Culture : KAÏD AHMED, HOMME D’ÉTAT, DE KAMEL BOUCHAMA
L’hommage à un authentique dirigeant
Il y a 33 ans, le 5 mars 1978, disparaissait Kaïd Ahmed, l’un des acteurs politiques les plus en vue de l’Algérie post-indépendance. Le personnage avait occupé de hautes fonctions au sommet du pouvoir, mais sa présence semblait détonner parmi les dirigeants de l’époque.
Car cet homme à la forte personnalité, très actif, toujours en mouvement, était connu pour ses talents oratoires, son langage truculent et la qualité de ses analyses. Il était à la fois action et verbe. Kaïd Ahmed ne laissait personne indifférent. Tombé en disgrâce par la suite et devenu un opposant au régime de Boumediene, il fut décrié et frappé d’ostracisme y compris après sa mort. Depuis, son nom a été effacé délibérément de la mémoire collective, les ingrats et les nains politiques ne pouvant souffrir qu’un homme d’une telle envergure leur fasse de l’ombre. Alors, qui se souvient aujourd’hui de Kaïd Ahmed ? En quoi est-il si différent des autres dirigeants des années soixante et soixante-dix ? Les jeunes générations n’en ont peut-être même jamais entendu parler. Parce que, bien sûr, personne ne leur a raconté le personnage. Ni dans les livres et les manuels ni même dans les médias. Les autres — les compagnons de route et tous ceux qui l’avaient côtoyé — semblent, eux, oublieux ou frappés d’amnésie. Et pourtant, évoquer Kaïd Ahmed peut aider à écrire l’histoire et se la réapproprier. Pour mieux comprendre le présent et se projeter dans l’avenir. Le livre de Kamel Bouchama (qui rappelle avoir été à l’école de Kaïd Ahmed) est venu heureusement réparer cette injustice. Façon de mettre en échec l’omerta et faire réapparaître le personnage en pleine lumière. Il s’agit de rétablir la vérité, de réhabiliter celui qui fut parmi «les véritables et authentiques dirigeants de la Révolution». Un hommage et un devoir de mémoire qui sont tout à l’honneur de l’auteur. Kamel Bouchama est donc allé «au charbon» (sic) pour voir enfin son ouvrage achevé après «de nombreuses années de recherche et de réflexion». Le résultat de ce travail, un livre passionnant qui raconte un homme au destin peu ordinaire. Et l’auteur de souligner à ce titre : «Oui, avec Kaïd Ahmed, que je remémore dans cet écrit, je voudrai, tout simplement, m’adresser au plus grand nombre de jeunes pour leur raconter, tout en rappelant également aux moins jeunes qui ont eu cette piètre souvenance, qu’avant ces temps moroses et ce climat délétère où nous n’avons pas l’impression d’être gouvernés comme il se doit, il existait quand même des Hommes, des vrais, qui ont brandi l’arme du propos sincère et honnête ; bref, qui ont eu l’audace de recourir à l’opposition, la vraie…» Et c’est ainsi que Kamel Bouchama nous plonge dans le passé pour nous faire revisiter le parcours de celui qui fut un véritable homme d’Etat et qui avait contribué à écrire parmi les pages les plus glorieuses de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Au fil du récit, en une dizaine de chapitres, nous découvrons les multiples facettes du personnage : le militant et patriote sincère depuis son jeune âge, l’intellectuel passionné d’écriture, l’homme de réflexion et d’action, le tribun accompli et excellent communicateur, le visionnaire, le bourreau de travail, le diplomate… Surtout, Kaïd Ahmed se distinguait par ses qualités humaines. Il avait la sagesse du terroir, le sens de la justice sociale. Son caractère et son tempérament le rendaient attachant (sauf pour ceux qu’il dérangeait). Toujours égal à lui-même, il était en effet très critique, courageux dans ses opinions, franc, expansif, chaleureux, passionné et honnête. Un extraverti que les «acteurs masqués et bien taciturnes», les apprentis sorciers du régime ne pouvaient voir d’un bon œil. Circonstance aggravante, Kaïd Ahmed produit des idées, est en avance sur son temps (le mémorandum qu’il avait envoyé aux membres du Conseil de la révolution, en 1972, et qui figure en annexe dans cet ouvrage est très illustratif à ce sujet). Devenu gênant, l’empêcheur de tourner en rond n’avait jamais admis, du reste, «que son pays, malgré les moyens conséquents qu’il recelait, vive la désuétude créée par ceux qui ne pouvaient faire sourire notre peuple. Il était ainsi fait, celui qu’on a “répudié“…, il ne répondait aucunement à leur cahier des charges, tout simplement !» Kaïd Ahmed indisposait par ses positions courageuses, son franc-parler, lui qui dénonçait le zaïmisme, la corruption, l’aplaventrisme, l’affairisme, l’incompétence… 1972 est l’année de son désaccord total avec le président Boumediene dont il ne veut plus cautionner la politique. Après le clash, c’est l’exil forcé. Désormais, Kaïd Ahmed se bat dans la vraie opposition cette fois. Hélas ! son cœur finit par le lâcher. Il meurt à Rabat, terrassé par une crise cardiaque. L’enfant du Sersou avait 56 ans. Toute sa vie, Kaïd Ahmed était resté un patriote. Il était fidèle aux idéaux du 1er Novembre 1954, et donc «avançait en homme seul» vu la nature des deux régimes qui se sont succédé après l’indépendance. Aujourd’hui, il est temps que l’Algérie réhabilite l’homme d’Etat et lui rende un hommage des plus solennels, souligne Kamel Bouchama. Pour l’auteur, il est urgent de rétablir les gens dans leur dignité et que justice leur soit rendue.
Hocine T.
Kamel Bouchama Kaïd Ahmed, homme d’Etat éditions Juba 2011, 514 pages
Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/06/23/article.php?sid=119010&cid=16






23 juin 2011
EPHEMERIDES