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MOHAMMED DIB (1920-2003, ÉCRIVAIN) Écrire, lire, comprendre

6 juillet 2011

LITTERATURE

Écrire, lire, comprendre

Dans un précédent Écrire, lire, comprendre (*), j’ai parlé des codes qui nous servent de clés pour aborder la lecture d’un texte. A l’évidence, il n’est pas de texte qui se puisse ouvrir à notre compréhension sans la clé idoine…
Sans y apparaître nommément, le désert travaille les créations algériennes, il les informe en dépit de leurs auteurs. Ce désert constitutif qui absorbe un pays, je l’ai déjà désigné, comme référence à retenir pour une lecture de nos oeuvres. A présent, j’en désigne une autre,

non moins obligée: le signe.
N’allons pas plus loin, pour reconnaître d’abord que désert et signe semblent avoir conclu un pacte dès les origines et que, depuis lors, ils agissent de connivence: le désert s’affiche en page blanche qu’une nostalgie du signe consume, et le signe à son tour s’y laisse piéger avec la conscience que, jalouse de sa blancheur, cette page l’aspirera, l’avalera en même temps qu’il s’y inscrira, ou guère longtemps après. Et plus de signes, plus d’écritures. L’unique, le grand espoir serait qu’une improbable trace en subsiste.
Mais le désert se manifeste comme perte et, par suite, comme refus de la mémoire. Et le signe, qui par vocation ne se résout pas à s’abîmer dans l’oubli, est ce qui se perd ici. L’Algérien porte le désert en lui et avec lui; il est ce désert où non seulement tout indice de remembrance s’évanouit mais où de surcroît tout nouvel élément propre à composer une mémoire échoue à s’implanter. En ne remontant qu’à 1962, année de l’indépendance, la population algérienne, dans l’intervalle, s’est renouvelée à soixante-dix pour cent: une course folle de relais qui, en plus, a lieu sans transmission de témoin. Et elle se poursuit. Cette carence de témoin, à force d’incessants viols de la mémoire, dure en fait depuis plusieurs siècles. Le désert gagne toujours. Aura-t-il le dernier mot? L’Algérien ne sait plus pour le moment qu’aller à la recherche d’atlâl (vestiges, traces). Et y court, guetté par le risque de sombrer dans le culte macabre des reliques et la régression identitaire. [...]
Il est en principe dans la nature de l’oeil de lire les signes, mais dans sa nature aussi de les exténuer, de les altérer à mesure qu’avance sa lecture. Pour autant disparaissent-ils, une fois évacués de l’horizon lisible? L’expérience montre que non, qu’ils se réfugient dans un autre espace de la perception, qui est l’ouïe. L’écoute agit en réalité comme le vrai lecteur du signe. La matrice dans laquelle s’imprime celui-ci et se donne authentiquement à voir, c’est bien l’oreille qui, en tant qu’oeil du coeur, dispose de la mémoire véridique. L’ouïe, ou le sens clairvoyant grâce à quoi le signe fait sens. Sinon pourquoi le Coran incontestable n’est-il pas, de son nom, le Livre mais la Révélation? [...] La connaissance avérée ne s’en acquiert qu’en passant par le savoir-réciter. Vous y êtes l’objet, à longueur de sourate, d’une invite: dis. Non pas: lis. On ne se fie pas à la vue, qui répond, elle, en faisant la sourde oreille. Et parce qu’il est la Récitation, le Coran n’est connu de nous que comme signe-signe, figuration symbolique de soi -, puisque l’original, sur l’essence duquel nous ne savons rien, se trouve déposé au ciel. Sacré quoiqu’il en soit, le Texte, un enfant de l’école coranique ne le trace d’ailleurs pas de sa main, comme le voudrait toute initiation bien comprise à l’écriture: il est recopié par le maître sur la tablette de l’élève qui, lui, n’a pour tâche, au milieu de camarades apprenant un autre extrait, une partition différente, que de déclamer aussi haut que possible, jusqu’à le mémoriser par l’écoute de sa propre voix. Mais à lui revient le soin de l’effacer, de restituer virginité et disponibilité à une tablette dès lors prête à recevoir le Texte, qui d’effacements en suscriptions ne cesse de se renouveler. Sauf à être lui-même la main qui gomme: ainsi procède le désert, page blanche en attente de signes.
Réduit à soi, nul doute que l’objet matériel ou abstrait ne saurait faire sens. Un tel mutisme, nous l’assimilons volontiers à de l’indifférence ou même à du défi, il nous le rend inintelligible et cela nous est intolérable. Nous nous empressons alors de le marquer d’un signe et, le premier que l’objet se voit imposer, est le nom. Il ne peut plus à partir de ce moment ne pas nous parler, ne pas nous en adresser, au moyen de son nom, un signe d’intelligence. [...] Sans nous en apercevoir, nous nous trouvons du coup en train de manipuler des signes sans objets.
Il m’importe aux écrivains algériens. Inclus dans un monde de signes, figurant eux-mêmes comme signes dans ce grand concert des signes, ils ne communiquent que par signes, pas souvent compréhensibles, et sous l’influence de l’amplitude plus ou moins augmentée ou diminuée, de la moindre oscillation.
Signes, signes moins à lire qu’à ouïr, l’oreille qui vous perçoit est notre oeil du coeur. Il est des atavismes qui font le style, et ce style fait le sujet.

* Lire le texte intégral dans La Quinzaine littéraire, n° 665, 1-15 mars 1995, pp. 7-8.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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