniste”, posé par Robert Merton, appréhende la corruption comme un instrument d’intégration des masses paupérisées dans le système politique par l’échange du vote contre des faveurs. Les deux paradigmes ne sont pas sans danger : si le premier nommé pêche par jugement normatif, le second, au nom d’une analyse scientifique, sous-estime les effets pervers de la corruption sur l’économie au moins autant que sur le système social et politique. Quatre types de définition se sont imposés depuis. Les définitions de la corruption centrées sur les agents publics, l’intérêt général, le marché et l’opinion publique.  Aucune d’elles n’est pleinement satisfaisante. La controverse autour de la définition de la corruption politique est, à y bien voir, directement liée à l’idée implicite que l’on se fait de la nature et des objectifs du domaine politique. Toute définition de la corruption présuppose à la vérité une idée d’une politique non-corrompue. Ce constat, loin de plaider en faveur d’un relativisme paralysant, suggère bien plutôt que les formes de la corruption politique varient d’un système de gouvernement à un autre.]
Si, pour expliquer le phénomène de la panique boursière, la compréhension du mouvement régulier de la Bourse s’avère indispensable, nous pourrions alors, dans la perspective de la sociologie compréhensive dégagée par Max Weber, considérer le  type pur de la bureaucratie légale-rationnelle, comme un point de départ pour l’identification des différentes formes de corruption.

Q : Ce qui va déboucher sur des conceptions plus modernes de la corruption…

S’inspirant de cette démarche, les conceptions modernes de la corruption sont basées à ce titre sur l’idée de rôles publics explicites, dotés de pouvoirs limités et bornés par des obligations impersonnelles.
C’est dans cet esprit que la Convention des Nations Unies contre la corruption (octobre 2003), signée par 129 Etats parties -dont l’Algérie-, a défini les normes légales devant réglementer l’agent public et la passation des marchés publics. Elle traduit le ‘consensus’ qui s’est dégagé dans la littérature au sujet de la situation dans laquelle il y a corruption : quand un agent public (A), recherchant un gain personnel, viole les normes du service public (B) dans l’intérêt d’une tierce partie (C), laquelle paie (A) pour avoir accès à des biens et services qu’elle n’aurait pas obtenu autrement. La définition, inhérente à cet épisode, comprend trois principales composantes :

  1. Une conception du service public avec des règles et des normes de fonctionnement fondées, conformément à l’idéaltype de l’administration de l’Etat moderne, sur la légalité, l’impersonnalité, l’impartialité, l’intérêt public et la prohibition de l’appropriation, par l’agent, de la fonction publique.
  2. La perception que la corruption implique la violation de l’exercice du service public tant qu’elle réalise l’intérêt privé au détriment de l’intérêt public.
  3. L’idée selon laquelle trois acteurs sont normalement intégrés dans (ou affectés par) l’échange corrompu : 
  • L’agent qui occupe la fonction publique (A),
  • Le bénéficiaire intentionnel de cette fonction (B)
  • Et le bénéficiaire actuel de l’exercice particulier de cette charge publique.


Q : C’est cette conception qui prévaut  dans le système juridique en vigueur en Algérie ?

Le code pénal algérien, inspiré sur ce point de son homologue français, punit le délit de corruption en ses articles 126 à 134 qui sanctionnent les comportements de ceux, agents publics ou personnes privées, qui  sollicitent ou agréent des offres, promesses, dons ou autres avantages pour accomplir ou s’abstenir d’accomplir leurs actes de fonction. C’est également cette conception qui a prévalu dans le texte -subséquent à la ratification par l’Etat algérien de la Convention des Nations Unies contre la corruption- de la loi du 20 février 2006 relative à la prévention et à la lutte contre la corruption.
L’intellection de la corruption comme échange corrompu entre l’agent public, le service public (Etat) et une tierce personne (le corrupteur) présente un intérêt analytique indéniable : celui de déplacer le regard du jugement émis –à l’aune de standards normatifs- sur des actions individuelles vers la compréhension de la conduite des officiels et des clients à l’intérieur d’un cadre institutionnel et politique.

Q : La corruption est donc liée à un contexte, « un cadre institutionnel et politique » elle nécessite certaines conditions politiques pour s’installer comme pratique de grande ampleur…

La corruption n’est pas quelque chose qui s’abat sur une société, de l’extérieur et par surprise, telle une catastrophe naturelle. Robert Klitgaard a résumé les « ingrédients de base de la corruption » par une formule synthétique bien connue : « Corruption equals Monopoly plusDiscretion minusAccountability ». L’équation de Klitgaard a le mérite d’identifier les situations qui conduisent à la corruption administrative ; elle n’explique cependant pas pourquoi tel ou tel individu devient corrompu ni comment un client répond aux incitations de la corruption. L’explication causale de la corruption est une entreprise particulièrement malaisée. Deux facteurs rendent cette tâche incertaine : la complexité du phénomène et la difficulté d’en mesurer la propagation. Trois principales approches se sont dégagées ces dernières années.

  • La première, sociologique, se focalise principalement sur ce qu’Alessandro Pizzorno a appelé le « coût moral », soit le reflet de l’intériorisation des valeurs du « service public » par les agents administratifs. Pour le sociologue italien, la variation du coût moral s’explique par l’évolution éthique du groupe : plus le coût moral est élevé, plus la corruption est faiblement répandue.
  • Dans la perspective économique, l’individu, homo economicus par nature, effectue un « choix rationnel » en faveur de la corruption quand le système institutionnel des incitations rend celle-ci bénéfique.


Q : Il ya donc une économie de la corruption ?

L’économie de la corruption reprend le même type de raisonnement : la décision des individus d’opérer un échange corrompu est le résultat d’un calcul qui anticipe les avantages -les gains escomptés de l’échange corrompu- et les coûts -le montant des sanctions pondéré par le risque de ‘se faire prendre’.  Susan Rose-Ackerman et les tenants de l’institutionnalisme économique ont enrichi la perspective de l’économie de la corruption en soulignant les facteurs institutionnels et politiques incitatifs : les forces institutionnelles déterminant les coûts de la médiation politique ; la facilité avec laquelle de nouveaux acteurs ou groupes entrent dans le système et la probabilité de la défaite électorale ; le niveau général de l’intervention de l’Etat dans l’économie ; l’efficience relative des différents contrôles administratifs et politiques ; les formes de la compétition politique ; les types de marché dans lesquels s’opère la corruption.

  • La troisième approche analysant les causes de la corruption est celle de la théorie des jeux. Le choix entre respect et transgression des normes du service public ne dépend pas seulement des préférences individuelles et du contexte institutionnel, mais aussi de l’interaction stratégique entre les choix effectués par d’autres individus. Plus la corruption est diffuse, plus sont faibles les chances de se faire dénoncer par ceux qui sont engagés dans des échanges illégaux, plus est élevé le prix à payer pour ceux qui s’efforcent de rester honnêtes. Inversement, plus la corruption est marginale, plus la recherche d’un partenaire fiable  devient une tâche difficile.


: voyez-vous un lien entre l’intérêt pour l’analyse scientifique de ce phénomène de la corruption et les avancées démocratiques que connaissent les sociétés un peu partout dans le monde ?

Oui, ce lien existe bel est bien mais il est tributaire de la médiation politique. Car tous les gouvernements dits démocratiques ne se valent pas. Les gouvernements démocratiques qui luttent activement, aux moyens de l’indépendance de la justice, la reddition des comptes ( accountability) et la transparence, contre ce fléau ont tout intérêt à développer les études portant sur la corruption : les résultats de la recherche et les acquis de la connaissance permettant une meilleure appréhension publique du phénomène. Hong Kong est à cet égard un modèle, sinon à suivre du moins à méditer. Je veux parler de l’ICAC, l’Independant Commission on Anti-Corruption. Le gouvernement démocratique de cette cité-Etat a décidé, pour luter contre la corruption, de créer  cette commission indépendante en 1974. L’ICAC, qui jouit de l’indépendance et opère dans les secteurs public et privé, emploie sur contrat 1200 cadres dont des enquêteurs, des comptables, des fonctionnaires, des informaticiens et des chercheurs. L’ICAC est structurée en trois départements. 1/ Le Département des Opérations est le bras armé de l’ICAC ; il reçoit les plaintes 24h/24 sur un numéro vert et s’engage à répondre à celles-ci en deux jours ouvrables ; il garantit l’anonymat, la confidentialité et la protection aux plaignants ; il mène les enquêtes et a la prérogative de porter plainte auprès des tribunaux. L’ICAC peut à cet égard procéder à des écoutes téléphoniques, accéder aux documents fiscaux et aux écritures des banques, porter plainte contre des fonctionnaires pour enrichissement illicite, etc. 2/ Le Département de prévention de la corruption conduit des études pour le compte des administrations publiques (renforcement des dispositifs juridiques, systèmes de régulation, etc ) ; formule des propositions  de politiques publiques ; organise des séminaires et des ateliers thématiques sur la corruption et la lute contre le fléau ; propose du conseil pour les entreprises privées, des workshop et des séminaires sur les meilleurs pratiques de prévention contre la corruption. 3/ Le Département des relations avec la communauté a pour objectif de promouvoir la culture d’un service public transparent. Il conduit des campagnes d’éducation auprès des écoles, du secteur privé, de la société civile ; il mène aussi des campagnes d’éducation morale des jeunes. Le département intervient également pour promouvoir l’honnêteté et la transparence des élections. L’ICAC a également son centre de recherches : le Center for Anti-Corruption Studies conduit des recherches et des études sur la corruption et la lutte anti-corruption à Hong Kong et dans le monde ; il dispose en outre d’une plate-forme d’échange avec les universitaires spécialisés et les organisations internationales de lutte anti-corruption.  Hong Kong est aujourd’hui l’un des pays les plus transparents au monde. Transparency International lui a décerné des félicitations pour avoir réalisé l’immense aéroport d’Hong Kong dans le strict respect des règles de l’éthique et sans dépassement de budget… La démocratie africaine du Botswana, s’inspirant de cet exemple, a mis en place une structure similaire: la Direction de la Corruption et du Criminalité Economique. Celle-ci a fait d’ailleurs appel à d’anciens cadres de l’ICAC. Résultat : le Botswana, qui n’a pas sombré dans la guerre civile en raison de la richesse diamantaire comme le prétend le paradigme en vogue de la « malédiction des ressources », est une démocratie. On peut démultiplier les exemples : l’action menée par le maire de La Paz en Bolivie, les politiques menées par les pays scandinaves, la Nouvelle Zélande, etc.
N’attendez pas, à l’inverse, d’un régime dans lequel l’autoritarisme et la corruption relèvent des rouages du système de gouvernement, de suivre ces exemples…

Q : Autoritarisme et Corruption, vous prétendez établir « un pont conceptuel » entre les deux, jusqu’à quel point estimez-vous cette démarche fondée puisque la corruption est loin d’épargner les sociétés les plus démocratiques ?

Peut-on interpréter uniment le même montant de pot-de-vin prélevé, l’un, dans une société dans laquelle la corruption relève de l’exception, l’autre, dans un système dans lequel la corruption procède de la norme ? Si la corruption est un phénomène universel, ses syndromes, eux, sont différenciés. Elle peut être grande ici et petite ailleurs, généralisée dans un pays et sectorielle dans un autre, personnelle dans une société et institutionnelle dans une autre. Dans certains systèmes, la corruption s’opère à l’ombre de l’influence qu’exercent les intérêts privés sur les institutions publiques. Dans d’autres, la corruption se manifeste à travers la prise de contrôle, par les dirigeants civils ou militaires, de segments entiers de l’économie. Dans certaines monarchies, les familles régnantes s’accaparent une partie importante des dépenses gouvernementales. Dans certains régimes, la corruption peut servir d’alternative à la violence tandis que dans d’autres, elle peut lui être, au contraire, intimement liée. Les pots-de-vin peuvent constituer la forme prédominante de la corruption dans un système, là où dans d’autres, c’est davantage l’extorsion, les conflits d’intérêt, la fraude fiscale et douanière qui prédominent.

Q : La corruption s’analyse selon les formes qu’elle prend mais aussi en termes d’ampleur, de niveau ?

La question est de savoir pourquoi les syndromes de la corruption sont contrastés ? La corruption, appréhendée dans les pas de Michael Johnston comme un « problème enchâssé dans le système politique », pose les questions fondamentales des rapports entre pouvoir et richesse, public et privé. Comment les arrangements institutionnels et les intérêts en compétition influencent-ils les processus d’accumulation de pouvoir et de richesse ? L’intelligence de la corruption politique exige par conséquent -par-delà le classement quantitatif des pays par « degré » de « perception » du phénomène- l’analyse qualitativedes systèmes dans lesquelles elle se déploie. Aussi, l’intelligibilité de la corruption s’avère-t-elle indissociable de l’analyse des institutions politiques.

Q : Dans le cas de votre étude le système politique en question est l’autoritarisme..

Le concept d’« autoritarisme » forgé par Juan Linz au milieu des années 1960 pour analyser le système de Franco a permis une avancée considérable : appréhender, au moyen d’un idéaltype, des régimes qui ne sont ni démocratiques ni totalitaires. Le spectre des systèmes autoritaires est cependant vaste et englobe en son sein des différences. Il est de bonne méthode, pour saisir ces variations, de développer, en plus des « sous-types », une analyse des institutions autoritaires.

Q : C’est ce que vous faites depuis…

Le point de départ de la recherche que je mène depuis 2002 sur la corruption était sociologique (sociologie des réseaux et des ressorts de la corruption du bas vers le haut et du haut vers le bas de « l’Etat rentier »). Je me suis rendu compte avec la progression de la recherche de deux éléments troublants.

  1. La reprise du cycle des émeutes en plein boom pétrolier m’a conduit à remettre en cause la pertinence de l’argument central du paradigme de « l’Etat rentier » : Pourquoi la distribution de la rente ne permet-elle pas, comme le prétend la théorie du « rentier state », à « acheter » le « consentement » et l’« assentiment populaire » ?
  2. Comment expliquer la prolifération de la corruption dans des systèmes non rentiers comme le Maroc et la Tunisie ? La corruption est donc indépendante de la rente pétrolière. Le seul paradigme qui aborde, de façon superfétatoire, la question de la corruption dans le monde arabe est celui de « l’Etat rentier ». Mais ce dernier accuse désormais trop de lacunes.

Il fallait donc reprendre la réflexion, cette fois dans une perspective de sociologie politique comparée.


Mohammed Hachemaoui à La Nation : En Algérie la corruption colonise l’Etat.

Q : Le soulèvement des sociétés arabes contre des pouvoirs autoritaires a mis sur la place publique des systèmes gangrenés par la corruption…

Comment expliquer les similitudes éclatantes entre les « tycoons » Khalifa en Algérie, Materi et Mabrouk en Tunisie, Ahmed Izz en Egypte, Rami Makhlouf en Syrie ?
Pourquoi un oligarque algérien donne-t-il l’ONA, le conglomérat du makhzen, en exemple à suivre ?
La littérature sur l’autoritarisme dans le monde arabe est très vaste ; pour autant elle ne dit rien sur la corruption. A quelques rares travaux près, la corruption politique au Maghreb et au Machrek peine à se constituer en objet d’études dans la science politique de cette aire. C’est dire que le champ d’intelligibilité de la corruption qui s’opère dans le monde arabe est quasiment vierge. Pourquoi des régimes aussi contrastés que le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte et la Syrie produisent-ils, avec leurs oligopoles respectifs, un syndrome de corruption commun, celui  de magnats étroitement liés aux gouvernants (« official moguls ») ? Peut-on comprendre l’ascension fulgurante de ces conglomérats en faisant abstraction des institutions politiques qui régissent ces Etats ?
La perspective de construire  un  pont  conceptuel ambitionne précisément de combler cette faille : faire le lien analytique entre deux  régions  du savoir  maintenues, par la science politique appliquée à cette aire, à  égale  distance  l’une  de   l’autre : la corruption politique  et  les institutions autoritaires.

Q : Y a-t-il un modèle algérien de l’autoritarisme ?

Le régime algérien procède du modèle prétorien, tant il est vrai que le processus politique y est, depuis l’indépendance à nos jours,  préempté par le haut commandement de l’Armée. Ce modèle n’est pas propre à l’Algérie : on le retrouve dans le monde arabe, en Turquie (jusqu’à une date toute récente), dans la Grèce des colonels, dans l’Amérique  du sud des caudillos, au Pakistan et ailleurs. Alors qu’une armée peut être non prétorienne, les armées prétoriennes se laissent distinguer, elles, en deux sous-types : l’armée prétorienne qui arbitre et celle qui gouverne  -l’une pouvant conduire à l’autre. Dans le premier type, l’armée, cherchant à préserver la professionnalisation de l’institution, tend à imposer des limites temporelles à l’exercice du pouvoir militaire ; voulant revenir aux casernes, elle préfère influencer des gouvernements civils ‘’acceptables’’. Pour l’armée prétorienne, qui se croit ‘’l’unique alternative’’ au ‘’désordre politique’’, la question du retour aux casernes ne se pose pas ou rarement ; œuvrant à perdurer son pouvoir, elle exacerbe la faiblesse des politiques et de la société civile ; soucieuse de maximiser son pouvoir, elle s’érige en organisation indépendante et s’adonne -quitte à sacrifier la professionnalisation- à la manipulation des parties.

Q : Cela influe-t-il sur le développement de la corruption ?

L’environnement   »naturel » de la corruption exige (pour reprendre Donatella della Porta et Alberto Vannucci) des « conditions  secrètes, restrictives, peu ou pas transparentes et un coût élevé de la défection ». Or les institutions, les règles du jeu en vigueur en Algérie -à l’instar des autres régimes arabes- réunissent les conditions de l’environnement « naturel » de la corruption ; celles-ci peuvent être subsumées comme suit : concentration et exercice non imputable du pouvoir ; institutionnalisation des monopoles ; affaiblissement institutionnel de l’Etat et de la société civile ;  dirty tricks politics.* Structurantes, les logiques de la corruption politique et des arrangements institutionnels entretiennent, en Algérie comme dans beaucoup d’autres pays du monde arabe, des affinités électives entre elles : tandis que l’autoritarisme implique la concentration des pouvoirs (entre les mains de quelques individus ou groupes), la non imputabilité et la faiblesse institutionnelle de l’Etat fournissent, elles, l’environnement idéal à la prolifération de la corruption. Une tension potentiellement déstabilisatrice travaille cependant ce système en profondeur : le répertoire de la corruption politique permet certes la domestication des élites, la neutralisation des conflits de classe (à travers les réseaux clientélistes de distribution des bénéfices), mais le système de corruption qui préside à l’implémentation des programmes de développement au moins autant qu’à la distribution des ressources, génère le mal-développement et accroît les inégalités sociales, lesquels nourrissent le mécontentement et la colère des exclus et des laissés pour compte.

Q : Vous présentez l’affaire Khalifa comme  emblématique du phénomène de la corruption en Algérie en quoi l’est-elle ? Dans le mode opératoire ? Dans la gestion du procès ?

Cette affaire est en Mohammed Hachemaoui à La Nation : En Algérie la corruption colonise l’Etat. effet emblématique du système de corruption en place en Algérie. Elle permet surtout de mieux comprendre l’environnement institutionnel dans lequel prolifère la corruption politique dans ce pays. Il faut, pour comprendre l’ascension, dans le système clientélaire algérien, du fils de Laroussi Khelifa (qui fut tour à tour cadre supérieur du MALG, ministre de l’Industrialisation et de l’Energie, directeur d’Air Algérie et ambassadeur à Londres), revenir au contexte qui a présidé au lancement de ce qu’il convient désormais d’appeler l’opération Khalifa. Les gouvernants, saisissant la cooptation d’un « président civil », s’emploient, pour redorer le blason du régime, terni il est vrai par dix ans de ‘’sale guerre’’ qui a fait plus de 100 000 morts et 8 000 disparus, à vendre une nouvelle image du système : celle d’un pays en reconstruction, ouvert et tourné vers l’avenir, dans lequel les capitalistes peuvent désormais prospérer à la faveur de la paix et du marché. Le bien né Rafik Abdelmoumène Khelifa est coopté pour jouer ce rôle : la « success story » du « golden boy » en symbole de   »l’Algérie qui gagne ».

Q : C’est pour cela que vous parlez d’opération Khalifa…

Le montage de l’« empire Khalifa » trahit une connaissance intime des rouages, complexes et obscurs, du système algérien, à laquelle ne donne accès qu’une longue pratique de la réalité  du pouvoir. L’ascension fulgurante d’El Khalifa Bank est le produit de la fabrique du système de patronage et de la corruption qui gouverne le pays : le succès instantané de la banque privée est tributaire en effet du flux incessant de dépôts que les managers -nommés et révoqués à l’aune du patronage- des grands -et bien contrôlés- organismes publics avaient été incité, qui par exercice d’influence, qui par échange corrompu, à placer dans la banque de Rafik Khelifa. Ces dépôts publics atteindront l’équivalent de près de 1.4 milliard d’euros en février 2003. C’est le deuxième acte de la pièce Khalifa : la mise en orbite d’un immense conglomérat dont les filiales ambitionnent de coiffer tout ensemble le transport aérien (Khalifa Airways), les médias (Khalifa TV), la location de voitures de luxe (Khalifa Rent a Car), les travaux publics (Khalifa Construction), etc.

Q : Et la banque se trouve au cœur de ce dispositif ?

Au sein de la nébuleuse Khalifa, la banque remplit une fonction centrale, celle d’une pompe qui aspire les dépôts publics avant de les injecter, par les canaux du transfert de devises et les chèque de cavalerie, dans les filiales domiciliés à l’étranger ; la démultiplication des opérations de commerce extérieur dévolue à Khalifa Airways couvrant, grâce au collapsus institutionnel programmé de la Banque centrale et aux réseaux de complicité construits au sein de la haute administration de l’Etat, une entreprise systématique d’évasion de capitaux. Le groupe Khalifa, partenaire de « Al Djazaïr 2003 : l’année de l’Algérie en France », se doit, par ses investissements hauts en couleur, de préparer l’embellissement de l’image du système algérien.

Q : Par exemple?

Exemples édifiants: le sponsoring d’une valeur de 15 millions d’euros sur cinq ans de l’Olympique de Marseille, le leasing de 18 Airbus, cloués le plus souvent sur le sol du tarmac, l’achat pour 35 millions d’euros d’un palace à Cannes qui a abrité la fameuse fête de lancement de Khalifa TV en présence des stars du showbiz et d’hommes politiques français, etc. Le conglomérat, pour entretenir son image en Algérie, poursuit une politique clientélaire et corruptive à grande échelle : offrir des cadeaux aux membres importants de l’élite dirigeante; distribuer des salaires trois à quatre fois plus élevés que ceux pratiqués dans le pays pour les enfants de la nomenklatura et de l’aristocratie ouvrière; arroser les patrons de la presse privée de cachets en devises ; sponsoriser la fédération algérienne de football ; signer des conventions (sur l’abaissement des prix des billets Khalifa Airways) avec la DGSN et les Douanes ; financer des colloques ministériels, etc.

Q : Et cela suffit à  la création du mythe du golden boy ?

En Algérie, où prolifèrent les affairistes à l’ombre de la violence politique et de la libéralisation économique des années 1990, les exploits flamboyants du « jeune milliardaire algérien » font de Rafik Abdelmoumène Khelifa (dit Moumène pour les intimes) l’objet d’une fascination collective ; l’homme d’affaires, complimenté par les gouvernants et adulé par les élites comme par les masses, devenant, après dix ans de ‘’tragédie nationale’’, le mythe fédérateur du pays. Mais il y a plus. Les promoteurs de l’opération Khalifa démultiplient les apparitions publiques du ‘’champion du capitalisme algérien’’ avec les plus hautes autorités du pays. Dans un système de gouvernement qui charrie les messages codés, les affichages de Rafik Khelifa avec les plus hauts dirigeants de l’Etat sont révélateurs de l’étroitesse des liens qui rattachent l’homme d’affaires aux ‘’décideurs’’ du pays. Or El Khalifa Bank, qui trafiquait ses bilans comptables, aurait, entre 1999 et 2003, transférée irrégulièrement de l’Algérie vers l’étranger quelques 689 millions d’euros dont 289 861 525,72 € vers l’Hexagone.

Q : En l’absence de toute réaction institutionnelle ?

Qu’en est-il  de la chaîne des responsabilités engagées dans cette affaire de grande corruption ? L’examen de « l’ordonnance 96-22 relative à la répression de l’infraction à la législation et à la réglementation  des changes et des mouvements de capitaux de et vers l’étranger » du 9 juillet 1996 -qui dépossède le gouverneur de la Banque d’Algérie de la prérogative de porter plainte pour infraction à la législation des changes au profit du ministre des Finances- est l’outil juridique qui permet de permet de restituer la chaîne des responsabilités engagées dans l’affaire Khalifa. L’article 7 du texte recense les organes habilités à constater les infractions à la législation des changes : les officiers de Police Judiciaire ; les agents de Douanes ; les fonctionnaires de l’Inspection Générale des Finances (IGF) ; les agents assermentés de la Banque centrale ; les agents chargés des enquêtes économiques et de la répression de la fraude. Or, hormis les inspections effectuées par la Banque d’Algérie,aucune autre institution habilitée à constater les infractions à la législation des transferts de capitaux n’a enquêté sur le commerce extérieur du groupe Khalifa entre juillet 1998 et décembre 2002. Pas même la police judiciaire, qui relève du DRS, la police politique faisant pourtant des enquêtes de grande corruption un « domaine réservé ».  Entre temps, le ‘’scandale du siècle’’ a infligé au Trésor public un préjudice estimé, officiellement, à 1.5 milliard de dollars –les dégâts seraient officieusement beaucoup plus importants…
Le procès fut enfin conforme aux règles du jeu politique algérien.


Mohammed Hachemaoui à La Nation : En Algérie la corruption colonise l’Etat.

Q : C’est-à-dire ? 

1) Le toilettage du dossier : l’effacement –opéré dès l’éclatement du scandale d’un administrateur provisoire installé par le gouvernement à la tête d’El Khalifa Bank avant d’être promu à la tête d’une importante banque publique- de certaines traces compromettantes à l’instar de celles des dépôts effectués par d’importants établissements étatiques dans la banque privée.
2) Le découpage du dossier. Alors que les faits, à commencer par ceux révélés par le tribunal criminel de Blida, montrent bien que la filiale de transport aérien du conglomérat servait de couverture à l’évasion des capitaux du pays vers l’étranger, le parquet, lui, exfiltre la partie de l’affaire relative à Khalifa Airways et circonscrit précautionneusement le périmètre du jugement à la « caisse principale d’El Khalifa Bank » ; la convocation de ministres et autres hauts fonctionnaires à titre de « témoins » là où leur responsabilité juridique les rangeait dans la catégorie des « prévenus ».
3) Les règlements de compte. Ces derniers sont flagrants comme l’atteste le choix des boucs émissaires.
Les « affaires » qui ont suivi ce « scandale », telles Tonic et BRC, ne dérogent pas à ce schéma. Les « enquêtes de corruption » révélées par la presse en 2009/2010 sous la bannière enchantée d’une « campagne mais propres », ne dérogent pas aux règles du jeu politique algérien : menées par la police politique et non par des juges indépendants, elles ciblent quasi exclusivement un clan, celui d’un présidant finissant. Ces affaires révèlent deux enseignements : primo, la corruption politique est un mode de règlement des conflits ; secundo, la fréquence et l’ampleur des crimes économiques de ces dernières années attestent  qu’en Algérie, la corruption colonise l’Etat, s’impose aux acteurs comme norme contraignante et procède d’un système de gouvernement.

Q : Les révélations sur l’ampleur de la corruption des régimes Ben Ali et Moubarak ont fortement choqué les opinions des autres pays arabes, croyez-vous que cela préfigure une demande éthique plus précise en matière de gouvernance ?

Les mobilisations populaires que connait le monde arabe depuis décembre 2010 confortent l’approche que je poursuis visant à construire un pont conceptuel et analytique entre les institutions autoritaires et la corruption politiques. Les configurations tunisienne, égyptienne et syrienne révèlent en effet, d’une part, les liens structurels entre corruption politique et institutions autoritaires, de l’autre, la centralité qu’occupe la question de la corruption dans le discours et la dynamique de la dissidence. La corruption, qui préside à l’implémentation des programmes de développement au moins autant qu’à la distribution des ressources, génère le mal-développement et creuse les inégalités sociales, lesquels alimentent la colère et le mécontentement des exclus et des laissés pour compte. La détermination des Tunisiens, des Egyptiens, des Bahreïnis, des Syriens et des Yéménites à dénoncer les symboles à la fois de l’autoritarisme et de la corruption conforte me semble-t-il cette hypothèse de travail. La lutte contre la corruption est assurément au cœur de la demande, exprimée par les peuples révoltés, de refondation éthique du régime de gouvernement.

Q : Des dirigeants sont, aujourd’hui poursuivis par des instances internationales pour des actes qui il ya seulement 20 ans auraient relevé du « rétablissement de l’ordre », pouvons-nous imaginer venir des temps où des dirigeants seront poursuivis pour  crimes économiques  devant des juridictions  internationales ?

Il faut l’espérer même si le jeu trouble de certains gouvernements occidentaux ne plaide pas dans ce sens. Cette issue dépendra beaucoup, les dirigeants autoritaires et kleptocrates le savent mieux que quiconque, du succès des processus révolutionnaires enclenchés dans le monde arabe depuis le martyre de Bouazizi.


1 – Bio express : Mohammed Hachemaoui est spécialiste de sociologie politique. Après une licence et un magistère à l’université d’Alger, il poursuit ses études doctorales à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où il décroche un DEA et soutient sa thèse de doctorat en science politique sur le thème du clientélisme et la corruption dans le système politique algérien. Il enseigne depuis dans différentes universités et est actuellement Professeur invité à l’Université Paris 8. Ses travaux sont parus (en arabe, en français et en anglais) dans différentes revues académiques telles la Revue française de science politiqueNaqd, Politique étrangèreArab Reform bulletin, Esprit. Son ouvrage portant sur la corruption politique en Algérie est annoncé pour le premier trimestre 2012. Mohammed Hachemaoui est par ailleurs le concepteur du forum Les débats d’El Watan.
2- La corruption politique en Algérie : L’envers de l’autoritarisme Revue ESPRIT Juin 2011

La Nation ,hebdomadaire national

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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