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La possédée par Boudaoud Mohamed

25 mars 2011

Contributions

Mon frère, laissez-moi vous dire que les policiers qui étaient présents quand elle a pénétré dans ces bureaux ont échappé à une boucherie qui aurait transformé ce commissariat

en abattoir ! Rien qu’à la pensée de l’effroyable malheur qui aurait pu frapper ici, des mains glacées me serrent le cœur, inspecteur ! Louange à Dieu qui vous a protégés contre la folie de la diablesse déchaînée qui a failli réduire mon crâne en bouillie !

C’est sûrement l’odeur que dégagent vos armes qui a fait fuir le démon qui l’a possédée aujourd’hui. Sinon vous n’auriez pas eu en face de vous une petite créature ruisselante de larmes et de plaintes, molle comme une éponge, tellement malheureuse qu’elle aurait pu apitoyer un ogre ; mais cette bête féroce remplie du désir de tuer, d’éventrer, d’égorger, d’étrangler, qui m’a sauté dessus dans la maison, qui s’est acharnée sur ma tête, les bras pleins d’une force satanique, inspecteur !

Mon frère, c’est vrai que je l’ai battue, c’est vrai que je l’ai blessée en certains endroits de son corps ; mais c’est elle qui m’y a poussé, c’est sa langue qui m’a enragé, et j’ai perdu la raison ; car personne au monde, aucun être humain vivant sur la terre, ayant une goutte de dignité dans le sang, je le jurerais la main droite posée sur le Coran, n’aurait pu supporter les paroles que sa bouche m’a lancées à la face !     À ma place, vous lui auriez vidé votre pistolet dans le ventre, inspecteur!

Mon frère, suis-je un fou pour bondir brusquement sur une femme et la rouer de coups sans raison comme elle l’a prétendu ici ? Regardez bien ce visage, inspecteur, et dites-moi la vérité : Cette figure appartient-elle à un sauvage ? Si vous voyez dessus la plus petite trace de méchanceté, alors voici mes mains et mes pieds : ligotez-moi et enfermez-moi à vie dans un trou grouillant de rats affamés ! Mais il vaut mieux que je vous raconte ce qui s’est passé, inspecteur, comme ça, vous comprendrez- j’en suis persuadé- pourquoi j’ai été obligé de frapper cette détraquée que j’ai eu le malheur d’épouser un jour !

Après huit heures de labeur dans une cabine étouffante, je suis rentré directement chez moi. Je suis caissier dans une banque, mon frère. Depuis plus de vingt ans, je passe ma journée enfermé dans une cage, à compter et à recompter des billets poisseux comme des chiffons de cuisine, le guichet bouché par un tas de visages jaunâtres ; qui ne présagent rien de bon, qui annoncent le malheur ; qui ne bougent pas d’un pouce lorsque vous leur demandez de ne pas s’agglutiner ainsi, de s’éloigner un peu pour que vous puissiez avoir un peu d’air. Sourds, ils restent collés au guichet et parfois ils explosent en insultes, profitant de l’occasion pour vider dans la banque le pus qui gonfle leur chair. Le soir, quand je quitte ma cellule, j’ai les nerfs qui vibrent comme un câble électrique traversé par du courant.

Quand j’ai frappé à la porte, ce n’est pas elle qui m’a ouvert, c’est ma fille aînée. J’ai quatre enfants, inspecteur, un garçon et trois filles. Comme à son habitude, elle, elle était figée devant l’écran du téléviseur.

Un instant plus tard, pendant que je me décrassais dans la salle de bains, observant avec dégoût la saleté noire des billets de banque que le savon arrachait à mes mains, j’ai entendu un bruit de vaisselle provenant de la cuisine. C’était elle. Elle ne peut pas vaquer à ses occupations sans tapage, mon frère. Je ne suis en paix que lorsqu’elle a les yeux braqués sur des images ou qu’elle ronfle. Dès qu’elle se lève, le vacarme s’installe dans ma maison. En vérité, elle le fait exprès pour m’enrager.

Dans la cuisine, je me sers un café et allume une cigarette. Pendant un bon moment, elle ne dit rien, nettoyant et rinçant sa vaisselle dans un tintamarre qu’auraient provoqué des centaines de bouteilles vides transportées en vrac dans un camion déglingué.

Puis, elle commence à parler. Je l’entends encore, je n’ai pas oublié un mot : « Les étrangers sont arrivés là-bas ! Des milliers de soldats armés jusqu’aux dents ! Le singe va enfin recevoir la raclée qu’il mérite ! Ces géants vont le piétiner comme il a piétiné des gens sans défense ! Dans quelques jours, cette grosse gueule dansera au bout d’une corde ! Les hommes sont arrivés là-bas ! »

Mes oreilles ont décelé aussitôt quelque chose d’inhabituel dans le ton de sa voix. Une autre personne aurait trouvé ces paroles banales, mais pas moi, inspecteur, qui vis avec elle depuis plus de quinze ans.

En plus, mon métier a aiguisé mes sens à tel point que rien ne peut échapper à ma vigilance. Ce n’est pas dû au hasard, si le directeur de notre banque ne veut personne en dehors de moi comme caissier.

Quand elle a repris la parole, j’ai su que mon flair ne m’avait pas trompé. Elle a dit : « Je prie Dieu pour que les étrangers ne rentrent pas chez eux juste après avoir liquidé ce cinglé qui voyage avec une tente sur le dos, qui bafouille comme un gamin retardé ! Car la Libye grouille de petits dictateurs arriérés comme lui ! Il faut qu’ils restent là-bas le temps qu’il faut pour nettoyer soigneusement la maison ! Des machos idiots et mous, ce n’est pas ça qui manque dans les pays arabes ! Ces étrangers doivent s’en saisir et les éduquer avant de retourner chez eux ! Pendant des siècles, pour oublier le pied qui leur écrasait la nuque, ils n’ont rien trouvé de mieux que d’écraser la nuque de leurs femmes et de leurs enfants ! Quelle honte ! »

C’était évident, mon frère. Ces paroles venimeuses m’étaient adressées. Elle avait mis dans ses propos tout le mépris dont elle était capable, c’était pire que si elle m’avait craché sur la figure. Il y avait dans son discours des allusions qui ont éclaboussé mon honneur comme des poignées de boue. Derrière les mots qu’elle venait de prononcer, il y avait d’autres mots, lourds, graves et dangereux, gorgés d’insinuation, puant le soufre, et un vent violent s’est mis à souffler sur ma raison. Pourtant, j’ai gardé le silence.

Mais elle a continué à m’insulter, inspecteur, pleine de haine ricanante, disant : « Les étrangers vont sûrement s’installer là-bas pour un bon bout de temps ! Comme ça, les femmes auront à portée de la voix des hommes auxquels elles pourront demander secours en cas de besoin. Les pauvres petits machos se feront tout petits, se blottiront dans les bras de maman, pour éviter une fessée… »

Je l’ai coupée en criant : « Ferme ta gueule ! Ferme ta gueule ! » et elle s’est arrêtée de cracher son venin, mais les paroles ont été remplacées par un sourire ironique qui m’a fait bondir de ma chaise, et je l’ai battue, j’aurais pu la tuer tellement j’étais en rogne.

Attirés par les cris, ramassés dans l’encadrement de la porte, effrayés, les enfants pleuraient. Alors, je me suis écarté de la folle qui, étalée sur le sol, souriait toujours. Après ça, je me suis dirigé vers notre chambre à coucher et je me suis étendu sur le lit, tremblant de tout mon corps, couvert de sueur, l’amour-propre en lambeaux. Je ne m’attendais pas du tout, inspecteur, à l’horrible malheur qui a frappé ma maison un instant plus tard !

Mon frère, que le Seigneur épargne pour toujours à vos yeux la vue d’un monstre comme celui que le destin a imposé aux miens aujourd’hui ! Quand elle a pénétré dans la pièce, j’ai failli hurler de terreur ! Échevelée, des mèches raides barrant des yeux rouges, une bouche tordue par une effroyable grimace, elle s’est dirigée sur moi, craquant des os comme un squelette, brandissant une casserole ; je n’ai pas pu faire un geste, paralysé par le souffle maléfique que dégageait son corps ; et elle s’est abattue sur moi, sa main flasque habitée par une force incroyable, l’haleine mauvaise, un démon s’était emparé de son corps, que Dieu vous préserve, inspecteur !

Imaginez mon frère ce qui aurait pu se passer si mon voisin ne m’avait pas emprunté mon couteau de boucher quelques jours auparavant. Vous auriez découvert mon corps découpé en petits morceaux. Car le démon a certainement guidé sa main vers le tiroir qui contenait le couteau ! Louange au Seigneur qui n’a pas voulu que mes enfants deviennent des orphelins, parcourant les rues, la main tendue, couvert de vêtements pouilleux !

Ensuite, claquant la porte violemment, elle a quitté la maison, courant vers vos bureaux, mon frère, versant des torrents de larmes, la menteuse ! Épouvantés par ce qu’ils avaient vu, mes enfants pleuraient. Et encore une fois, j’ai remercié Dieu d’avoir sauvé ma progéniture. Car la diablesse aurait pu les assassiner ! Voilà toute mon histoire, inspecteur. Les démons sont parmi nous ! Le travail qui vous attend est colossal. Maintenant, vous n’avez pas affaire à des êtres humains comme vous et moi, faciles à mater et à remettre dans le droit chemin, mais à des créatures dotées d’une force extraordinaire. Mais notre Seigneur ne nous abandonnera pas, inspecteur !

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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