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Violence et harcèlement à l’université par Mohammed Kouidri*

7 juin 2011

Contributions

Violence et harcèlement à l’université

par Mohammed Kouidri*

Elle ne peut, en aucun cas, expliquer ce qui relève de la psychologie et du comportement. Il n’y a pas de lien causal entre la performance d’un professeur dans sa recherche scientifique et son éthique de pédagogue.

On peut comprendre que l’islam politique radical, comme le courant des néo-conservateurs aux Etats-Unis, s’oppose à l’enseignement du darwinisme ou de théories matérialistes en sciences sociales et humaines. Mais l’un et l’autre ne se sont jamais opposés à l’enseignement et la recherche en physique ou en technologies, bien au contraire, et ce pour les mêmes raisons de guerres et de domination. Et c’est bien au nom de l’éthique que l’un et l’autre se disent oeuvrer en s’opposant à la recherche progressiste. Pour l’arabisation de même, il faut distinguer le quantitatif du qualitatif. Démographiquement parlant, l’effet du départ d’enseignants francophones, les années 1980-90, qui a occasionné un manque à gagner quantitatif et qualitatif certain, est négligeable par rapport à la progression vertigineuse des effectifs estudiantins que, toute proportion gardée, aucun pays au monde, quel que soit son niveau de développement, n’aurait pu prendre en charge dans des conditions normales.

Plus que le départ d’enseignants francophones, ce sont les recrutements à la hâte pour parer au plus pressé d’«enseignants» sans formation professionnelle ni expérience qui conduit souvent à la caricature d’enseignement. Les recrues n’ont même pas terminé leur cursus de graduation ou première post-graduation parfois. Comme le signale le commentateur, lorsqu’il faut pourvoir de nombreuses petites villes et villages où l’on ouvre, à tout va, des centres et des universités, alors que la formation d’enseignants pose problème, on ne peut s’attendre à un résultat autre que celui-là. Le problème est toutefois beaucoup plus grave en sciences sociales et humaines. Considérées comme disciplines faciles à enseigner (le terme de sciences est rarement utilisé sinon en opposition à sciences exactes ou sciences dures), elles ont été sacrifiées à toutes les expériences et réformes. L’épistémologie est oubliée et l’on passe de la littérature à l’une ou l’autre discipline allègrement sans aucune distinction théorique ou pratique. Or, elles concernent l’écrasante majorité des effectifs (autour de 80%). Pour cela aussi, elles sont particulièrement sollicitées, enjeux de luttes partisanes et idéologies intra et extra-université.

Le problème de l’université avec la politique d’arabisation, telle qu’elle a été menée, n’est pas dans le principe qui, comme l’Islam et l’amazighité, est une condition de recouvrement de la personnalité algérienne longtemps interdite. Il est dans la pratique, dans la mesure où l’exclusion des langues étrangères, à commencer par le butin de guerre de Kateb Yacine, et leur remplacement coûte que coûte et tout de suite, ont lourdement hypothéqué un développement progressif et ouvert de la belle langue d’Ibn Rochd et Sibawayh. Goethe, le plus grand homme de lettres allemand selon Eliot la non moins grande femme de lettres anglaise, nous a légué une règle en or, en la matière: «Wehr fremde sprache nicht kennt, weiss nichts von seiner eigenen» (Celui qui ne connaît pas de langue étrangère, ne sait rien à sa propre langue). Et il savait de quoi il parlait, lui qui avait appris, en plus de langues européennes diverses, le farissi et l’arabe pour découvrir la civilisation musulmane, notamment à travers Hafez Chirazi qu’il aimait tant, et écrire sur elle de si belles choses.

Quant à la confusion entre arabisation et islamisme radical, faut-il rappeler que les premiers islamistes universitaires connus et les plus influents ont été francophones, sortis le plus souvent de disciplines scientifiques dites exactes, qui n’ont pas été concernées par l’arabisation alors: mathématiques, médecine, physique, chimie,…

Témoignage

Depuis très longtemps, des cas de violence à l’Université sous une forme ou une autre sont signalés et les cris des victimes parfois étouffés, même lorsqu’il y avait plainte, par une étrange «loi» du silence et de la peur, non édictée mais devenue coutumière. Les conditions socioprofessionnelles très difficiles de l’époque n’ont pas atténué la tendance, loin de là. Heureusement, la faiblesse relative de fréquence, en dépit de la gravité des actes, permettait l’oubli et le refoulement pour une persévérance professionnelle, la mort dans l’âme. La profession restait, après tout, passionnante et moralement valorisante, aux yeux de nos étudiants et de la société, même si elle n’était pas matériellement gratifiante, loin s’en faut. Trop concurrencée par les autres secteurs qui offraient de bien meilleures conditions socioprofessionnelles, l’université n’était pas du tout attractive alors que la démocratisation de la formation supérieure battait son plein. La chanson compatissante d’une série télévisée constantinoise «El Oustad el jami’î, ismou âli ou jibou khali» (Le Professeur universitaire a un grand titre et une poche vide) qui continue à être fredonnée jusqu’à nos jours, résume bien la situation.

Pour cette même raison, on ne peut pas dire, non plus, que ce sont toujours les meilleurs qui ont rejoint la profession. Pourtant, il y eut des cadres qui ont quitté des situations dorées dans les secteurs socioéconomiques pour épouser le métier d’universitaire. Ils ne sont pas légion mais le geste montre combien, en dépit de tout, la profession est attractive par vocation. En dehors des enseignants qui choisissaient, malgré le désavantage matériel, il y avait ceux qui restaient à l’université à la fin de leurs études, faute de mieux. Aujourd’hui la situation a changé de ce point de vue. Les conditions matérielles et morales de travail aussi. Mais la violence rare du début, invisible mais bien réelle, est devenue multiforme, incluant la mort d’homme, et de notoriété publique. Le souvenir de quelques exemples traumatisants, qui jalonnent ma carrière de plus d’une trentaine d’années, m’accompagne toujours. Ces exemples ne sont, malheureusement, pas les seuls. Les images restent gravées à jamais dans mon esprit, et cela me soulagerait que de les partager. Le premier exemple (fin des années 70) est celui d’un étudiant absentéiste qui s’est emporté en menaces contre son prof, fautif d’après lui de ne pas vouloir lui accorder la moyenne pour le nième examen, et pour cause. C’était du harcèlement pensait-il puisque la réussite était un droit. Le deuxième (début 80), c’est un étudiant en Magister qui est brimé et traumatisé par son directeur de mémoire qui lui est d’ailleurs imposé, en remplacement de son encadreur initial pour cas de force majeure. Reconnaissant, pourtant, le sérieux et le travail de l’étudiant, le nouvel encadreur fera tout, et sans aucune raison, pour le brimer et le décourager.

Il finira même par lui faire porter, par l’administration, à l’issue de sa soutenance de Magister, une mention qui se voulait dégradante et qui n’existe même pas dans la nomenclature docimologique. Malgré les réclamations de l’étudiant appuyé par le service de la scolarité, ladite mention est toujours là et l’ex-étudiant, aujourd’hui enseignant, a toujours un problème pour retirer son diplôme.

Le troisième (milieu 80), c’est un agent de l’administration qui porte coups et blessures à un collègue, directeur adjoint d’un institut dans l’exercice de ses fonctions, de surcroît, au moment où il n’y avait même pas de prime pour ce genre de responsabilité. Le quatrième (fin 80), une étudiante, en pleurs, giflée par un étudiant qui lui reprochait son habillement irrespectueux de la tradition se plaint. Le garçon est passé en conseil de discipline de l’institut mais c’est la fille qui écope d’une admonestation, le comportement de l’étudiant étant considéré comme légitime puisque c’est l’étudiante qui aurait provoqué sa colère (?!). L’habillement de la fille n’était pourtant pas plus hors normes que celui des filles des membres du conseil de discipline qui l’avait jugée. Et, quand bien même l’étudiant était-il investi de cette autorité parce qu’il portait une barbe ? Le cinquième (les années 90), un collègue est physiquement agressé par un autre collègue, devant ses étudiants, au petit matin d’un premier jour ramadhanien. La raison est que la victime avait eu tort de s’exprimer trop librement et trop sincèrement, au goût de l’agresseur, quelques jours auparavant dans une réunion de l’institut.

Mais ces années-là, une telle agression n’était pas réellement grave. Il y eut l’irruption de la violence armée dans les campus et cités universitaires avec un nombre effroyable de victimes, des plus illustres professeurs aux plus jeunes étudiants débutants. La violence verbale ou même physique, à main nue, était banalisée et c’est la violence armée et les assassinats qui risquaient de le devenir. (en 2003), après l’accalmie, je me souviens d’un collègue victime de déni de droit à la promotion, après de longues années de loyaux services, un parcours professionnel sans faute et une production scientifique d’une rare quantité/qualité. Tenu dans l’ignorance de ses droits, il souffrira pendant deux longues années avant de pouvoir soutenir son doctorat d’Etat, et selon des termes contraignants qui lui ont été imposés finalement, au mépris de la déontologie, la loi et la réglementation. Le dernier exemple en date est tout récent. En tournée dans les sept salles d’examen surveillées par mes assistants, aidés par d’autres collègues, je tombe au bon moment pour secourir une assistante qui était complètement déstabilisée par les menaces d’un étudiant, sous les rires amusés de quelques autres. Elle l’avait surpris en flagrant délit de violation des règles de l’examen.

Contribution à la réflexion

Le cadre : la première condition pour une recherche sérieuse sur la violence, à l’université ou dans tout autre lieu d’ailleurs, c’est la sérénité. La recherche doit se faire sur toutes les formes de violence par l’observation de toutes les composantes de la communauté universitaire et au-delà. L’enseignant peut être auteur de violence mais victime aussi. L’auteur d’actes violents, enseignant ou autre soit-il, porte la violence en lui avant de venir à l’université. Les pulsions violentes dont peuvent souffrir certaines personnes, tout âge, sexe et profession confondus, ne sont pas le produit intrinsèque du milieu universitaire même si elles ne se sont pas exprimées ailleurs auparavant. Elles sont le produit d’interactions biogénétiques, psychiques et socioculturelles qui forgent la personnalité d’un être humain tout au long de sa socialisation, depuis l’élevage infanto-juvénile jusqu’à l’âge adulte et au-delà. Il y a, donc, lieu de mener la recherche à deux niveaux ; le niveau individuel et le niveau sociétal. Au niveau individuel, le travail doit commencer par répertorier les cas de violence, sous toutes les formes, survenus à l’université, les analyser, les classifier selon la nature et en faire une base de théorisation pour, enfin, construire un corps d’hypothèses vraisemblables et opérationnelles.

Pour l’avenir, un observatoire centralisé de suivi – évaluation du phénomène, comme il en a été créé par des pays proches tels la Syrie, peut être d’une grande utilité. Grâce à un tel observatoire, il sera possible de faire des études pluridisciplinaires poussées de cas avérés et en même temps assurer un monitoring du phénomène au sein des universités. Quant à la trame théorique, elle peut être tissée à travers des recherches selon plusieurs pistes de réflexion multidisciplinaires dont, par exemple :

Au niveau sociétal: il faudra faire une macro-analyse rétrospective de l’évolution de la violence dans la société algérienne. Là, il y a lieu de distinguer entre les facteurs conjoncturels déstructurants/restructurants et les facteurs historiques, à tendance lourde, et récurrents. Parmi les premiers on peut citer la démographie. Rappelons seulement qu’à l’indépendance, le nombre d’étudiants algériens de l’université d’Alger, la seule qui existait, ne dépassait pas le millier dont une partie avait fini d’ailleurs par quitter le pays. Quarante-six ans plus tard, en moins d’une génération donc puisque parmi les étudiants de l’époque certains sont encore en exercice aujourd’hui, le nombre a atteint le chiffre vertigineux de plus d’un million d’étudiants avec un taux d’accroissement, inimaginable, de 130000%.

Il faut se rappeler aussi la crise profonde du milieu des années 80 qui a déstabilisé la société algérienne dans son ensemble, toutes institutions confondues, et particulièrement l’université qui compte parmi les plus vulnérables.

Facteur histoire: le recours à l’histoire pour trouver des explications à des situations actuelles est très fréquent en sciences sociales et humaines. Des comportements, valeurs et attitudes peuvent, en effet, apparaître à un moment de la vie d’un individu ou d’un groupe humain et se perpétuer pendant longtemps, par transmission éducative, consciente et/ou subconsciente, entre générations. C’est le cas des comportements violents aussi, qui peuvent être valorisés à des moments particuliers de l’histoire et sous certaines conditions. Les valeurs ainsi adoptées deviennent alors cruciales. Il faudra plusieurs générations pour qu’elles s’estompent dans le mouvement culturel changeant. On peut s’exercer à une telle posture en se référant à Frantz Fanon, à la manière de Sadek Hadjeres dans son dernier papier au Quotidien d’Oran, sur ce grand psychiatre et militant. Ce regard rétrospectif peut paraître lointain, il faudra alors insister sur l’autre partie historique explicative, la plus importante je crois, celle de notre histoire récente, c’est-à-dire depuis notre indépendance, et particulièrement depuis les premières années 80, avec les événements précurseurs de violence à l’université pour des motifs idéologico-politiques, suivis des émeutes de la rue du 05 octobre 1988 et, enfin, la violence armée des années 90 qui a fait des dizaines de milliers de victimes. Conjugués à la croissance exponentielle des effectifs, à un rythme incontrôlable par le collectif enseignant, ces événements ont développé un climat de violence en rupture avec la courte période euphorique de communion, d’abnégation au travail, souvent bénévole, et de grande rigueur morale, qui a suivi l’accès du pays à son indépendance. Après les certitudes, c’est le doute qui s’impose.

Au Stakhanovisme et au culte généreux de l’exemplarité des premières années socialistes, se sont substituées graduellement de nouvelles valeurs faites d’un clair-obscur de loi du marché, d’avidité au gain voire de concupiscence. La décennie sanglante a aggravé la tendance par l’affaiblissement de l’Etat, de son autorité, sa capacité à faire respecter la loi et les institutions en général. Les efforts de l’Etat concentrés sur le retour à la paix, sécuriser les institutions, comme l’université, devient prioritaire, ce qui est normal, par rapport à la mission même de l’institution. La question de l’éthique et de la déontologie à l’université n’aurait pas pu être soulevée s’il n’y avait pas eu le retour au calme et la sécurité qui nous permet aujourd’hui d’en débattre. L’institution d’un Conseil de l’éthique et de la déontologie et la multiplication des Conseils de discipline, pour étudiants, enseignants et employés, sont les signes annonciateurs d’un retour à plus de sérénité. La question qui inquiète alors est: est-ce que le phénomène est en train d’amplifier ou au contraire ? L’espoir d’un redressement est permis, mais un espoir réaliste c’est-à-dire basé sur une connaissance réelle du phénomène dans sa complexité. Pour cela, sa prise en charge objective au moyen des approches multidisciplinaires où sociologues, juristes, psychologues,… sont en mesure d’apporter une contribution d’importance en la matière. A condition, bien entendu, que leurs travaux soient menés avec l’objectivité exigée par la démarche scientifique.

* Enseignant-chercheur, Fac des Sciences sociales, Oran

Elle ne peut, en aucun cas, expliquer ce qui relève de la psychologie et du comportement. Il n’y a pas de lien causal entre la performance d’un professeur dans sa recherche scientifique et son éthique de pédagogue.
Nous voilà en pleine période d’examens de fin d’année. Des centaines de milliers d’étudiants et d’étudiantes sont appelés à mettre à l’épreuve ce qu’ils ont appris durant les mois passés.

Les épreuves leur sont soumises par les milliers d’enseignants et d’enseignantes qu’ils ont côtoyés toute l’année dans un climat où s’entremêlaient le désir d’apprendre, le souhait de réussir, la frustration, souvent la marginalisation et la précarité. Dans cette ambiance particulière, je n’ai pu résister à la tentation de commenter un fait qui ne pouvait passer inaperçu à mes yeux et à ceux de nombreux collègues universitaires. L’événement est de taille en effet et concerne ce que la presse nationale a rapporté, et continue de rapporter, autour des résultats d’une étude effectuée pour le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, sur le problème, ô combien sensible, de l’éthique et la déontologie à l’université et en particulier la violence et le harcèlement. Un tabou étouffant a sauté, à notre grand soulagement et on ne peut que s’en réjouir, pour avoir été, trop longtemps témoins impuissants ou victimes résignées de violences multiformes. Que les pouvoirs publics se penchent, enfin, sur ce problème au moyen d’une étude, faite par des experts, voilà qui redonne de l’espoir à notre communauté universitaire et augure d’un débat serein et sérieux, basé sur des données objectives. La contribution à un tel débat devient alors un devoir et d’un intérêt certain. C’est dans cet esprit que je voudrais apporter la mienne. Mais d’abord, quelques remarques sur les résultats publiés, qui sont ramassés selon l’ordre de leur présentation par la presse **, dans ce tableau, pour en faciliter la lecture au lecteur. Ils concernent, tous, le traitement des étudiants/étudiantes par leurs enseignants.

Premièrement, la violence à l’université apparaît dans la seule optique univoque enseignant/étudiant. Deuxièmement, les chiffres avancés posent problème, comme on le verra plus loin.

La troisième remarque est relative à l’effet que tout cela a eu sur la communauté universitaire, principalement les enseignants. Commençons par elle. Un titre aussi sensible que sensationnel: «Harcèlement sexuel à l’université: 27% des étudiantes sont victimes», à la une des journaux de grands tirages laisse deviner aisément l’inquiétude du lectorat, et par écho, celle des familles et la société en général. Il faut rappeler que l’étude intervient dans une atmosphère particulièrement lourde suite à des informations sur des événements tragiques, horrifiants, comme l’assassinat d’un étudiant dans une cité universitaire, celui d’un enseignant par son étudiant ou le scandale du harcèlement sexuel avéré d’un enseignant sur son étudiante. L’appréhension gagne les esprits et le risque de raccourcis, d’amalgames et de conclusions hâtives devient énorme. Le malaise particulier des enseignants est d’autant plus grand que les articles de presse qui mentionnent pourtant la répartition diversifiée de l’échantillon entre étudiants, administratifs et enseignants, ne parlent finalement que de ces derniers. On s’attend à ce que le lecteur retrouve ces trois catégories au moins, puisque l’agression extérieure ne semble pas avoir été prise en compte, en interactions multiples et croisées, à équidistance du problème et dans des rôles interchangeables. Oui, à l’université, comme ailleurs, les abus de pouvoir ne peuvent provenir que de ceux qui détiennent du pouvoir, à savoir ici les enseignants, mais cela ne doit pas cacher les autres formes de violence. Il ne doit pas y avoir de confusion entre abus de pouvoir, violence verbale, brutalité, harcèlement moral et harcèlement sexuel. C’est parce que ce dernier est le plus sensible et ne peut s’exercer que par l’abus de pouvoir qu’il focalise l’attention sur l’enseignant. Un enseignant peut aussi être victime de violence de l’administration par exemple, il peut également être courtisé, soudoyé ou «clientélisé» par un étudiant provenant d’un milieu puissant. Alors qu’il vient en troisième position au classement selon la fréquence, le harcèlement sexuel, parce qu’il est le thème le plus accrocheur, est mis en grosse manchette et à la une. Il devient, de ce fait, l’arbre qui cache la forêt.

Les règles d’éthique et de droit doivent qualifier clairement chaque délit ou crime, selon le cas, et en déterminer la sanction. L’autre oubli préjudiciable, notamment pour le cas de harcèlement sexuel, est celui de la variable du sexe justement. (étudiants/étudiantes, enseignants/enseignantes, employés/employées…).

Le problème des résultats chiffrés

Il y a un problème incompréhensible de l’incohérence des chiffres exposés. La somme des différentes proportions, exprimant la violence, dépasse l’unité (138,8%, au lieu de 100%), impossible, bien sûr. Même s’il n’y avait pas le complément de 66% qui se disent respectés (ce qui constitue une autre contradiction) la confusion et l’incompréhension restent entières. Pour les besoins de l’exercice, considérons qu’une victime de brutalités (2%) est, en fait, victime des cinq autres formes de violence qui précèdent dans la liste du tableau, que les victimes de mépris (6%) sont en même temps victimes des quatre autres formes qui précèdent, et ainsi de suite… Eh bien même dans ce cas de figure, difficilement concevable par ailleurs, la proportion des victimes multiformes, au maximum de 44,6% et celle des deux tiers qui se disent respectés constituent plus que la population estudiantine totale (110,6%), ce qui est illogique. Admettons, pour continuer le raisonnement, qu’il y ait eu erreur de transcription ou confusion sur la proportion des victimes multiformes qui ne seraient en fait que de 34%, pour faire l’unité avec ceux qui se disent respectés. Sur un total d’environ 1.300.000 d’étudiants ce serait 442.000 étudiants, filles et garçons, puisque la distinction n’est pas faite, qui seraient maltraités et, pour la plupart d’eux, martyrisés (subissant plusieurs violences à la fois) par une population d’environ 30.000 enseignants/enseignantes. Difficile à imaginer.

Le cas particulier du harcèlement sexuel

Les questions qui sautent immédiatement à l’esprit, en lisant le pourcentage d’étudiants (sans distinction de sexe dans le texte des articles) victimes de harcèlement sexuel, est de savoir s’il s’agit seulement de victimes féminines, s’il y a eu distinction rigoureuse entre le harcèlement sexuel et le harcèlement moral ou s’il sont assimilables, etc. En plus de cet écueil d’ordre qualitatif, le chiffre pose problème aussi. Considéré isolément, le harcèlement des seules étudiantes, par les enseignants hommes, serait d’une ampleur et d’une visibilité inhabituelle. La proportion du sexe féminin parmi la population étudiante étant d’environ 56%, ce serait près de 200.000 étudiantes qui seraient harcelées, à raison de plus d’une dizaine, en moyenne, par enseignant. A supposer, évidemment que tous les enseignants hommes sont coupables, sans exception d’état matrimonial et y compris ceux qui travaillent, côte à côte, avec leurs femmes collègues. Sinon le ratio serait encore plus difficile à imaginer. Le cas particulier du harcèlement sexuel est le plus délicat à traiter. Parce que bien réel, le harcèlement, en général, et sexuel en particulier, est extrêmement difficile à cerner. Son ampleur est encore plus difficile à mesurer. De tous les tabous, dans toutes les sociétés, il est le plus secrètement gardé, à cause de la honte et la peur partagées entre l’auteur, à l’esprit retors, et la victime souvent résignée. Sujet d’allégories et affabulations, il peut être exagéré mais sous-estimé aussi, et pour les mêmes raisons. La forte suspicion qui frappe, de façon particulière, tout lieu de mixité, et plus particulièrement lorsqu’il est hiérarchisé, écoles, collèges, lycées, universités, lieu de travail, etc. peut s’aggraver dans des circonstances particulièrement bigotes et les scandales à effet de loupe ne peuvent qu’alourdir l’ambiance générale. Pour s’en prémunir, il y a des collègues, hommes et femmes, qui sacrifient le principe pédagogique fondamental de la communication et l’interactivité enseignant-enseigné qui devrait être personnalisée au contraire, dans la mesure du possible. La communication est découragée lorsque l’étudiant est de sexe opposé, ce qui est dommageable, et en plus, sans résultat garanti pour la moralité.

Pire, l’enseignant ou l’enseignante est soupçonné alors de tartufferie. Après la suppression de la mixité dans les cités universitaires, les années 70-80, il y eut le bruissement d’un débat en sourdine, sur l’éventualité d’enseignements sexuellement séparés. Mais la discussion a coupé court par manque de réalisme.

Un problème d’interprétation

L’esprit univoque dans lequel les chiffres sont présentés a pour résultat la victimisation systématique de l’étudiant et, comme corollaire, la culpabilisation de son enseignant, alors que le lecteur est en droit de s’attendre à être informé sur la violence, sous toutes ses formes et quel qu’en soit l’auteur et/ou la victime. Cela a un coût sur le plan méthodologique puisqu’il est suggéré un certain nombre de présupposés inexacts, à commencer par l’hypothèse de base de travail qui apparaît en filigrane. Elle serait bancale, dès le départ, insinuant que la violence, quand elle survient, est le fait du seul enseignant sur l’étudiant. C’est une erreur méthodologique et un biais d’échantillonnage très fréquent qui occulte souvent la réalité du problème abordé par l’effet de trop grande visibilité de certaines catégories par rapport à d’autres. Les effectifs estudiantins se comptent en centaines de milliers alors que les autres (enseignants, agents techniques, agents d’administration) se comptent en milliers, voire en centaines seulement. Il y a aussi l’habitude facile du syllogisme simple, surtout lorsqu’il est appliqué à l’arbre qui cache la forêt. Le rapport pédagogique enseignant-étudiant est à la base de la mission de l’université. Ceci procure, évidemment, à l’enseignant un certain ascendant sur l’étudiant dont il contrôle le cursus.

Partant de cette évidence, le syllogisme se continue par le postulat que tout être humain possédant un ascendant sur un autre être humain, par le contrôle qu’il peut exercer sur ses intérêts, est tenté d’en user, voire abuser, pour s’imposer, y compris subjectivement et par la violence s’il le faut. On n’est plus très loin d’un autre présupposé, tout aussi inexact, qui veut que s’il arrive qu’il y ait violence, dans le sens opposé, c’est, en partie, par la réaction violente de l’étudiant (victimisé) à une violence préalable de l’enseignant (culpabilisé). Le cas peut se produire, c’est incontestable. Mais, en tout état de cause, l’enseignant ne doit pas souffrir l’inintelligible présomption de culpabilité systématique. Tout récemment, un article a tenté de réparer ce déséquilibre sous le titre: «Elle se clochardise et devient le théâtre d’affrontements: L’université gagnée par la violence», en donnant même une chronologie de la violence à travers laquelle on voit que tous les protagonistes, et principalement les étudiants sont malheureusement sujets et objets de violence (El Watan du 15 avril 2009). Mais les choses se compliquent lorsque le commentaire de ces résultats glisse du domaine de l’éthique et la déontologie à celui de la politique. Présenté sous l’étiquette de politologue, le commentateur dans l’article en question retrace très succinctement l’irruption et le développement de la violence depuis le début. «L’arabisation «politique», dit-il, qui a poussé à la sortie des professeurs francophones a créé un large déficit en encadrement (…) A cela s’ajoute la massification de l’enseignement qui a entraîné l’effondrement du niveau universitaire». Il ajoute plus loin: «La raison et l’universalisme occupent une place marginale dans l’enseignement. Cela a des affinités électives avec l’Islam politique radical, parce que l’université n’échappe pas aux logiques qui traversent la société. Ce n’est pas un hasard si la sahoua islamiya a investi l’université dès la fin des années 1970».

Le problème est que les comportements délinquants et/ou violents ne relèvent pas du niveau scientifique de l’individu mais de son éducation et son développement psychique qui dépendent aussi bien des caractéristiques individuelles spécifiques que de caractéristiques d’appartenance socioculturelle ou encore de caractéristiques cruciales de la société et ses institutions de socialisation ; famille, école, société, culture ambiante, etc. La violence, qui par ailleurs existe aussi dans d’autres sociétés n’ayant ni la même histoire ni la même culture que la nôtre, ne peut être analysée du point de vue politique seulement. De même, le gauchisme des années socialistes s’est avéré aussi radical que l’a été l’extrémisme religieux de la période passée récente. Le premier, trop réduit par rapport au second, n’a pas pu massifier son combat dont la violence de la rhétorique et des attitudes n’étaient pas en reste. Aussi éloignés que peuvent l’être la religion et le matérialisme, l’extrémisme de ces deux mouvements et leur doctrine de violence sont les mêmes quel qu’en soit le motif idéologique ou la cause défendue. La seule différence est l’ampleur de la violence que peut provoquer l’un ou l’autre, différence qui est fonction du respectable de chacun, lui-même déterminé par l’histoire, la culture et les forces sociopolitiques en présence. L’Algérien a, de toute son histoire, était énormément plus captif par le discours religieux, modéré ou radical soit-il, que le discours matérialiste aussi rationnel soit-il. Voilà des siècles, Ibn Khaldoun nous a enseigné que El Moulk (le pouvoir) est toujours renversé ou repris au nom de la religion. Mais, on le voit bien, l’analyse, à ce niveau-là, met en avant les mouvements idéologiques et politiques plus que les hommes en tant qu’individus répondant de leurs actes déviants par rapport à un code déontologique.

Tout en étant parfois un phénomène de société, potentiel ou réel, la «délinquance» professionnelle à l’université est avant tout un acte individuel. Les assassinats d’universitaires, étudiants et/ou enseignants, des années 1990, bien plus horribles, ne relèvent pas du même registre que l’éthique et la déontologie dont il est question ici. La dégradation du niveau d’enseignement, bien réelle et dans tous les domaines, ne peut pas non plus être analysée du point de vue politique partisan seulement. A suivre

* Enseignant-chercheur, Fac des Sciences sociales, Oran

** Ce sont les chiffres, pris sur l’APS, donnés par toute la presse nationale pratiquement, arabophone et francophone sans distinction, depuis l’été dernier. Ils ont été réédités à plusieurs reprises par la suite, notamment après une conférence de presse du ministère sur le sujet, en décembre 2008. Jusqu’à aujourd’hui, il y a encore des articles qui apparaissent sur la question.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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