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Hommes et femmes d’Algérie Fadhma n’Soumer Par M. A. Haddadou

21 juin 2011

1.Extraits

Coutumes & Traditions
Hommes et femmes d’Algérie Fadhma n’Soumer  Par M. A. Haddadou

Parmi les résistants à la conquête française figure une femme en la personne de Lalla Fadhma N’Soumeur, qui s’est opposée à l’entrée des conquérants en Kabylie. Soumeur est aujourd’hui un petit village perdu dans le Djurdjura, mais il a été, au XIXe siècle, l’un des hauts lieux de la résistance nationale à l’invasion

et à l’occupation coloniales. Ses maisons, ses ruelles tortueuses, ses rochers et ses fontaines résonnent encore du bruit des balles et des cris des héros et des héroïnes tombés pour la liberté… C’est à Ouerdja, dans les environs de Soumeur, dans une maison qu’on dit encore debout, qu’est née celle qui va incarner la résistance à l’envahisseur : Fadhma… Il n’y avait pas encore à l’époque d’état civil, c’est pourquoi la date supposée de sa naissance, 1830, est présumée. Présumée mais symbolique puisque 1830 est l’année de la prise d’Alger par les Français, prise qui devait préluder de l’occupation du pays… Fadhma est d’origine maraboutique, c’est-à-dire que sa famille appartient à la caste des religieux qui, en Kabylie, gérait, à cette époque, le sacré et ce qui en dépendait : religion, instructions, affaires personnelles, telles que le mariage, le divorce, les successions étaient du ressort de cette famille qui, en milieu berbérophone, avait le privilège d’avoir une instruction en arabe.

Le père de la future héroïne, Sidi Ahmed Mohammed, était un savant, versé dans les sciences religieuses. Il dirigeait également une école coranique, affiliée à la confrérie rahmania, de sidi M’hamed El-Bechtouli, du Hamma d’Alger. Il était respecté de tous et on venait de loin pour l’écouter et lui demander conseil. La jeune fille a dû être influencée par le climat de piété qui régnait dans la maison. En tout cas, devenue grande, elle se laissera aller à la méditation et au rêve. Elle était différente de ses cinq frères et de ses deux sœurs, par ses goûts et son comportement… Cependant, on dit qu’elle était proche de l’un de ses frères, Si Tahar, avec qui elle discutait et partageait ses jeux. Elle était très jolie, avec sa taille élancée, ses longs cheveux blonds et ses grands yeux bleus. Sa peau était satinée et l’air pur du Djurdjura lui donnait des couleurs. On dit qu’elle était très coquette et qu’elle aimait porter de belles robes et des bijoux : ses parents étaient riches, et pouvaient lui offrir ainsi qu’à ses autres sœurs tout ce qu’elle voulait… Peut-être même que, contrairement à l’habitude des familles maraboutiques, elle pouvait, après la puberté, sortir. On devine qu’une telle beauté soit convoitée par les jeunes gens du village et des environs, mais Fadhma rejetait toutes les demandes, ne voulant à aucun prix aliéner sa liberté.

Fadhma était jolie et de nombreux jeunes hommes la voulaient pour épouse, mais elle refusait. Son père et sa mère essayaient de la faire fléchir. «Untel est un beau parti, il est riche et respecté !
— Je ne veux pas me marier, répétait à chaque fois la jeune fille.
— Mais pourquoi ? tu ne vas pas rester toute ta vie célibataire !
— Je préfère attendre encore !» Et elle attend. Et comme les prétendants se font plus nombreux et surtout plus pressants, elle se met à simuler la folie et l’envoûtement. «Fadhma, que t’arrive-t-il ? demande sa mère désespérée, tu n’étais pas comme cela !
— Je ne veux pas me marier !
— Si tu continues à te comporter de la sorte, tu vas éloigner à jamais les prétendants ! Tu en pâtiras, mais aussi tes sœurs !» Mais Fadhma n’en a cure : elle ne veut pas se marier et elle se moque de ce que les gens diront ! La jeune Fadhma refuse donc de se marier, décourageant les prétendants les plus récalcitrants, en simulant des crises de folie. Son père est attristé par ce comportement mais il ne veut pas lui forcer la main, espérant qu’elle s’assagira avec le temps. Mais voilà que le père, le vénérable marabout de Ouerja meurt. Comme le veut la coutume, c’est son fils aîné, Mohand Tayeb qui devient le responsable de la famille. C’est lui qui hérite également des charges spirituelles de son père dont il prend la place. 

Un matin, le frère de Fadhma reçoit la visite de son oncle maternel, du village de Askeur.
«Je viens demander la main de ta sœur Fadhma pour mon fils Yahia !
— Yahia est un bon garçon, dit Tayeb
— Cela signifie-t-il que la demande est accordée ?
— Oui, dit encore Tayeb.
Il n’a pas consulté sa sœur mais il sait qu’elle lui obéira. Il n’avait lui ni la faiblesse de son père ni sa complaisance à l’égard de la jeune fille : s’il n’avait tenu qu’à lui, il l’aurait mariée depuis longtemps. Peut-être même qu’elle se serait assagie, avec le mariage… «Je ne veux pas me marier ! dit la jeune fille, quand son frère lui fait part de sa décision de la marier ;
— J’ai déjà accordé ta main à notre cousin Yahia !
— Je ne veux pas me marier, répète la jeune fille en larmes
— Ce serait offenser notre oncle et son fils !» Il lui demande donc de se préparer, la noce devant être célébrée dans quelques jours. Fadhma va encore utiliser la carte de la démence mais rien n’y fait.
«Tu épouseras ton cousin !». Sa mère essaye de lui faire accepter son sort, mais elle n’y parvient pas. Le jour du mariage, elle se laisse habiller puis conduire, à dos de mulet, au village de son époux. On l’installe dans la chambre nuptiale où elle reste sans bouger. Dans la cour de la maison, les frères de la jeune mariée et ses cousins fêtent l’événement en tirant des coups de feu en l’air. «A ton tour», dit-on à Tayeb.

Tayeb, le frère de Fadhma, prend le fusil, l’épaule et appuie sur la gâchette. Le canon éclate alors et Tayeb tombe à la renverse. On accourt vers lui, on s’alarme à la vue du sang… Il n’a rien au visage, mais sa main pend ensanglantée : il a eu trois doigts emportés… Simple accident ou alors châtiment divin, frappant le frère qui a forcé sa sœur à se marier contre son gré ? En tout cas l’incident va alimenter la chronique villageoise pendant plusieurs jours et augmenter le prestige de Fadhma… Celle-ci, dans sa chambre nuptiale, va donner libre cours à son désespoir, en criant et en se lacérant les joues, comme si elle venait de perdre un être cher. «Je ne veux pas ! Je ne veux pas !», crie-t-elle. On essaye de la calmer, on lui récite des versets du Coran mais rien ne parvient à la faire taire… Et cela va continuer les jours suivants. Son époux a beau tenter de la ramener à la raison, elle ne veut rien entendre. Elle veut rentrer chez elle ! Son époux et sa belle-famille font tout pour lui plaire, mais elle refuse de les écouter. Et à chaque fois que quelqu’un s’approche d’elle, elle lui lance : «Je veux retourner chez mes parents !» Bientôt, elle refuse de s’alimenter, elle déchire ses vêtements, elle se roule sur le sol. Mais on n’ose pas la renvoyer chez elle.

Sa famille, avertie de ce qui se passe, décide de ramener Fadhma à la maison. C’est son jeune frère, Chérif, qui va la chercher. Le mariage n’a duré qu’un mois ! Plus tard, on demandera à son époux de la répudier, en prononçant trois fois la formule rituelle, mais Yahia refusera. De cette façon, il voulait se venger d’elle, en l’empêchant de se remarier. Dans la tradition, en effet, tant qu’une femme n’est pas répudiée par la formule rituelle, elle reste attachée à l’homme qui l’a épousée…
A la maison, on l’accueille avec hostilité. N’a-t-elle pas entaché la réputation de sa famille en jouant à la folle ? N’a-t-elle pas vexé son époux et sa belle-famille qui sont, de surcroît, ses oncles maternels. «Tu n’as pas honte de t’être comportée de la sorte ?», lui disent ses frères. «Tu vas promettre de te montrer raisonnable et retourner auprès de ton mari», lui dit Tayeb, son frère aîné. «Plutôt mourir», répond-elle En représailles, on l’enferme dans une pièce sombre de la maison, on lui donne sa nourriture dans une écuelle et personne ne lui parle. Si elle veut que sa mise en quarantaine cesse, elle doit se montrer raisonnable, c’est-à-dire retourner chez son époux. Mais à chaque fois qu’on lui en fait la proposition, elle s’écrie : — Non, non, je ne peux pas retourner là-bas ! — Alors tu resteras enfermée.

Elle connaîtra de nouvelles crises d’hystérie, puis elle se laissera dépérir, refusant de s’alimenter. Elle se tourne vers la méditation, y trouvant une consolation. Mais sa santé en prend un coup : elle souffre de terribles maux de tête qui la terrassent pendant des heures et quand elle revient à elle, elle est sans forces. Ses frères, craignant pour sa vie, desserrent l’étau. C’est ainsi qu’ils ferment les yeux quand elle quitte la maison. En principe, elle ne doit pas sortir, d’abord parce qu’elle appartient à la caste des religieux ensuite parce qu’elle est mariée… Les villageois ne sont pas du tout scandalisés par ce comportement : à leurs yeux, en effet, la jeune femme n’a pas toutes ses facultés mentales et ils pensent même qu’elle est possédée. Or, un possédé, est sacré : on ne contrarie pas un possédé, au contraire on le respecte et surtout on l’écoute… On croit, en effet, que l’aderwich, le possédé, est en contact avec le monde de l’invisible et qu’il connaît l’avenir… Fadhma, après avoir parcouru les ruelles du village, se rend dans des endroits escarpés et, là encore, elle s’adonne à la méditation. Parfois, des femmes du village la suivent, s’attachent à ses pas, attendant sans doute qu’elle fasse une prédiction. Mais Fadhma préfère garder le silence et s’enfermer sur elle-même.

Fadhma retourne chez elle, un mois après son mariage. Mise en quarantaine par ses frères, elle passe pour une folle. Elle reste ainsi un temps, puis, gagnée par l’ennui, elle demande à se rendre auprès de son frère Tahar qui habite dans le village voisin de Soumeur. Tahar a été installé par son père pour occuper dans ce village des fonctions analogues aux siennes : diriger une école coranique et régler les problèmes des villageois. A l’occasion, il fabrique des amulettes et fait, tels les marabouts, de l’exorcisme. On le consultait tant pour des affaires ayant trait à la religion que pour des problèmes de mauvais œil et d’envoûtement. Si Tahar est un homme affable : il réserve un accueil chaleureux à sa sœur et l’intègre vite dans sa famille. Sa femme est pleine d’attention pour la jeune femme ainsi que ses neveux et ses nièces. En tout cas, ici, personne ne la met en quarantaine, personne ne lui rappelle ses crises d’hystérie. La jeune femme aime aussi l’atmosphère de surnaturel qui règne dans la maison de son frère : on y confectionne des amulettes, on y chasse les démons, à coups de versets de Coran et de formules spéciales. On peut aussi s’adonner à la méditation et à la rêverie, toujours chères au cœur de la jeune femme.

Mais à ses rêves se mêlent bientôt des images et des sensations très fortes, elle se croit assaillie par des forces qui veulent la posséder. Et elle se met à parler au nom de ses forces, elle se met à dire des choses extraordinaires, en rapport avec le monde mystérieux des génies, elle prétend connaître l’avenir, bref, elle parle la langue ineffable de l’invisible ou, comme on dit, en kabyle, tett’ak awal, «elle donne la parole», c’est-à-dire «elle révèle la parole cachée», la parole étant cette connaissance des mystères et des choses cachées…
Le village de Soumeur découvre avec étonnement qu’il compte, parmi ses habitants, une grande voyante, capable de le mettre en contact avec le monde de l’invisible. Et, comme attendu, les gens commencent à affluer dans la maison de si Tahar, qui demandant une consultant, qui une intervention pour sortir d’un mauvais pas ou obtenir une faveur…
Il est là, lui, pour parler et pour confectionner les amulettes, mais on lui fait comprendre qu’on ne vient pas pour lui mais pour sa sœur. «Nous voulons voir lalla Fadhma !» Si Tahar n’est pas jaloux du succès de sa sœur, au contraire, il veut l’exploiter. «Et si tu donnais des consultations ?» lui propose-t-il.

Elle ne voit aucun inconvénient à faire profiter les autres de ses dons de voyance. On lui aménage donc une chambre dans la maison et elle reçoit les gens qui vont bientôt venir de partout. Si Tahar devait tirer profit de cette situation : il est de tradition, en effet, que le consultant verse une obole, pour que la prédiction se réalise ou que le mauvais sort soit levé. C’est ce que les Kabyles appellent lmelh’ ufus (ailleurs, melh’ lyed), littéralement «sel de la main», sorte de pourboire, en argent liquide ou en nature, donné à l’officiant. Les gens qui venaient voir Fadhma n’avaient pas beaucoup d’argent à l’époque, mais ils pouvaient faire des offrandes en huile, en grains ou remettre une poule… Fadhma, elle, ne s’occupe pas de ces contingences : elle dit ce qu’elle a à dire, elle fait des recommandations, prescrit des remèdes, c’est tout. Le reste est l’affaire de son frère… Fadhma fait aussi des rêves prémonitoires, des rêves qui lui paraissent clairs comme de l’eau de roche. Un matin, elle se lève, effrayée, et raconte aux gens de son entourage le rêve qu’elle vient de faire. «J’ai vu, dit-elle, une nuée de soldats étrangers, traînant derrière eux d’énormes machines de guerre, se lançant à l’assaut du Djurdjura. Ces soldats venaient occuper nos villages, détruire nos maisons et nous réduire à l’esclavage !»

Fadhma parle d’une voix pleine d’émotion et la description qu’elle fait de l’invasion est si réaliste qu’on ne doute pas un instant qu’il s’agit là d’un rêve véridique dans le sillage de celui que font les prophètes et les saints. «Une armée étrangère va bientôt nous envahir, des gens qui viendront de l’autre côté de la mer, qui vont provoquer des troubles et causer des pertes en vies humaines !» Ce n’est pas la première fois dans son histoire que la Kabylie va faire l’objet d’une attaque, mais cette fois-ci, tout le monde a compris qu’il ne s’agira pas d’une attaque comme celles auxquelles nous avons été habitués, ni d’ennemis traditionnels qui, comme les Turcs, par exemple, venaient prélever l’impôt par force, razzier les villages et s’en allaient. L’ennemi qu’on aura à affronter est un ennemi d’un genre nouveau : il veut s’emparer du pays et lui imposer sa loi. D’après les sources, cette vision épouvante les montagnards, de Soumeur mais aussi des villages voisins, qui croient recevoir l’avertissement d’une prochaine invasion et de la guerre qui ne manquerait pas de se produire. Ici, plus qu’ailleurs, on est jaloux de sa liberté et de son indépendance : personne ne pouvait accepter l’humiliation d’une occupation !

La prédiction de Lalla Fadhma a eu lieu au début des années 1950, or, voici vingt ans que les Français occupent Alger et d’autres villes importantes et qu’ils avancent à l’intérieur des terres. Dès 1831, soit une année après le débarquement de Sidi-Fredj, ils se sont lancés à l’assaut de la Kabylie ; ils en ont été repoussés mais ils sont revenus en 1857, s’emparant de places fortes comme Dellys qui devient une base pour le regroupement de leurs troupes et le lancement des opérations. D’autres villes tombent à tour de rôle : Boudouaou, Tizi Nath ‘Aïsha (actuelle Thénia), Bordj Ménaïel, puis Draâ’ al Mizan et Tizi Ouzou. La plaine étant en grande partie conquise, les occupants pensent alors à s’emparer du Djurdjura, fief des Kabyles belliqueux qui, par leurs escarmouches, ont montré leur hostilité à l’envahisseur. Les montagnards de Soumeur, comme ceux des autres régions, devaient être au courant de la situation et ils s’attendaient à des expéditions de l’ennemi. Le rêve de Fadhma, si rêve il y a, n’a fait que confirmer l’imminence du danger d’une invasion. Quoi qu’il en soit, les gens prennent conscience de la nécessité de se préparer à la guerre et d’assurer la protection des villages. On amasse les armes, les jeunes commencent à s’entraîner, on prépare également des provisions en cas de siège.

M. A. H

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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