RSS

L’enseignement supérieur en difficulté par Ali DERBALA *

18 mars 2011

Contributions

«Par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les Ecoles, on n’a découvert aucune vérité qu’on ignorât auparavant». René Descartes [01]

La prolifération soudaine des institutions universitaires au cours des deux dernières décennies est surprenante. Alors qu’elles étaient, pendant les années 70, au nombre de 4 ou 5 grandes Universités, 48 autres institutions ont été crées, soit un total actuel de 52 Universités et centres universitaires supérieurs où 1.200.000 étudiants sont inscrits régulièrement et sans potentiels humains scientifiques pour pouvoir les encadrer. La politique de la «porte universitaire grande ouverte» n’est pas un souci de répondre à une «demande sociale» mais juste celle d’un prestige complaisant. La grande majorité des institutions universitaires sont organisées en facultés et départements. L’enseignement supérieur est financé principalement par des budgets d’Etat, des fonds publics. L’aventure du LMD [02,03], la contraction de la dénomination Licence, Master, et Doctorat, était possible parce que la majorité des enseignants universitaires étaient absents. L’engagement affectif, moteur de satisfaction au travail, se renforce quand l’enseignant universitaire se sent soutenu, dans des systèmes pédagogique et scientifique aux normes claires, qui lui donnent le sentiment d’être important et lui permettent de se réaliser au travail. A l’Université, l’absence de la concertation et seule la «puissance» administrative a mené à l’hégémonie et à l’arbitraire en faisant beaucoup de mal aux étudiants, aux enseignants et aux travailleurs. Le rouleau «compresseur» de l’administratif a marché et a même écrasé la communauté universitaire en la réduisant à des «donneurs» de cours de sciences exactes ou humaines dans des amphithéâtres. Les Universitaires ne participent à aucune décision qui engage le présent ou l’avenir de l’Université. Le dernier Décret présidentiel, le n°?10-315 du 07 Moharram 1432 correspondant au 13 décembre 2010 modifiant et complétant le décret présidentiel n° 07-304 du 17 Ramadhan 1428 correspondant au 29 septembre 2007 fixant la grille indiciaire des traitements et le régime de rémunération des fonctionnaires a fait l’objet d’une contestation et de «grabuges» dans le milieu estudiantin. Il a été vite abrogé.

1. Accueil de l’étudiant à l’Université

Selon Hubert [03], toutes les conceptions de l’éducation présentent au moins quatre caractères communs. L’éducation : – est limitée à l’espèce humaine ; – est une action exercée par un individu sur un autre ou par une génération d’individus sur une autre ; – est orientée vers un but à atteindre ; – consiste à acquérir des comportements qui se superposent aux dispositions naturelles de l’individu. A l’école, au collège ou au Lycée, il fallait organiser la pédagogie pour que le jeune étudiant soit obligé de s’exprimer, de parler, de lire et de rédiger, entretenir une flamme et la mobiliser pour des fins éducatives. Les étudiants n’aiment pas travailler quand on ne les y oblige pas, et ils sont bien vite au bout de souffle. On appelle «communication» la possibilité de communiquer avec tous et tous, sans en passer par l’écrit. L’étudiant n’éprouve naturellement pas le besoin d’écrire, de s’exprimer, il n’éprouve pas le besoin de parler avec le professeur. La science n’est pas un livre que l’on découvre page par page, mais un livre que l’on écrit. Le travail de l’étudiant lui permet de comprendre et de découvrir. Qu’on n’apprenne pas la science, qu’on l’invente.

Dans l’ancien système universitaire, celui de la : Licence ou DES, Ingéniorat, magister et Doctorat d’Etat, les études supérieures duraient après le bac respectivement 04 années, 05 années, 06 ou 07 années et 10 années. Avec l’introduction du système LMD, les études ne doivent durer que respectivement 03, 05 et 08 années. Une à deux années d’études et quelques semestres de spécialisation manquent à l’appel! Comment les rattraper scientifiquement ? Personne parmi les responsables n’a soulevé ce problème. Le mal vient aussi du secondaire où en moyenne, les nouveaux bacheliers n’ont plus les capacités des anciens bacheliers. Le bac est distribué selon un quota établi par le ministère de l’éducation, pour ne pas le qualifier de bac de complaisance. Les étudiants présentent beaucoup de difficulté à suivre le rythme universitaire. Sûrement, ils ont d’autres problèmes ! L’étudiant a juridiquement des droits, il a aussi des devoirs.

2. Droits de l’étudiant

Les enseignants n’étaient pas impliqués dans la conception, la planification et l’implantation du LMD. Les enseignants ont mis en œuvre ce système imprécis, parce qu’il était introduit d’une manière autoritaire (Le LMD est le système officiel et légal.). Le système de formation universitaire a été divisé entre des grandes écoles, elles n’ont de grande que l’appellation, puisqu’elles sont en majorité domiciliées dans les anciennes enceintes universitaires, qui attirent les meilleurs élèves et qui parviennent à leur inculquer un sentiment de supériorité, et des Universités qui forment avec peu de moyens des «brigades» ou des «armées» d’étudiants médiocres. Les étudiants sont obligés de jouer le jeu universitaire, qui est un piège lorsqu’ils passent des années dans des filières dont ils ne voient pas le sens et l’issue. Il faut orienter les étudiants vers divers domaines d’étude en fonction des exigences sociales.

Le LMD est un système pédagogique et scientifique concurrentiel. Il est un «tamis» scientifique. Les étudiants qui éprouvent des difficultés à suivre le cursus universitaire ne seront pas «bredouilles» et n’obtiendront qu’une licence. Pour faire croire que le système LMD a réussi et a brassé des masses d’étudiants, les responsables des Universités ont autorisé des étudiants qui ont acquis difficilement la licence, à faire un mastère. Les enseignants vont subir les pressions de l’administration et on arrivera naturellement à exiger d’eux de confectionner des thèses de doctorat à des étudiants nullement aptes au savoir et à la recherche. C’est faux de dire aux étudiants que dans ce système LMD, tout le monde aura son doctorat ! L’enseignement supérieur repose sur des relations entre les individus, étudiants, enseignants et travailleurs. Il repose sur une relation moins fondée sur des fonctions de commandement que sur des fonctions d’accompagnement. Par l’épanouissement de l’intelligence, les enseignants universitaires doivent donner aux étudiants des outils de pensée et de réalisation aussi faciles à utiliser et qui leur permettent de poursuivre leur éducation tout au long de leur vie. Ils doivent aussi faciliter l’étude des sciences exactes et faire réussir les étudiants aux examens. La formation universitaire scientifique doit donner aux étudiants des qualifications pour un travail productif et leur permettre de maîtriser des tâches associées à la science, à la production et à la technologie. Certains enseignants favorisent l’autonomie des étudiants quand d’autres axent leur intervention essentiellement sur les examens appelés « contrôle continu». Les pratiques trop contrôlantes nuisent à la créativité, quand elles empêchent l’étudiant de se mobiliser sur sa propre créativité intellectuelle. Les enseignants eux-mêmes sont soumis à des contraintes, pressions administratives ou comportements néfastes des étudiants, qui renforcent ou diminuent leur motivation à chercher des styles pédagogique et scientifique efficaces. Le niveau de motivation de l’enseignant pour son travail favorise le soutien à accorder à l’autonomie des étudiants. Les études supérieures sans «recherche» ne sont qu’un leurre. De la visibilité des sites WEB des Universités, la recherche scientifique ne progresse qu’à pas très lents et dans un nombre restreint d’Universités. Les enseignants ne participent pas à l’évolution générale de la société. Ils doivent rechercher les moyens susceptibles de conduire à une Université meilleure. Ils doivent apprendre aux étudiants à raisonner juste, s’ils peuvent.

3. Devoirs de l’étudiant

A l’Université (et à fortiori dans le pays), des problèmes d’incivilité se posent avec acuité. La démocratie peut supporter une bonne dose d’indifférence dans la vie publique. Mais si l’indifférence se généralise, elle meurt. C’est pourquoi il n’y a pas de citoyenneté sans civisme. La citoyenneté suppose la civilité. Elle permet de tempérer l’expression brutale des passions entre individus dont les intérêts s’opposent. La civilité est une forme de la courtoisie, les bonnes manières de la vie. L’étudiant doit apprendre à être studieux, attentif et sérieux. Il est important qu’il soit confronté à de véritables problèmes de recherche et pour lesquels il peut mettre en œuvre son esprit créatif et son imagination pour l’élaboration de solutions même originales. Il doit donc pouvoir analyser des problèmes de recherche, choisir les données nécessaires à leur résolution, mobiliser les connaissances déjà acquises et exposer clairement des résultats. L’étudiant doit savoir formuler et communiquer sa démarche et ses résultats, argumenter la validité d’une solution, élaborer une démarche originale dans un problème de recherche où on ne dispose d’aucune solution déjà éprouvée. Le travail scientifique doit apparaître comme un moyen d’investigation, comme une méthode permettant de répondre parfois aux questions que l’on se pose. En tout état de cause comme une possibilité de débat, où rien n’est jamais acquis définitivement par personne. L’expérimentation et l’observation prennent toute leur place. Pour décrire exactement, il faut avoir vu, revu, examiné, comparé la chose qu’on veut décrire, tout cela sans préjugé et sans idée de système. La description exacte est l’histoire fidèle de chaque chose. A l’Université, former un ingénieur ou un détenteur de master, un producteur plutôt qu’un citoyen nous apparaît comme une tâche difficile à remplir et quelque peu indigne de nos ambitions. L’Université est en constante interaction avec la famille, le monde du travail et de l’économie et celui de la politique. Retrouver des valeurs communes de la société est la tâche de tous et pas seulement des universitaires. Du fait que la société algérienne a connu des changements rapides, l’Université ne saurait être immuable. Entre les étudiants et les enseignants universitaires, des échanges de paroles, moments de pratiques citoyennes où le droit d’expression et que les décisions collectives se font jour, doivent exister.

4. La citoyenneté dans l’acte des études universitaires

On sait qu’il n’existe pas un modèle algérien de citoyenneté politique, qui s’est développé depuis l’indépendance du pays où des individus sont intégrés dans les vies sociale, économique et culturelle. L’Enseignant chercheur visera par son action l’adaptation de l’étudiant à la vie sociale, l’intégration à la vie universitaire par un travail de structuration par et autour de la loi. Comment instituer dans une université un pouvoir effectivement partagé, qui, sans tomber dans l’illusion démagogique du professeur ami de l’étudiant, et en tenant compte de l’asymétrie des statuts, des compétences, laisse cependant libres la parole, la critique, la puissance d’infléchir ? Qu’est ce qui est négociable avec les étudiants ? Quelle Université pour quel fonctionnement démocratique ? Qu’est ce qui peut se jouer dans l’élection et l’exercice des délégués de section des étudiants, dans le fonctionnement des associations des étudiants ? La démocratie populaire n’existe pas ! On ne peut pas parler de démocratie pédagogique, l’acte d’instaurer un fonctionnement institutionnel de l’Université et de l’amphithéâtre qui permette l’expression du pouvoir de l’étudiant dans un cadre de proposition et de négociation, avec un fonctionnement pédagogique et didactique du type socioconstructiviste où l’étudiant est acteur et auteur, de son propre savoir ?

Conclusion :

Le développement du chômage a entraîné une crise des vies économique et sociale : il remet en question la dignité des hommes. Si une société est réduite au social, la citoyenneté perd son sens et la démocratie sa force. Ce qu’on appelle le clientélisme, la réduction du politique au social. Pour que la citoyenneté ait un sens, il faut que l’exposé des problèmes d’une ville, d’une région ou d’un pays reçoive un écho, suscite une réaction, que le politique se sente concerné et a le devoir de le résoudre. Si les politiques sont impuissants à résoudre les problèmes, ou pire encore, corrompus, il n’y a plus de citoyenneté, et à fortiori plus d’étudiants. La liberté donne des ailes pour atteindre les cimes de l’épanouissement. Il faut revenir à des mesures plus restrictives ou une limitation d’accès à l’université ou une revalorisation du baccalauréat. Il faut limiter quantitativement les effectifs des étudiants si on vise une qualification optimale des diplômés. La situation actuelle est préoccupante. Seul le devoir à respecter la libre parole peut fonder le droit à parler librement. Il faut faire moins de discours de complaisance et de l’autosatisfaction et former davantage d’enseignants universitaires de rang magistral. Il faut augmenter la participation des enseignants chercheurs aux instances de décision et les laisser collaborer entre eux ce qui renforcera sûrement leur engagement universitaire. En général, l’Administration universitaire est mauvaise parce qu’elle n’est pas dirigée, ni surveillée. La gabegie bureaucratique jointe à la résistance consciente de certains responsables qui ne souhaitent pas perdre leur situation privilégiée risque de perdurer cette situation de marasme. En 2007, nous avons proposé un «Salut» de l’Université algérienne [05] que le MESRS, le ministère de l’enseignement supérieur et de la rechercher scientifique, n’a pas voulu adopté. La coupe est pleine, qu’elle va déborder et que les plus lourdes responsabilités doivent échoir à ceux qui occupent les plus hautes fonctions.

* Universitaire

Référence :

1. René Descartes. Discours de la méthode. Texte présenté et annoté par Jean Costilhes. 1966, Nouveaux classiques, Hatier.

2. Ali Derbala. Implantation du LMD à l’université scientifique algérienne. El Watan, Dimanche 1er Novembre 2009, Rubrique : Idées-Débats, p.22.

http://www.elwatan.com/Implantation-du-LMD-a-l-universite

3. Ali Derbala. Le système LMD, un descendant du BMP. El Watan, Dimanche 10/06/2007, rubrique Idées-débats, p.23.http://www.elw-atan.com/spip.php? page=article &id_article=69969 et lundi 11/06/2007 http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=70061

4. René Hubert. Traité de pédagogie générale, Paris PUF, 1961.

5. Ali Derbala. Le «Salut» de l’université algérienne. El Watan, Mardi 11 septembre 2007, Rubrique Idées-débats, p.23.

http://www.elwatan.com/spip.php?page=article&id_article=75975

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

Voir tous les articles de Artisan de l'ombre

S'abonner

Abonnez-vous à notre newsletter pour recevoir les mises à jour par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Académie Renée Vivien |
faffoo |
little voice |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | alacroiseedesarts
| Sud
| éditer livre, agent littéra...