RSS

L’homme qui aimait parler aux oiseaux par Mohamed Seghir Hamrouchi *

11 juillet 2011

Contributions

Il est de ces hommes dont le parcours singulier intimement lié à l’histoire de notre société et à celle de notre pays, est quasiment méconnu de leur vivant, parmi même leur entourage immédiat, et le souvenir de ce parcours estompé disparaîtra à jamais après leur mort.

Cela est souvent dû à leur propre comportement, où l’humilité poussée jusqu’à l’effacement a été pour eux un véritable credo, une ligne de conduite qu’ils s’étaient tracée avec lucidité et en toute sérénité.

C’est le cas de Hamrouchi Azzouz (Elhamel à l’état civil) qui a tiré sa révérence le 13 juillet 2008 à l’âge de 77ans, sur la pointe des pieds, presque en s’excusant de déranger… Il est mort Azzouz comme il a vécu, dans la discrétion et la dignité, vertus qu’il avait cultivées jusqu’à l’excès.

Le jour de l’enterrement de ce moudjahed à Constantine, dans le cortège funèbre, aux cotés des membres de la famille et de quelques voisins et amis, seule une petite poignée de ses anciens compagnons d’arme fit le déplacement. Si quelques uns parmi ces derniers ont accouru même de Skikda, d’autres que tous croyaient proches du défunt ont boudé ses funérailles et n’ont même pas présenté, après, leurs condoléances à sa famille, devoir qu’ont bien tenu à remplir des moudjahidine, résidant pourtant à Alger. Il est vrai que, de nos jours, certains évaluent l’intérêt d’assister ou non à l’enterrement d’une personne, à l’aune de son rang social, et si elle avait de l’entregent, de la qualité de ses relations. Ils n’hésitent pas alors à franchir des centaines de kilomètres pour «voir» et «se faire voir».

A la veille de l’indépendance, si Azzouz était membre de l’armée de libération nationale, responsable de la santé au niveau zonal (mintaka 1, wilaya 2), sous la direction du Dr Mohamed Toumi (actuellement professeur en cardiologie à Alger).

Mais avant de parler de sa participation à la lutte de libération, et pour mieux cerner la personnalité de cet homme, faisons une incursion rétrospective sur sa jeunesse :

Bien que né à Sidi Bzar, (rue mythique au coeur de la vieille ville sur le plan de l’activité politique, très intense, surtout à la veille du déclenchement de la lutte armée) , Azzouz se considérait comme un enfant de la rue (ex route) Bienfait (anciennement « Garn essayeh», puis avenue El Alamein, et actuellement avenue Kitouni Abdelmalek), «ould erroude bienfait» comme il se plaisait à le dire, et plus précisément au 15 impasse Mouclier. En effet, ses parents avaient déménagé en 1938 des deux pièces qu’ils occupaient à «Dar Z’moul» au 19 ex rue Bedeau (alors qu’il n’avait pas encore 8 ans), pour aller s’installer avec ses trois soeurs plus une tante, dans leur logement neuf que son père avait fait construire quelques années auparavant. Si El Mekki , natif de la rue Sidi Nemdil en 1892, et orphelin de père à l’âge de 10 ans, avait pu se faire une situation dans la confection, en fabriquant en série dans son magasin sis à la rue Sidi Bouanaba (ex-rue des Zouaves), des vêtements (traditionnels) qu’il revendait. Il avait décidé de consacrer toutes ses économies à édifier dans la «banlieue» de la ville une habitation pour ses enfants comportant toutes les commodités de l’époque. Ce qu’il fit vers 1935. Il faut noter qu’à cette période, voir un «indigène» qui n’avait aucune accointance avec l’administration française, installer des équipements modernes dans sa construction, était un privilège rarissime.

Malgré les effets néfastes de la 2ième guerre mondiale sur l’économie des ménages avec l’application du rationnement, la population «autochtone» en étant la plus grande victime, la famille de Si El Mekki El Babori dont le foyer avait été égayé par la venue au monde, en neuf ans, de trois autres enfants, tous des garçons, vivait à l’abri du besoin grâce à l’aisance financière du chef de famille.

Cette situation de confort matériel dura jusqu’à la date fatidique du 6 janvier 1948. Le père, à l’autorité morale et à la probité reconnues et appréciées de tous, décéda ce jour des suites de complications postopératoires. Ce fut la consternation. Azzouz s’était trouvé ainsi et à son corps défendant, consacré chef de famille. Il avait à peine 17 ans et était l’ainé de ses frères, âgés respectivement de 9 ans, 4 ans et demi et 1 an et demi ; quant à ses trois soeurs, elles avaient 21 ans, 14 ans et demi, et 12 ans.

Au fil des mois, la situation matérielle devenait de plus en plus précaire, et assurer le pain quotidien s’imposait comme la préoccupation prioritaire. Azzouz qui avait quitté depuis quelques années le collège technique de Bab El Kantara, en 1ière année, ainsi que ses cours d’arabe à la medersa libre, ne travaillait pas.

Bien que n’étant pas encore tout à fait sorti de l’adolescence, il prit rapidement la juste mesure de cette situation critique. Il se révéla à son entourage, à cette occasion, comme un personnage qui avait un sens aigu des responsabilités, un caractère autoritaire, et une fidélité à sa famille qui ne se démentira jamais.

Il décida alors, après concertation avec sa mère, une femme courageuse et digne, de vendre le magasin de Sidi Bouanaba ; le produit de cette vente servira en partie à subvenir aux besoins de la famille, et la plus grosse part sera utilisée à financer quelques activités commerciales.

Il choisira de se lancer dans la friperie, et également dans la confection de vêtements traditionnels que sa mère et ses soeurs se chargeront de coudre à domicile avec deux machines «Singer», héritées du père.

C’est ainsi que la maison familiale se transforma en atelier où tout le monde, petits et grands, se mit au travail, qui en triant ou raccommodant ou bien repassant les pièces de friperie, qui en actionnant les pédales des machines à coudre à longueur de journée. Quant à Azzouz, il s’absentait plusieurs jours par semaine, sillonnant la région de Constantine, pour être présent dans la plupart des villages où les souks hebdomadaires étaient les plus fréquentés. Il y installait sa «nasba», stand constitué de planches et de tréteaux, et exposait sa marchandise composée de manteaux, vestes, chemises, chaussettes…, produits de friperie, et également des vêtements traditionnels tels que sarouels et gandouras neufs. Ni la rigueur du froid en hiver dans les Aurès, comme à Chemora, ni la chaleur torride du Sud, comme à Djamâa ou Touggourt, ne le rebutaient.

Cette vie, à un rythme soutenu, dura près de trois ans. Grâce à cette mobilisation, les privations que s’était imposées par la force des choses sa famille, s’atténuèrent petit à petit, et cette dernière connut alors une condition matérielle acceptable.

Dans ce contexte relativement favorable, et pour mieux assumer son rôle de chef de famille, Azzouz prit le parti de se marier en juillet 1950. Il avait 19 ans et demi.

Ses amis les plus proches avec lesquels il était souvent en compagnie, étaient Hamrouchi Mohamed, un cousin germain connu sous le pseudonyme de «Belahchaychi» (chahid en 1958), et Djeghri Mokhtar (qui gagna les rangs de l’ALN aux frontières Est et y exerça en qualité de médecin).

Azzouz était un sportif qui pratiquait la boxe. Doté d’une grande force physique, avec ses 1m, 84 et ses 85 kg tout en muscle, il en imposait. Faux calme, il piquait des colères mémorables lorsqu’il était poussé dans ses derniers retranchements. Mais il aimait par-dessus tout la nature et les animaux. Lorsqu’il en parlait, c’était toujours avec passion. Il élevait déjà des pigeons et des canaris dès son plus jeune âge.

Pour revenir à son activité professionnelle, il devint, au cours de cette année 1950, associé à un parent, grossiste en friperie. Malgré sa modeste part dans cette association, cela ne constituait pas moins une promotion pour lui dans le métier de commerçant : au lieu de continuer à faire la chasse aux clients dans les petits villages de l’intérieur du pays, le voila en voyage à Paris pour acheter des balles de friperie, négociant les prix en vrai connaisseur.

Ce voyage ayant été couronné de succès, il gagna encore plus la confiance de son associé, son oncle El Hadj Azizi, qui lui confia la gestion, en toute indépendance, d’un magasin à Souk El Asser (ex place Négrier), place forte du commerce de la friperie, où «Indigènes» et «Israélites» se livraient une rude concurrence.

Au cours des deux dernières années de cette activité, qui dura presque quatre ans, le frère cadet prêtait main forte à Azzouz, dans la mesure des moyens que lui permettait son jeune âge. Seul de l’école primaire Aristide Briand à être affecté au lycée d’Aumale, après son succès à l’examen de 6ième (pour faire écho au livre «la brèche et le rempart» de Badr’Eddine Mili, p.195), Il venait à partir du lycée tout proche où il était élève, aider à surveiller la boutique lorsque le frère ainé n’était pas disponible, et cela dans les intervalles des cours. Pendant les vacances, sa présence était à plein temps.

Vers la fin de l’année 1953, sans doute cédant aux impulsions de son caractère trop indépendant, Azzouz décida de mettre un terme à son association. Suite à un concours qu’il passa haut la main, il suivit une formation dans la spécialité de menuiserie, dispensée dans le centre d’apprentissage situé derrière l’hôpital civil, sur la route qui mène au monument aux morts.

A l’issue de cette formation, il se ravisa quant à son avenir dans la menuiserie, et préféra reprendre les activités commerciales dans lesquelles il avait excellé. Pour cela, grâce à l’argent qu’il avait pu économiser les dernières années, il acheta un magasin toujours à Souk El Asser et se livra au commerce de friperie, cette fois pour son propre compte. Les affaires prospéraient et il commençait à confier chaque jour, comme le faisait son père, de grosses liasses de billets à sa mère pour les placer en lieu sûr. Sa famille connut enfin, à nouveau, le confort.

C’est sur ces entrefaites que s’annonçait le déclenchement de la lutte de libération.

Il est intéressant de noter que, en plus de son dévouement à sa famille, Azzouz avait un autre sujet d’intérêt qui n’était nullement antinomique avec son amour pour les bêtes ou son penchant pour le sport, bien au contraire :

Sans appartenance organique à quelque parti politique que ce soit, il était foncièrement nationaliste, influencé en cela par son oncle maternel Hannache Boudjemâa (Rabah à l’état-civil, alias «Si Ali» durant la lutte de libération, alias «Ammi» à la prison de Lambèse) et par l’ami de ce dernier, Manâa Boudjemâa. Les deux inséparables Boudjemâa («el djenane» et «el djezzar»), militants du PPA-MTLD de la première heure et membres de l’OS, avaient fait déjà de la prison en 1950 ; ils étaient une référence et un symbole, notamment pour tous les habitants du quartier Bienfait où ils résidaient. La fréquentation des frères Kitouni, Abdelmalek et El Mekki (Rabah à l’état-civil), tous les deux militants avérés mais très discrets, qui habitaient cette même maison du 15 impasse Mouclier en qualité de locataires, avait conforté ce sentiment déjà très fort.

Il faut dire qu’il subissait aussi l’ascendant d’un grand oncle Hannache Ahmed (lui aussi fripier à l’époque à Souk El Asser), membre de l’association des Oulama et ancien compagnon de Cheikh Abdelhamid Benbadis. Il inaugura sa participation dans le «nidham» en mars 1955, à l’instigation de si El Mekki Kitouni.

Relater les activités militantes à Constantine depuis cette date, et son action au sein de l’A.L.N. jusqu’à l’indépendance, serait trop long. Il ne s’agit nullement de raconter des faits d’arme, mais de parler seulement de quelques évènements significatifs.

Sa première cellule n’avait aucun rapport avec «l’organisation» locale. Il était directement en contact avec les maquis coiffés par si Abdallah (Lakhdar Bentobal). Des tenues militaires, triées à partir des balles de friperie, des médicaments, quelques munitions, les fonds des cotisations etc., étaient acheminés régulièrement vers les montagnes d’El Milia par les soins d’agents de liaison tels Benyezzar Yazid (Chahid), ainsi qu’un petit bonhomme rondouillard surnommé «sac marin» (originaire de Beni Caïd), et surtout par le dynamique Mahfoud Bennoune (la biographie exceptionnelle du regretté Mahfoud, mérite d’être écrite). Il recruta pour la circonstance des militants aguerris dont son oncle Boudjemâa , et mit à contribution depuis septembre 1955, pour les missions les moins risquées, son frère cadet qui n’avait pas encore 17 ans.

Au début de l’automne, il lui était enjoint de s’intégrer dans «l’organisation» locale. C’est ainsi qu’il fit partie d’une cellule où le seul nom qui lui était resté en mémoire, parmi ses contacts, est celui de Rabah Bouchaïr. Il avait conservé en même temps ses rapports avec Mahfoud Bennoune et les autres.

Des nombreuses péripéties qu’il connut à Constantine ou au maquis, on n’en citera que quelques unes :

L’ALN avait un besoin urgent d’infirmiers qualifiés, de préférence diplômés pour dispenser un enseignement paramédical à des jeunes moudjahidine. Azzouz repéra, parmi les connaissances qu’il avait l’habitude de rencontrer à «Chatt» au café «el Goufla», Mohamed Bouchama qui correspondait exactement au profil demandé. Il le mit dans la confidence par l’intermédiaire de si Boudjemâa, et après son assentiment, le fit conduire aussitôt au maquis, en novembre 1955. Le destin voulut que ce soit ce même Bouchama, en charge de la santé dans la région d’El Milia, qui rencontra Azzouz quelques mois plus tard au lieu dit «Mechnouâ», et l’intégra dans le service de santé de la zone nord-constantinois. Il lui apprit à faire des piqûres sur des patates, en compagnie de cheikh Belkacem Fantazi dit «Soufi». C’était en mai1956.

L’autre évènement, c’est l’enrôlement par Azzouz d’un juif répondant au prénom, ou surnom, de Rito (de son vrai nom Cohen-Adad ?) également fripier. C’était un personnage longiligne, très sympathique. Il était chargé de procurer des tenues militaires, et du renseignement le cas échéant. Il s’acquitta de sa mission dans de bonnes conditions, jusqu’au jour où il fut dénoncé. Arrêté, il écopa de deux ans de prison. (Il a été assassiné vers la fin de la guerre. Est-ce l’OAS ? Est-ce des militants zélés de la 25ième heure ? L’on ne sait. Toujours est-il que Azzouz en fut très affecté).

A la fin mars 1956, les arrestations se succédèrent, et la cellule de Azzouz était concernée. Il rejoignit alors le maquis à Djebel El Ouahch le 4 avril 1956, laissant une épouse de 21 ans enceinte ; ses deux enfants, un garçon de presque 5 ans et une fille de 1 an et demi ; sa mère, ses frères et soeurs et ses deux tantes, soit toute une famille nombreuse de nouveau sans ressources. Après un séjour de quelques dizaines de jours dans les environs de Constantine (notamment à «Mestaoua» où il se remémora les excursions qui y étaient organisées les débuts de la saison printanière, son grand oncle Sadek faisant transporter toute la grande famille par car, pour la journée. La seule nourriture «autorisée», à consommer près des lacs, c’était uniquement «el bradj» et «l’ben»), il entra clandestinement en ville et se réfugia pour un temps dans une cachette spécialement aménagée dans la maison paternelle.

A ce moment là, la grève des étudiants et lycéens fut décidée. Son frère, élève dans le secondaire au lycée d’Aumale y participa. Ce qui provoqua le courroux de Azzouz, c’était surtout les circonstances de cette participation. En effet, bien que le sachant recherché et caché à la maison, son frère cadet fit preuve d’inconscience en se joignant à un groupuscule de lycéens pour faire une marche au Coudiat ! Les services de sécurité Ies cernèrent vite, et les conduisirent juste à côté, à l’hôtel de police fraichement construit, où ils furent fichés, molestés puis admonestés, pour être relâchés par miracle, un à un, tard dans la nuit du 19 mai 1956.

Sans s’en rendre compte, le jeune lycéen apprenti révolutionnaire, avait semé la panique dans sa famille, d’autant plus qu’une semaine auparavant, précisément le 12 mai, Constantine avait vécu l’enfer après les «ratonnades» dont s’étaient rendu coupables des juifs fanatiques. Aussi avait-il échappé de justesse ce jour là, à une correction physique de la part de son frère ainé.

Après un bref séjour parmi les siens, Azzouz prit à nouveau le chemin du maquis vers les monts d’El Milia, où il rencontra Kitouni Abdelmalek, Adjali Rachid, Boudjeriou Messaoud, Bouchama Mohamed, tous tombés au champ d’honneur, ainsi que beaucoup d’autres moudjahidine tel àmmi Ahmed Belabed (Laboudi) que Dieu le préserve. Il avait été aussitôt affecté dans les services de santé de l’ALN, dans les conditions décrites plus haut.

Le 3 juillet 1956, un avis de «recherches», «DIFFUSION URGENTE N° 124/56», fut émis par la direction de la sûreté nationale en Algérie, à destination de tous les services de police et de gendarmerie d’Afrique du Nord, et aussi à la DGSN à Paris : Hamrouchi El-Hamel dit «Azzouz» y figurait en bonne place (3°), avec sa photo dans une page annexe. Pour lui et ses sept autres compagnons, il était indiqué la mention suivante «Ces individus, membres de l’organisation terroriste F.L.N. de Constantine, sont tous auteurs de divers attentats commis au Chef-lieu.».

Le 20 septembre 1956, il fut informé de la naissance d’un fils prénommé Khaled. Par retour urgent du «courrier» assuré par un agent de liaison, il ordonna de ne pas le déclarer à l’état civil car il ne reconnaissait pas l’administration française, et qu’il allait le signaler à la structure concernée de l’ALN-FLN (assemblée populaire). Les mentions marginales dans l’original de l’acte de naissance de Khaled sont témoins de cette décision.

Azzouz avait été promu en 1958 comme responsable de la santé au niveau de la zone 1 (mintaka 1, wilaya2), qui s’étend à l’Ouest jusqu’au versant Est des monts Babor, et qui englobe les villes de El-Eulma, Mila, Ferdjioua, Redjas, Taher, Jijel…, sous les ordres d’abord de Lamine Khène, et ensuite du docteur Mohamed Toumi.

De commerçant, notre homme se transforma en infirmier confirmé. S’appliquant dans les soins qu’il administrait, suivant avec sérieux les orientations du docteur Toumi et se documentant beaucoup, il surpassa les compétences d’un simple infirmier : Si Azzouz «T’bib» pratiquait désormais des amputations et maintes autres interventions délicates.

Il avait été rejoint en septembre 1958 par son épouse Hamoui Zineb (Mouni) avec son fils Khaled âgé de deux ans. Elle mènera avec son mari la vie dure de maquis jusqu’à l’indépendance. Ils eurent deux filles, nées à «Zouitna» (Ouled Askar), une en 1959, et l’autre en 1961. Malgré une présence permanente parmi les djounoud, s’exposant aux mêmes risques, elle ne bénéficia pas à la libération du pays de l’attestation de moudjahida à cause de l’opposition, en toute bonne foi, de Azzouz : autre trait de son caractère difficile, il considéra sa femme non éligible à cette qualité parce qu’elle ne gagna le maquis que pour rejoindre son conjoint !, cela en dépit de l’avis contraire et de l’insistance de nombreux compagnons d’arme, notamment la moudjahida Leïla Moussaoui.

Des sept années et trois mois (1 an, responsable dans la ville de Constantine, et 6 ans 3 mois dans les rangs de l’armée de libération) qu’il avait passé au service de son pays, il était resté à si Azzouz le souvenir indélébile d’hommes valeureux, surtout de Chouhada, dont le courage dépassait la fiction. La période des opérations « pierres précieuses» (opération Challe déclenchée à la fin de l’été 1959 en wilaya 2) était la plus rude. Le danger planait partout. Il fallait déjouer les attaques de l’ennemi, et faire preuve d’ingéniosité et aussi de témérité pour aménager des caches sûres afin d’abriter en priorité ses malades et ses blessés.

Sauf Didouche Mourad, Il avait connu et côtoyé, plus ou moins de près, tous les chefs de la zone nord-constantinois devenue wilaya 2 : Zighoud Youssef «Sidi Ahmed», Abdallah (Lakhdar) Bentobal, Ali Kafi et Salah Boubnider «Saout El-Arab». Les moudjahidine avec lesquels il s’était particulièrement lié d’amitié, et qu’il évoquait le plus, étaient Hocine Rouibah membre du comité de la wilaya, tombé au champ d’honneur en 1960 ( ancien de l’O.S., détenu politique durant les tout premiers mois qui suivirent le 1ier novembre, il a été libéré en même temps que son compagnon et ami Abane Ramdane, pour rejoindre aussitôt l’ALN chacun de son côté), et Bachir Bennacer dit «Bachir Essoufi» (ex étudiant en pharmacie, gréviste en 1956) membre du comité de la mintaka 5, tombé au champ d’honneur en 1961.

Le logement n°15 de l’impasse Mouclier, avenue Bienfait, mérite une mention spéciale. De cette seule maison, une dizaine de personnes, y habitant, avait rejoint, ou visité plus ou moins longuement, le maquis : les premiers qui avaient renforcé les rangs de l’ALN en novembre 1955 dans tout le quartier Bienfait, étaient incontestablement les frères Kitouni, Abdelmalek et El-Mekki, (les deux tombés au champ d’honneur) ; ils ont été suivis par Hamrouchi El-Hamel dit «Azzouz», le 04 Avril 1956 (décédé le 13 juillet 2008) ; ensuite, en 1958, c’était le tour de Abbas Mahmoud (décédé en 1998), de Hamoui Zineb (décédée en février 2001), et du frère cadet de Azzouz, d’être incorporés dans l’ALN. Quant à l’épouse de si Abdelmalek Kitouni, Mma Hadjira (que Dieu la garde), elle effectuait du vivant de son mari des séjours plus ou moins longs au maquis, accompagnée le plus souvent de sa fille Malika ou de son fils Hosni. Il en était de même de feue Z’hor, la femme de si El-Mekki Kitouni.

A la veille de l’indépendance, si Azzouz était donc responsable de la santé au niveau de la mintaka 1, wilaya 2. Lorsqu’on lui apprit quelques années plus tard que l’un de ses anciens adjoints, qui était sous ses ordres en qualité de responsable de la santé au niveau d’une nahia, avait usurpé son poste en se faisant signer par des responsables complaisants une reconnaissance comme étant le premier chef de la santé de la mintaka 1, à ses lieu et place, il réagit ainsi :«laissez faire… il aura plus besoin que moi de ce papier pour sa carrière» ; et il n’en avait plus reparlé !.

Quant à son frère cadet, il poursuivit son aventure militante à Constantine avec son oncle «Si Ali», avant de rejoindre le maquis. Après quelques années passées à la zone 3 (mintaka 3, w2), sous les ordres de Si Abdelmadjid Kahlerras et de si Brahim Chaïbout, avec si Lakhdar Ouzzani, il termina son parcours au sein de l’ALN comme membre du comité de la nahia 1, Mintaka 5, chargé des renseignements et liaisons, (avec Kaddour Boumeddous, chef politico-militaire et Mohamed Rouibah dit «Belmerkhi», responsable politique).

Les deux frères ne pouvaient s’empêcher d’avoir une pieuse et affectueuse pensée pour leurs cousins Hamrouchi Mohamed (zone 2), Hamrouchi Rachid dit «Rachid triciti» (zone 3), Boumaza Slimane (zone 5) et son frère Boumaza Mohamed Tahar (zone 2), tous tombés au Champ d’honneur.

En guise d’épilogue, il est intéressant de signaler que nos deux moudjahidine , après le 5 juillet 1962, n’avaient pour toute «fortune» que 200.000 Fr. (anciens) pour l’un, et 100.000 Fr. pour l’autre, sommes remises sur décision du colonel «Saout-El-Arab», en fonction du grade de chacun. En effet, le magasin de Souk El Asser avait été vendu en 1959 avec toute la marchandise qu’il contenait, par nécessité car il fallait des ressources à la famille pour vivre. En tout cas, au cours des années 1961-62, cette famille ne subsistait que grâce au maigre salaire du troisième frère âgé de 19 ans, apprenti mécanicien, et grâce aussi à l’aide d’âmes charitables.

Les frères Hamrouchi (l’un était lieutenant, et l’autre aspirant), répugnèrent à tirer profit de leur statut de responsables. Alors que beaucoup s’accaparaient de logements laissés vacants dans les conditions que chacun sait, eux préférèrent réintégrer le logement familial du 15 impasse Mouclier, pourtant dans un état de délabrement avancé, faute de maintenance. Le seul butin de guerre ramené du maquis par Si Azzouz, incorrigible ami des bêtes, était un cheval et un chien loup appelé «Rex», ayant appartenu aux militaires français, qu’il avait réussi à dresser.

Ces deux responsables durant la guerre de libération, avaient été nommés, avant la fin de la semaine de juillet 1962, par le commandement de la wilaya, respectivement dans le poste de directeur de l’hôpital de Mila pour Si Azzouz, et commissaire de police chef de la brigade de police judiciaire de Constantine pour son frère.

Après le 25 juillet, conséquence des bouleversements politiques qui secouèrent le pays, de nouveaux décideurs firent leur apparition et prirent les rênes du pouvoir localement : entre autres mesures qu’ils commirent, ils démirent les deux Hamrouchi de leur fonction, chacun dans des circonstances qui lui étaient propres.

Ainsi ces deux ex membres de l’ALN inaugurèrent leur vie civile dans l’Algérie indépendante par un chômage forcé.

Azzouz en fut profondément choqué et son enthousiasme brisé. Depuis, il mènera une vie de repli sur soi, n’acceptant que des postes subalternes pour avoir seulement un salaire. Parallèlement, Il s’investira totalement dans le travail d’une petite parcelle de terre accidentée, y pratiquant par intermittences l’élevage de quelques moutons ou vaches, ou bien l’aviculture, mais sans jamais réaliser de bénéfices, bien au contraire. En effet, ce n’était pas l’appât du gain qui le faisait «courir», mais tout simplement il vi vait cela en dilettante, pour le plaisir de satisfaire à sa passion des bêtes et de la nature, passion qui ne l’avait jamais quitté depuis l’enfance et qui constituait pour lui désormais un véritable refuge.

Ne pouvant se résigner d’être loin de ses «amis» lorsqu’il rentrait chez lui, il aménagea dans la maison familiale même une véritable ménagerie où l’on remarquait une chèvre, une gazelle, des lapins, un poulailler, des canaris, deux rossignols, un paon et même deux perroquets avec lesquels il dialoguait tout en les faisant danser, en plus d’un aquarium contenant des poissons de différentes couleurs ; c’est une partie de cette faune que découvrit Si Abdallah Bentobal avec stupéfaction lorsqu’il rendit une visite fraternelle à Si Azzouz, accompagné de deux moudjahidine de la première heure, àmmi Rabah Bouchelaghem et Driss Benyezzar.

Il revisitait aussi de temps à autre, avec un ami aussi amateur, Djebel El Ouahch au printemps, lieu où il fit ses premiers pas au maquis, cette fois pour y passer seulement une nuit dans l’unique but d’enregistrer le chant du rossignol juste avant le lever du jour !

* Ancien officier de l’ALN

Wali à la retraite

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

S'abonner

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Académie Renée Vivien |
faffoo |
little voice |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | alacroiseedesarts
| Sud
| éditer livre, agent littéra...