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Chronique d’une chronicité : camps sahraouis, réfugiés durables par Jean-Francois Debargue

18 avril 2011

Contributions

A l’heure où les pays du Maghreb se libèrent de leurs dictatures postcoloniales, il est un pays oublié, dernière colonie encore présente en Afrique, dont la moitié de la population a fui, il y a 35 ans, en exil dans le désert algérien et dont l’autre moitié s’est révoltée, quelques semaines avant la Tunisie, annonçant le « printemps du Maghreb ».

Ce peuple a réclamé son indépendance en combattant pendant 16 ans puis en négociant pacifiquement pendant 19 ans la mise en place d’un référendum d’autodétermination. Son histoire est celle d’une émigration forcée provisoire devenue implantation durable non désirée. Depuis deux générations ce peuple n’a jamais souhaité s’intégrer dans le pays d’accueil, ni migrer plus loin. Il est resté debout, là où l’exode la déposé, près de la frontière de leur terre promise, mais jamais accordée.

Comment maintenir l’espoir pendant 35 ans ?

Les frontières entre folie, dépression, sagesse et normalité sont ténues. Elles le sont d’autant plus en milieu hostile et lorsque c’est toute une population qui partage les mêmes conditions et la même histoire.

La résistance des réfugiés Sahraouis dans le désert algérien est édifiante. Réfugiés en quatre camps principaux depuis 35 ans, il faut distinguer trois périodes dans la vie de ces trois générations, dont deux nées dans les camps.

-Tout d’abord, de 1975 à 1991, 16 ans de guerre ou plutôt de guérilla en milieu désertique. Après le traumatisme de la fuite, des bombardements, des pertes de proches dans chaque famille, succède la survie et la volonté de satisfaire aux besoins primaires dans les camps. C’est dans l’action que la douleur physique et morale va trouver un exutoire. Action de reconquête militaire pour les hommes, action de survie et d’organisation des camps pour les femmes. L’éducation (taux d’alphabétisation passant de 10% à plus de 80%), l’identité culturelle et nationale, la gestion alimentaire et médicale, l’organisation sociale sont les principales priorités.

La prise de conscience d’une identité et d’une solidarité partagée engage alors le commencement d’une « thérapie de peuple. »

-Puis en 1991 commence la deuxième période. L’entrée dans le processus de négociation suite au cesser le feu, va générer l’espoir d’une solution, venue de l’organisation concertée d’un référendum d’autodétermination devant être organisé neuf mois plus tard. C’est l’époque où une première génération, née dans les camps va commencer à avoir des enfants. Ces premières années de paix s’ajoutent aux années de guerre et constituent un élan vers un idéal, un espoir, dans un même partage de pauvreté permettant à la thérapie collective de continuer le travail engagé.

Cette vingtaine d’années a donc été une période de très forte unité autour d’un même combat ainsi qu’une recherche identitaire suffisamment importante pour masquer le plus gros des souffrances individuelles endurées.

-Enfin au bout de quelques années de négociations, il a fallu se rendre à l’évidence. Les sacrifices de la guerre, les conditions vécues dans les camps et les territoires occupés voyaient se diluer leur sens dans le cours du temps. Les négociations informelles sont arrivées à un tel point d’informalité qu’elles n’entérinent plus rien d’autre que l’illustration d’un simple pléonasme : le Statu quo Onusien, rappelant la sentence d’un de ses responsables :  » L’Onu ne résout pas les problèmes, elle les gèle !  » De l’avis de tous, on était plus près d’une solution en 1991 qu’aujourd’hui !

C’est le temps venu où apparaissent les conséquences, plus juste serait de dire les séquelles, des choix faits pendant 20 ans. Choix qui loin d’ouvrir des perspectives de développement dans un pays libéré, viennent encombrer l’impasse d’un horizon bouché.

Efforts d’unité, d’éducation familiale, de formation culturelle et scolaire trouvent de moins en moins de raisons d’être. Les générations qui depuis 20 ans reviennent diplômées des pays non alignés, Cuba, Algérie, Libye, ex URSS, après une dizaine d’années de cycle secondaire ou universitaire reviennent vivre dans les camps une double peine. Ils retrouvent le désert qu’ils ont quitté enfants, et ses conditions de vie difficilement descriptibles. Ils découvrent aussi un nouveau désert, celui de leur propre avenir, ensablé dans l’inertie de la situation politique.

Autre conséquence du temps qui passe, de la déstructuration familiale due au départ des hommes à la guerre ou à l’étranger et d’une lassitude, voire dans certains cas d’une démission d’éducation familiale, la petite délinquance augmente, attisée par la tentation des biens venant de l’extérieur (Téléphones mobiles, ordinateurs, panneaux solaires, argent…)

Bien avant la remise en cause de ces engagements d’avenir, les moyens de la survie ont eux aussi révélé leurs effets secondaires. Ces effets s’inscrivent le plus souvent d’une façon chronique dans la santé des Sahraouis. Les principales maladies recensées ont toutes une origine alimentaire : Anémies graves, diabètes, problèmes de thyroïde, de calculs rénaux, retards de croissance (3 à 4 ans en moyenne), diarrhées… Le Programme alimentaire Mondial (PAM), conçu pour sauver des vies pendant deux ans, finit par les réduire.

Autres dégâts collatéraux, parmi les 11 000 enfants sahraouis dont une grande majorité sont envoyés chaque été en Espagne pendant 3 ou 4 ans dans les mêmes familles, il existe certaines adoptions de fait pouvant aller jusqu’au non-retourr, certains abus subit par les enfants, et, on peut l’imaginer plus facilement, un comportement parfois difficile lorsqu’ils reviennent dans leurs familles ou dans les écoles algériennes (cycle secondaire et universitaire, les enfants étant tous scolarisés en primaire dans les camps). Quelle image du monde peut se faire un enfant sahraoui né dans les camps et qui n’a vu de ce monde que quelques semaines de vacances en Espagne avant de regarder sur les petits écrans de télévision de sa prison à ciel ouvert les images d’Al Jazeera et des soap operas turcs ou brésiliens ?

Cette troisième époque- d’une quinzaine d’année, ensablée dans des négociations qui auraient dues être menées en neuf mois et qui se poursuivent, informelles et inutiles, les langues étant devenues de bois- cette troisième époque a pourtant vu surgir l’espoir de l’intifada, menée depuis 2005 dans les Territoires Occupés. Intifada pacifique toujours réprimée dans la violence par l’armée, les auxiliaires de police et certains colons marocains. Au-delà de la réclamation du référendum et de l’indépendance, les Sahraouis ont revendiqué en octobre 2010, de ce camp de tentes de protestation de Gdeim Izik, plus de justice, d’égalité sociale, ouvrant la porte au printemps arabe. Sévèrement réprimée la revendication sahraouie est retombée une fois de plus dans l’oubli, dans les flammes d’un camp de toiles.

L’espoir est-il soluble dans le temps ?

Les faits sont là depuis 35 ans, inexorables. Je repense à ce que j’écrivais comme une fiction et qui se révèle être réalité :  » On aurait voulu écrire un protocole expérimental, en milieu isolé, avec un effectif de population représentatif qu’on ne s’y serait pas pris autrement ! Imaginons que le responsable d’un grand laboratoire propose de faire une expérience avec 200 000 personnes pendant trois générations, la déportant dans des conditions climatiques extrêmes, coupant cette population de ses racines géographiques, culturelles, alimentaires, l’affaiblissant par un programme de soutien alimentaire durable et carencé. Tout cela pour étudier les limites de la résistance physique et psychologique, les mutations génétiques… J’imagine le tollé, la levée de boucliers éthiques, les foudres que s’attirerait ce laboratoire ! Or la situation est bien celle la. » (Journal d’un camp Sahraoui : Le cri des pierres aux éditions Karthala).

On peut continuer de perfuser matériellement avec des aides d’urgences mal adaptées ou quelques aides de développement palliatives pour se donner bonne conscience pendant quelques années ou décennies, le cocktail manque d’espoir politique.

Aujourd’hui le ciment collectif se fissure, la thérapie unitaire se dissout, la confiance dans les élites se délite, la foi en une justice divine finit par se lasser. Chacun cherche des solutions personnelles face au manque de perspectives collectives. Derniers espoirs de cette république en exil : D’une part le durcissement des positions du Polisario qui doit réélire son congrès en décembre, s’il ne veut pas être débordé par la base ou des sécessions internes, et d’autre part un changement espéré mais peu probable des positions marocaines sur le Sahara Occidental, toujours soutenues par la France, les USA et l’Espagne, suite à d’éventuelles évolutions démocratiques du royaume chérifien.

Sinon ce peuple continuera de s’éteindre, dans sa république exilée, de chaque côté de ce mur miné le plus long du monde, dans ce silence partagé et assourdissant des intérêts de certains et du désintérêt des autres.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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