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01.Indépendance(s) et passation de consignes: Le règne par ou pour la rente par Mohammed Mazouzi*

30 juin 2011

Contributions

Indépendance(s) et passation de consignes: Le règne par ou pour la rente

par Mohammed Mazouzi*

1ère partie
«La lutte pour l’indépendance, c’est l’épopée ! L’indépendance acquise, c’est la tragédie.» Aimé Césaire

Le temps des prophéties et des mises en garde



A tous les désenchantés amèrement déçus par un passé qui n’a pas été à la mesure de leurs espoirs infinis. A tous ceux qui se contentent de survivre grâce à des réminiscences mythiques, on doit leur rappeler que ce passé anobli par son sublime idéal et par sa lutte pour l’indépendance n’a pas été infailliblement et intégralement une épopée tel que Aimé Césaire le voyait. Le plus souvent , c’est au sein de cette lutte et de cette épopée féériques que se mit en place le terreau de toutes les dissensions internes qui fragiliseront à tout jamais le devenir de ces pays prétendument décolonisés : Primauté du Politique sur le Militaire , rivalités entre l’Intérieur et l’extérieur et autres avatars de Luttes idéologiques fratricides à traves lesquelles l’Etat deviendra un «un fond de commerce» gangrénée par une corruption institutionnalisée. L’économiste et journaliste Ihsane EL-KADI dira que celle-ci «s’entend comme la mise aux enchères d’une parcelle de pouvoir de décision , transformation d’une position de pouvoir en marchandise , marchandisation de la décision politique , administrative et commerciale.» (1)

A l’aube de l’indépendance, nous sommes en1963, assez tôt mais néanmoins prémonitoire d’un avenir truffé d’aventurismes, lorsque Ferhat Abbas, en parlant de ce qui allait devenir, selon ses propres termes la «République des camarades» disait : «Quand on veut fonder un parti, il n’est pas question de créer une catégorie de privilégiés et de super-citoyens. Ni d’institutionnaliser une autorité parallèle», il décrira ces nouveaux commis de l’Etat comme étant «des cadres budgétivores et profiteurs qui se désintéressent complètement du sort des masses» auxquelles, «ils imposent silence et mépris en faisant peser sur elles la menace» Ce sont «de nouveaux caïds» dira-t-il. La majorité des prophéties qui ponctuaient son discours finiront par se réaliser dans les délais les plus courts, il nous prédisait : «Un régime policier qui arrivera à brève échéance si nous n’y prenons garde … Un régime qui fabriquera des robots, des opportunistes et des courtisans».

Cinquante années après ces indépendances consacrées par un cocktail d’euphorie, de chimères, de scepticisme et de terribles appréhensions, le monde arabe las de mentir et de sévir explose.

Le constat que tout le monde fera à propos de ces régimes, dénoncés et abandonnées mêmes par leurs protecteurs et anciens seigneurs du Nord qui ont conforté leurs folies, sera partout irrévocablement identique : Un régime militaire, autocrate, policier et répressif qui a servi toutes causes et intérêts sauf ceux des peuples.

«La sécuritocratie caractérise bien ces régimes. Les insurrections dans la région révèlent, pays après pays, l’état de déliquescence des institutions politiques. Pour la plupart, ce sont des Etats objectivement en faillite que les armées sont amenées à sauver.» (2)

N’en déplaise à feu Ferhat Abbas, notre régime n’aura été dans l’immédiat ni précaire ni corrodé par ses propres pratiques, bien au contraire, contre vents et marées, celui-ci allait jouir d’une pérennité surprenante.

En analysant des traditions politiques éculées (qui auraient dû laisser place à une nouvelle forme de gouvernance plus éclairée) William.B.QUANDT, qui n’est plus à présenter pour les politologues ou historiens algériens , avait dans son ouvrage sur le processus de formation de l’élite politique algérienne (1954/1968) (3) énuméré certaines spécificités (tares ou qualités) qui caractériseront l’embryogénèse de ce que sera plus tard le Pouvoir algérien. On pourra déceler dans son étude des phénomènes propres à toutes les révolutions qui expliquent sans doute les prévisibles configurations politiques ultérieures. L’auteur fera référence à «L’Extrême instabilité de l’élite politique algérienne durant et même après la lutte de libération nationale. Une élite composée de nombreux «clans, factions et cliques». Il abordera aussi les avatars d’une «Révolution qui n’aurait pas seulement perpétué les antagonismes anciens mais aussi crée de nouvelles sources de tension au sein de l’élite».

Mais au-delà de ce qui pourrait apparaître dans ces essais d’anthropologie politique comme des redondances, un phénomène assez étrange relevé par l’auteur pourrait nous permettre d’une part , de faire la corrélation ( à défaut d’y gloser doctement) entre la genèse de ce pouvoir et la pérennité du régime politique algérien jusqu’à ce jour mais aussi et surtout de relever dans ce présent toujours conflictuel les raisons de la reconduction des échecs qui sont notamment sous-tendus par ces compromis collusoires qui ont toujours préexisté au sein du pouvoir lui-même et qui, par une réaction en chaîne, pervertiront la société toute entière. William.B.QUANDT, surpris par la résultante de ces violents antagonismes politiques d’antan, rapportera précisément à ce sujet que «le jeu de toutes ces tensions politiques et de leurs tentatives de solution se solde par une cohésion, une stabilité accrues de l’élite politique, plutôt que par une quelconque désintégration.» Ainsi cette troisième remarque qui sera la plus pertinente nous amènera à y déceler déjà dans cette matrice du Pouvoir algérien les prodromes qui feront de notre pays ce que je qualifierai d’une «Algérie de tous les contrastes». Cet instrument politique amoral dont nous nous sommes dotés et qui consiste à contourner, dépasser ou résorber les conflits par des traités pragmatiques tacites et spécieux anéantit tout espoir de véritable changement. Il me semble aujourd’hui qu’il est aisé de se rendre compte que c’est quasiment le même schéma qui est reconduit depuis l’indépendance, considéré comme étant le seul modèle politique et social qui convienne à nos humeurs, un étrange consensus que la société algérienne a adopté. Tout le monde est conscient que d’une manière ou d’une autre, chacun aura son heure de gloire et pourra saisir l’opportunité d’investir cette pyramide de prédations à condition d’inhiber ses spécificités politiques, idéologiques ou morales pour se fondre dans un magma politique qui prendra en compte et résorbera non seulement «les équilibres régionaux» mais gérera un patchwork d’aspirations politiques et sociales insatiables car constamment inégalitaires. Il y a lieu d’apprécier dans cet engrenage démocratisé une forme de mobilité sociale permanente qui se traduira par un extraordinaire dispatching de richesses et de privilèges, un moyen de préserver une forme apparente de stabilité politique et de progrès social.

En 1999, à son arrivée au pouvoir, abasourdi par le piteux état dans le quel se vautrait nos institutions, le président Abdelaziz Bouteflika, lors d’une conférence de presse à Rimini(Italie) affirmera sans ambages : «Depuis que je suis au pouvoir, je suis arrivé à la conclusion que l’Etat algérien était bien pourri.» , il rajouta : «Je ne connais pas de pays au monde où la crise morale a débouché» sur un si grand nombre de perversités et où l’Etat national a , à ce point vacillé.» L’Etat réussira à éviter pour une énième fois cette «désintégration» évoquée par W.B.Quandt, mais aucune leçon ne sera tirée de ces infantilismes archaïques hormis l’installation d’un régime ultra sécuritaire et un état d’urgence qui s’installera dans le temps et finira par devenir une norme. Néanmoins cette corruption et cette gabegie qui furent les causes de cette tragédie atteindront des cimes inimaginables. Le pays allait connaître de nouveau le règne du clientélisme, du népotisme, du tribalisme, de la gabegie et autres formes de déviances politiques et sociales encouragées par des institutions impuissantes, laxistes et très avisées. Lorsque le Pouvoir ne jubilait pas, il restait pantois devant ce climat d’anomie et de festin pantagruélique auxquels prenaient part d’anciens convives parmi les apparatchiks et de nouveaux convertis à ces noubas hérétiques. «Pour se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, ils ont élaboré une corruption institutionnalisé afin de distribuer la rente à des éléments protecteurs et des centres de pouvoir qui les aident à réprimer et à museler la vie publique.» (4)

Cette politique maison du «Laisser faire, laisser aller» au nom d’une paix et prospérité précaires, ces mœurs étranges qui nous donnaient une impression d’un déjà vu considérablement amplifié ne constituaient ni un outrage ni un péril. Les seules pudibonderies et la seule éthique vis-à-vis de lesquelles l’Etat restait intransigeant demeuraient les sacrosaintes notions de sa sécurité et de sa pérennité. Et c’est ce en quoi l’Etat avait toujours excellé : Le culte de l’Interdit.

Nous assisterons à la mise en place de pratiques plus ou moins controversées où coexistait un désir patent de réformes avec des reflexes archaïques minés par une politique autoritariste qui prônait et instaurait au sein du sérail et au-delà des sphères déconcentrées de l’Etat l’uniformisation des opinions et une allégeance servile qui ne pouvaient générer que flagornerie destructrice.

Tout le monde trouvait son compte dans ce «Zaouadj El-Moutaâ»

Près d’un demi siècle après l’Indépendance, L’ancien chef du gouvernement Ahmed Benbitour ne manquera pas comme tout citoyen lambda de relever cet extraordinaire paradoxe et dilemme, il dira : «Je ne crois pas à l’efficacité des partis politiques aujourd’hui, car ils se sont inscrits dans la logique du système. Leur fonctionnement n’est pas du tout démocratique, ils ont fini par reproduire les mêmes méthodes que celle du régime.»(5). Rien d’étonnant car en effet, tous ces microcosmes (partis politiques, syndicats, associations, intellectuelles cooptés) satellisés autour de ce genre de régime rentier et patrimonialiste ne peuvent subsister qu’en qualité de forces vassales et parasitaires qui finiront par user des mêmes moyens et se contenter des mêmes aspirations que celles du Pouvoir qui les aurait adoubées : Durer dans la jouissance. C’est en cela que l’Algérie se distingue des autres pays arabes et africains , à défaut de partager le pouvoir et corrélativement à une démocratisation de la corruption , l’Etat a mis en place un système poreux qui permet à une grande majorité de la population par milles expédients et entourloupes , l’accès à des richesses , des privilèges , des opportunités ou tout simplement des droits légitimes qu’on n’aurait jamais pu voir nulle part ailleurs, dans le monde arabe ou parmi les pays africains.

L’Algérie de tous les contrastes

Grace à la magie de la rente et à son pouvoir fédérateur, l’Etat a réussi à entamer simultanément deux processus d’essence antinomiques. D’une part, Le progrès et le développement en y injectant des investissements colossaux et d’autre part la régression par la perpétuation d’un style de gouvernance qui capotera la majorité des politiques nationales. S’il faut avoir l’honnêteté de reconnaitre qu’une volonté sincère, de considérables efforts et des budgets colossaux ont été déployés dans d’immenses chantiers de réformes plus ou moins contestés, il n’échappera à personne que toutes ces politiques décidées en amont portaient déjà en elles mêmes potentiellement les germes d’une inéluctable faillite, et cela pour des raisons évidentes liées à ces machiavéliques calculs politiciens. En effet, l’Etat avait pour ses propres raisons supprimé ou freiné l’émergence de structures ad hoc censées garantir la transparence et la probité, sévir contre toutes les formes de débordements et enfin assurer l’efficience et l’aboutissement de toutes les volontés politiques que le pays ambitionnait de mettre en œuvre.

On ne peut pas patauger dans autant d’opulence financière sans sombrer dans la dépravation politique et économique après avoir préalablement commis le sacrilège de retrancher de la république ses mécanismes fondamentaux de contrôle, de régulation, de moralisation et de coercition :( Inféodation de la Justice. Gel des prérogatives du parlement en matière de transparence budgétaire et autres domaines d’intervention relatives à des problèmes cruciaux sinon à des sujets stratégiques. Mise en hibernation de la Cour des Comptes- Immobilisme de l’I.G.F. – Musèlement de la Presse-Caporalisation des associations et des syndicats…) En persistant à nier le caractère indissociable et décadent de ce mariage contre nature que l’Etat lui-même avait crée et dont il ne pouvait se défaire. Notre pays a été une contrée bizarre ou tout coexistait, la morale et la licence, le droit et l’injustice, l’espérance et le désespoir. Notre mère nourricière, ce diabolique enjeu de toutes les guerres internes, la SONATRACH a été pendant de longues décennies l’objet d’une gestion digne des confréries secrètes.

«Le secteur pétrolier et les revenus qui en découlent jouent un rôle central dans l’état des relations entre les clans et les groupes d’intérêts qui composent le régime et entre ce dernier et la société. Au nom d’un principe de souveraineté à géométrie variable, la rente pétrolière est gérée de manière systématiquement opaque, opacité qui permet d’assurer une redistribution inégale de la rente entre la société en général et les composantes du pouvoir.»(6)

Il aurait fallu l’immixtion in extremis de la DRS pour que le peuple algérien sorte de sa torpeur et découvre que la République avait depuis toujours précieusement rangé dans son placard à ballai les seules institutions (Parlement, Cour des comptes, I.G.F…) habilités à préserver le patrimoine de la Nation de la rapine de l’Etat. On se mettra alors à ergoter sur une utopique transparence budgétaire fondamentalement consubstantielle aux autres pouvoirs qui étoffe l’édifice institutionnel d’une véritable République plus authentique et plus noble que cette «République des camarades» dont parlait Ferhat Abbas. Pour des questions qui mettaient en péril les fondements même de l’Etat et l’avenir de la Nation, et pendant qu’on s’adonnait aux razzias et aux pillages, le Parlement, la Cour des comptes et l’I.G.F jouaient malgré eux à la marelle.

«Le secteur pétrolier a constamment échappé à un contrôle extérieur au premier cercle du régime…même les représentations politiques mises en place par le régime ne sont pas autorisées à demander des comptes sur la gestion de SONATRACH» (7). En 2008, L’ONG Transparency International classera notre poule aux œufs d’or parmi les sociétés les plus opaques. Quant au phénomène de la corruption, c’est devenu un sujet de fierté et d’identité nationale. Pendant plusieurs années successives, L’indice de perception de la corruption (IPC) dont cette même ONG se sert pour évaluer la salubrité morale des Etats nichera notre pays parmi les plus corrompus au monde. Bien avant ces révélations autour de la SONATRACH, le pays barbotera béatement dans une fange de scandales financiers les uns plus rocambolesques que les autres. (Khalifa Banque-BCIA-BNA-Poste-CNEP-Transfert illicite de devises-Affaire de l’Autoroute- du Thon…) Tout ce qui est à prendre sera avec une désinvolture et une sérénité inouïes défalqué du patrimoine du peuple. Dans des conditions pareilles, il serait incorrect de définir ces biens spoliés comme étant «les Biens de l’Etat ou de la Nation», car ces deux concepts ne semblent pas représenter des valeurs fondamentales et sacrées pour cette racaille qui a été mandatée pour incarner les seules institutions auxquelles il ne fallait pas toucher. Concomitamment à ce dépeçage primitif des richesses nationales, cette «marchandisation de la décision politique» citée par Ihsane EL-KADI, ne manquera pas évidemment de se mettre au service des groupes d’influence monopolistiques (Barons – Importateurs et Industriels privilégiés. Passation de marchés contraires aux intérêts du pays…). Ce qui créera un climat de concurrence terriblement déloyal et installera une défiance définitive en démotivant tout esprit d’entreprise et d’investissement national d’où qu’il eut pu émerger et qui aurait enfin constitué cette opportunité tant espérée d’un véritable essor économique tributaire du génie humain et des forces créatrices et entrepreneuriales nationales. Un pays nouveau débarrassé de la malédiction de ces rentes pétrolières qui, dieu soit loué, nous ont permis jusqu’à présent de survivre.

Celui qui sème le vent récolte la tempête. Un boomerang revient toujours sur la gueule de celui qui le lance.

Il faut reconnaître qu’il est quand même assez triste et tragique de constater que toutes les dynamiques offensives d’ajustement ou de réaménagement législatif et juridique que l’Etat ensemence n’ont pas été uniquement motivé par le souci de modernisation, de progrès ou d’adaptation aux exigences d’une mondialisation qui tend à standardiser les politiques économiques et financières mais aussi par une tentative désespérée et urgente de contrecarrer des pratiques sociales et économiques criminelles qui n’ont pu se naturaliser au sein de notre écosystème politico-social que grâce à toutes ces complaisances que l’Etat lui-même avait préalablement et sur le long terme instrumentalisées.

Bien que toutes ces dynamiques soient louables, et comme si Dieu voulait nous punir d’avoir trop voulu jouer aux apprentis sorciers, il s’avère parfois qu’en dépit de notre bonne volonté nous passons notre temps à faire la navette entre charybde et Scylla.

Devant l’explosion de la facture d’importations parrainée par des maitres de l’opacité et de la fraude, l’Etat enclenche le Credoc qui n’est ni anachronique ni incongru, néanmoins, au regard de nos spécificités nationales, il semble que cette mesure est venue trop tard car les négociants qui tiennent notre pays entre leurs mains se sont habitués au troc qui permet à lui seul à notre société une cadence de ravitaillement salutaire et surtout une paix sociale.

Devant l’immense anarchie et la corruption qui régnaient dans ces ports et aéroports qui nous permettent de survivre, L’Etat crée des Sociétés d’Inspection avant Expédition(SIE), on le soupçonne aussitôt de vouloir privatiser les douanes, d’amenuiser une souveraineté nationale déjà compromise par les nationaux eux-mêmes et d’obérer le pays par des dépenses onéreuses et superfétatoires. Véritable choix cornélien, que faut-il donc faire ? Laisser les Algériens ruiner leur pays ou sous-traiter la sécurité et la probité en dépensant davantage ?

Devant l’ampleur des dégâts économiques et sociaux que les représentants de l’Etat font subir à la nation et au peuple, l’Etat réagit en décembre 2009 par sa fameuse directive n°3 et promet enfin de doter la nation d’instruments qui auraient dû exister depuis toujours «La création d’un office central de la répression de la corruption, dynamisation de la Cour des comptes, de l’inspection générale des finances (IGF) et de la Banque d’Algérie, révision du code des marchés publics»

Suite à cela, et bien évidemment toujours dans le but d’instaurer davantage de transparences dans la dépense publique et renforcer la lutte contre la corruption, autrement dit empêcher l’Etat de se voler lui-même, Le pays révise son Code des marchés publics dont tout le monde dénonçait l’obsolescence. L’ère du gré à gré connaitra peut être enfin une période d’abstinence, hormis bien sûr vis à vis de ces pseudo situations crucialement urgentes. Avec ce nouveau dispositif, L’appareil productif national pourra enfin caresser l’espoir de rentrer dans les grâces de nos omnipotents seigneurs de l’adjudication. D’autres dispositions, ciblant comme toujours ces niches de prévarications dont notre système économique regorgent, se proposeront de freiner ces ardeurs trop souvent délictueuses qui consistent à recourir aux bureaux d’études étrangers pour n’importe quelle broutille.

Enfin, toute une batterie de guerre sera mise en branle avec une multiplication d’instances de vigilance et de contrôle (3 commissions pour le Code des marchés publics, une CNED (Caisse nationale d’équipement et de développement), une IGF ragaillardi, des contrôleurs financiers omniprésents…Bref ! Que de luttes et d’espoirs ! Pour nous protéger contre nous-mêmes.

L’Etat mènera une guerre sur plusieurs fronts, empêcher d’abord les commis qu’il aura désigné de créer de véritables maffias administratives et économiques , ensuite créer de l’ordre , de la justice et de l’équité à l’intérieur d’une économie otage de mœurs immorales. L’Etat veillera aussi à empêcher que l’investissement étranger ne convoite les innombrables opportunités qu’offre le marché algérien sans aucunes contreparties fructueuses pour le pays et surtout au détriment de l’appareil productif local et national.

Toutes ces fléaux énumérés contre lesquels l’Etat part en guerre afin d’empêcher que ses propres enfants ne bradent et dépècent leur pays. Toute cette transparence qui faisait défaut et encourageait nos nationaux à dilapider les biens du peuple. Toute cette démocratie participative que seuls les Partis politiques et une société civile auraient pu promouvoir et qui n’a jamais pu éclore depuis l’indépendance. Tout cet incommensurable gâchis, à qui peut-on l’imputer ? À la providence, à la malchance ou à l’Etat?

Je ne voudrais pas revenir sur ce bilan désastreux des années 1990 où l’Ensemble des cadres gestionnaires des plus prestigieuses sociétés nationales furent envoyés en prison. Un passé souillé par la mauvaise gestion, les malversations et la dilapidation effrénée des deniers et biens de l’Etat. On pensait avoir enterré le règne de la gabegie et de la corruption par le démantèlement hâtif et expéditif de ces entreprises budgétivores et scélérates ainsi que la privatisation de celles-ci et le désengagement de l’Etat. Hélas d’autres réseaux et sphères maffieuses allaient prendre le relais en investissant les autres rouages d’une bureaucrate détentrice d’un pouvoir de commercialisation d’opportunités d’enrichissements indus. L’avènement de l’import/import, les marchés publics, le système bancaire, les grands projets de l’Etat (B.T.P, AutoRoute, PNDA, GCA, Pêches, Energie et Mines, bref à travers tout les secteurs où les deniers de l’Etat en monnaie nationale ou en devises constituaient une opportunité de profits assurés pour nos institutions véreuses.

Je ne citerai pas les centaines d’élus et autres délinquants en col blanc envoyés en prison comme de vulgaires chenapans pour avoir trahi la confiance de l’Etat et celle du peuple.

Est-il possible de tourner une page sur un passé aussi délétère pour le peuple mais oh combien voluptueux pour nos gérants !

D’un colonialisme à l’autre

Les nationalismes et pouvoirs d’antan avaient besoin de mythes, de gloires, de totem et de héros légendaires pour asseoir leur pouvoir et distraire les foules. Les sociétés de demain tendent à évoluer vers d’autres archétypes idéologiques et ingénieries politiques. La seule problématique devient le futur. Le seul héroïsme c’est comment arriver à le maitriser au sein de cette impitoyable mondialisation où chaque décennie de nouvelles puissances émergentes se positionnent sur ce Souk mondial pour se disputer des ressources énergétiques et alimentaires raréfiées.

Ces anciennes colonies que nous avons été ont certes longuement et terriblement souffert de l’abjecte et sournoise domination d’un colonialisme auquel on s’évertue aujourd’hui à soutirer des repentances illusoires au sujet desquelles les dirigeants de ces empires demeurent inflexibles. Néanmoins toute cette misère indescriptible et ces souffrances innommables n’ont pas contribué à prémunir nos peuples d’un mal plus sournois mais cette fois-ci bien autochtone, local, national. L’Histoire est terrible et grotesque. Terrible parce qu’évidemment ces empires que nous fustigeons n’ont jamais dérogé depuis près de cinq siècles à cette idéologie du profit. Même après la période de décolonisation qui ne fut d’ailleurs que tartufferie et depuis lors, pendant plus d’un demi siècle, optant pour de nouvelles méthodes, ces anciens empires n’ont jamais cessé de spolier, comploter, diviser et alimenter des guerres civiles et ethniques d’un autre âge, sporadiques et intermittentes peut-être néanmoins aussi désastreuses que des siècles de colonialisme.

Grotesque cette Histoire, car ces propres mouvements de libération qui ont férocement combattu et tant fustigé leurs dominateurs ont eux-mêmes succédé à leurs anciens maîtres leur empruntant le temps d’un règne indéboulonnable, certaines pratiques aussi abjectes et inhumaines. Il faut se résoudre à croire que le Mal absolu ne se niche pas forcément là où on a envie qu’il soit. Les dichotomies rassurantes dont s’était accommodé notre esprit pour caser toujours à priori les choses et leurs contraires, le bien et le mal, le licite et l’irrationnel…relève tout bonnement de ce système de préjugés tenaces et mythes qui ont toujours squatté l’esprit humain. Le Mal se promène allégrement partout et se contrefiche éperdument de ces prétendus liens de paternité, d’ethnie, de religion…L’Ennemi n’est pas forcément l’autre. Votre compatriote, votre coreligionnaire, votre progéniture, vos édiles, vos élus peuvent l’être d’avantage.

Le bilan catastrophique fait par cette misérable Afrique décolonisée après cinquante années de prétendue indépendance. Le printemps arabe fait d’humiliation et d’espoir , d’immolations , d’auto-ratonnades généralisées et de présidents chenapans bannis pour aller rendre l’âme dans la honte et la disgrâce, sonnent le glas de ce mythe de la caverne cher à Platon : Les Monstres ne sont forcément pas à l’extérieur.

Le colonialisme, a indubitablement utilisé toutes les méthodes inhumaines et abjectes pour détrousser et décimer le peuple algérien. Il s’est assidument et méticuleusement attelé à mettre sous séquestre des patrimoines matériels inestimables, à spolier des terres, à exproprier, déraciner et néantiser une paysannerie entière qui faisait l’identité d’un peuple, il a cantonné, déporté, exilé, torturé en masse. Néanmoins il a aussi mis en valeur des terres et crée des richesses agricoles indéniables, évidemment pour son propre compte et au détriment du Peuple et de la Nation algérienne. Cela n’avait absolument rien de positif pour nous hormis lorsque les colons évacuèrent nos territoires mais c’était crier victoire trop tôt car une nouvelle razzia aller commencer, cette fois ci très positive pour certains. Des dividendes post mortem du colonialisme.

On peut dire que libérateurs/détrousseurs n’ont fait que récupérer leurs biens sans oublier de préciser que c’étaient les biens du peuple. Une fois ce colon spoliateur chassé de nos prairies et de nos vallées, mon frère libérateur s’est mis avec une ardeur hors du commun à dilapider le foncier agricole et notamment la Mitidja, il s’est mis à bétonner des terres fertiles et inaliénables en y incrustant pèle mêle usines, pavillons, appartements de haut standing, cités dortoirs où régnera désormais tous les maux de la terre : promiscuité, oisiveté, déchéance et révolte en gestation. Il s’est mis aussi à piller toutes les richesses de la nation et à placer son butin dans les banques du colonialisme auquel il quémande parfois la citoyenneté qui lui servira de refuge peut être un jour lorsque le pays sera à feu et à sang. Il s’est mis aussi à asservir son frère et à lui refuser certains de ses droits (civils et politiques, économiques, sociaux et culturels)

«Nous voici donc en 2010, cinquante ans après la décolonisation. Y a-t-il vraiment quoi que ce soit à commémorer ou faut-il au contraire tout reprendre ? Restauration autoritaire par-ci, multipartisme administratif par là ; ailleurs, maigres avancées au demeurant réversibles ; et, à peu près partout, niveaux très élevés de violence sociale, voire situations d’enkystement, de conflit larvé ou de guerre ouverte, sur fond d’une économie d’extraction qui, dans le droit fil du logique mercantiliste coloniale, continue de faire la part belle à la prédation. Voilà, à quelques exceptions près, le paysage d’ensemble. Dans la plupart des cas, les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont toujours à la merci de satrapes dont l’unique objectif est de rester au pouvoir à vie» (8)

Tel était globalement le bilan unanime qui a été dressé au sujet d’une gouvernance africaine désastreuse, un schéma type auquel tous les régimes arabes s’identifiaient. Ce mea-culpa continental a eu lieu avant la révolte des pays arabes. Bien évidemment, s’il n’a ya pas lieu de comparer les exactions commises par l’empire colonial (génocides, esclavage, travaux forcés, torture, guère civiles interethniques…) Il n’en demeure pas moins que nous avons non seulement sciemment négligé, marginalisé, exclu des pans entiers de nos sociétés en les dépouillant de leurs droits fondamentaux ; mais pire encore nous avons, par des politiques de pillage de nos propres richesses, de razzias et de gouvernance irresponsable, hypothéqué la sécurité alimentaire et énergétique ainsi que la prospérité et le développement des générations futures.

A suivre

*Université-Mostagnem

Notes de renvoi :

(1) Ihsane EL-KADI «Corruption et stratification sociale en Algérie «Revue NAQD N°25, Automne/Hiver 2008

(2) Le Monde Diplomatique, Mars 2011 «Les armées, le peuple et les autocrates» S.Kawakibi et B.Kodmani

(3)W.B.Quandt , «The Algerian Political system». – These, Massachusetts Institute of Technology, June 1968

(4) Journal El-Watan du 16/02/2011 «Les régimes arabes ont passé des années à spolier leurs pays»

Analyse de Salam Kawakibi , Directeur de recherche à Arab Reform Initiative. Propos recueillis par le journaliste Hacen Ouali

(5)Journal El-Watan du Samedi 04 Septembre 2010

(6)-(7) Omar BENDERRA, «Pétrole et Pouvoir en Algérie. Les avatars de la gestion de la rente. «CONFLUENCES Méditerranée- Numéro 53 ? Printemps 2005

(8) Courrier International du 01.04.2010, Achille Mbembe (Essayiste camerounais, auteur de plusieurs ouvrages sur la postcolonie, est professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, en Afrique du Sud. Il enseigne également à l’université Duke, aux Etats-Unis.)

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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