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Contribution : Réflexions sociologiques sur la nature de la transition en cours et ses enjeux Par Nadji Safir, sociologue

14 février 2011

Contributions

Contribution : Réflexions sociologiques sur la nature de la transition en cours et ses enjeux

Par Nadji Safir, sociologue
nadji.safir@gmail.com

Les émeutes urbaines dans le pays, depuis longtemps banalisées et fonctionnant comme un mode socialement intégré et légitimé d’expression en direction du pouvoir politique de différentes revendications à portée locale, ont pourtant atteint au mois de janvier un seuil paroxystique qui, par son extension et son acuité,

a pu surprendre. Or, en même temps, la révolution démocratique en cours en Tunisie et qui y a conduit au changement de régime, par la force du message dont elle est porteuse et qui, de très loin, dépasse les frontières du pays, commence à faire sentir ses effets directs dans plusieurs pays arabes, à commencer par l’Égypte, tout comme en Algérie même.
Ainsi dans différentes régions du pays, dans un geste de toute évidence inspiré par les exemples tunisiens, plusieurs citoyens viennent de s’immoler par le feu pour protester symboliquement et publiquement contre, à la fois, leur situation qu’ils estiment inacceptable et le pouvoir politique en place qu’ils en estiment directement responsable. Procédant de la même volonté de contestation de l’ordre politique en place, des manifestations veulent, elles aussi, exprimer dans l’espace public des revendications de divers ordres, notamment de consolidation des conditions de l’expression démocratique. Pesant tous directement sur le fonctionnement de la société, objectivement et/ou symboliquement, ces divers évènements, par delà leur immédiateté factuelle, constituent en réalité autant d’indicateurs rendant compte de tendances lourdes, dénotant tout autant les dysfonctionnements que les dynamismes qui caractérisent les véritables évolutions en profondeur de la société algérienne. Et ce sont précisément ces évolutions de la société que nous devons tenter de comprendre alors que le pays, qui s’apprête à célébrer l’an prochain le cinquantième anniversaire de son indépendance, entre, plus que jamais, dans une phase symbolique longue – allant jusqu’au 60e anniversaire de Novembre 1954 – et longtemps attendue, de bilans de toutes natures. Or, en s’inscrivant dans une vision de moyen et long terme, si le pays veut être en mesure de relever les énormes défis qui, depuis longtemps déjà, sont les siens et, surtout, ceux encore plus difficiles – et incontournables — qui l’attendent, ces bilans, pour permettre de dégager des perspectives, doivent non seulement être extrêmement lucides au plan des évolutions et contraintes endogènes, mais également tenir compte des profondes mutations – exogènes — en cours dans un monde en basculement et qui, toutes directement, nous interpellent aussi. Et c’est sous cet angle, donc, que quatre domaines essentiels méritent de retenir notre attention.
Economique,
parce que le pays est directement concerné dans le contexte des grands bouleversements qui affectent le monde et qui en interpellent tous les acteurs en termes de capacités effectives à formuler un projet cohérent et crédible – aux plans national et international— d’insertion dynamique dans les processus de mondialisation. Or, en dehors de l’exportation d’hydrocarbures, l’économie algérienne, très peu diversifiée, ne participe que faiblement aux échanges mondiaux en tant qu’acteur significatif, comme l’indique également la faiblesse patente, hors hydrocarbures, à la fois, des investissements directs étrangers et des exportations. Elle apparaît comme durablement installée dans une situation structurelle que résument bien trois indicateurs importants : les ressources financières liées à la rente provenant de la valorisation des hydrocarbures sur le marché mondial représentent, depuis plusieurs années sensiblement, 50% du produit intérieur brut, 70% des recettes budgétaires de l’Etat et 98% des recettes d’exportations. Tous les indicateurs sont clairs et vont dans le sens d’une économie très largement dominée par une logique rentière systémique dont les effets négatifs — notamment en termes de dévalorisation croissante du travail physique et intellectuel en raison de son découplage avec les revenus, qu’il permet directement en lui-même d’assurer — se sont très largement diffusés, en quelque sorte par capillarité sociale, dans toute la société, à commencer par l’économie dont les activités de production ne cessent de régresser. De récentes déclarations du Premier ministre, Ahmed Ouyahia, qualifiant la situation comme «inacceptable», lors de sa dernière «déclaration de politique générale», à la fin de l’année 2010, devant les deux chambres du Parlement, sont extrêmement significatives de la dégradation de la situation économique du pays que caractérise la faiblesse manifeste de sa production, hors hydrocarbures, notamment celle de l’industrie : «L’industrie se voit de plus en plus marginalisée et n’a participé qu’à près de 5% de la valeur ajoutée globale de l’année dernière, soit moins que la part des services de l’administration.» Or, la faiblesse constatée de la production affecte aussi l’agriculture, surtout eu égard à l’évolution de la demande liée à celle de la population, notamment pour tout ce qui concerne les céréales, composante de base du modèle de consommation alimentaire des ménages. Ainsi, le pays est-il devenu depuis de longues années l’un des premiers importateurs de céréales au monde — à hauteur de 75% de ses besoins – et sa «facture alimentaire», représentant 20% de ses importations et assurée grâce aux ressources rentières, est-elle estimée, pour l’année 2008, à 8 milliards de dollars. Actuellement, le pays est enferré dans une logique dominante d’accumulation essentiellement matérielle – à la périphérie des vrais enjeux contemporains évoluant vers la maîtrise de l’immatériel — centrée sur une politique de grands travaux d’infrastructure, quasi-exclusivement financée par des ressources publiques d’origine rentière et dont la principale faiblesse est de ne pas être inscrite dans une vision globale et à long terme, d’abord fondamentalement articulée autour de nécessaires nouveaux modes de production de la richesse. Ainsi piégé, le pays risque sérieusement de se marginaliser eu égard aux conditions dominantes de la compétition mondiale centrée sur les échanges de biens et de services et d’avoir donc, demain, de sérieuses difficultés pour y trouver sa place. Il est donc grand temps pour lui de sortir de la satisfaction trop facile que procurent les évolutions positives du taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) qui n’ont absolument aucun sens en elles-mêmes et doivent toujours être réinterrogées, au moins, quant à la nature même des activités sectorielles y ayant contribué. D’autant qu’en l’occurrence elles renvoient directement à une destruction de richesse – la consommation irréversible d’un stock non renouvelable d’hydrocarbures fossiles – qui, si elle n’est pas utilisée pour mettre en place de nouvelles sources de création effective et durable de richesse par la production de connaissances, de biens et de services, correspond à un processus d’appauvrissement de la collectivité nationale qui, au sens large, intègre nécessairement les générations futures. A cet égard, la question de l’évaluation objective de la croissance économique doit être complètement repensée et ne plus dépendre du seul indicateur fallacieux que représente le PIB, stricto sensu, en prenant en considération plusieurs indicateurs – dont le PIB – intégrés dans un tableau de bord multidimensionnel, visant à saisir les conditions réelles dans lesquelles évoluent l’économie, la société et la nature.
Scientifique, car, dans un monde de plus en plus fortement dominé par le rôle croissant qu’y jouent la science et la technologie, ainsi que les technologies de l’information et de la communication (TIC), la question du degré d’effectivité de leur maîtrise sociale —comme processus social complexe de constitution d’une intelligence collective en réseau, dépassant donc les seuls apprentissages techniques individuels – devient, à tous égards, un enjeu absolument essentiel. Ainsi en ce qui concerne l’enseignement des sciences et mathématiques avant l’université, après 4 et 8 années de scolarité, les performances du pays – tout comme celles des autres pays arabes, sur la base des résultats d’une grande enquête internationale (TIMSS 2007) — sont nettement classées en dessous de la moyenne mondiale. Sur la base des données présentées dans le dernier rapport de l’Unesco sur la science – celui de 2010, dont le premier chapitre est précisément intitulé «le rôle croissant de la connaissance dans l’économie mondiale» — la production d’articles scientifiques cités dans des revues de référence par millions d’habitants est de 37,5 en Algérie pour des moyennes, arabe de 41, et mondiale de 147. Par ailleurs, l’Algérie n’a aucune contribution notable en termes de dépôts de brevets et aucune de ses universités n’apparaît dans les classements internationaux significatifs. En ce qui concerne l’état de l’économie de la connaissance, à partir de deux indices calculés, pour l’année 2009, par la Banque mondiale, l’Algérie, avec des performances de, respectivement, 3,22 et 3,57 — par rapport à une moyenne mondiale de 5,95 et 6,19 et une moyenne de la région Mena «Middle East and North Africa» à laquelle elle appartient de 5,47 et 5,68 — est classée au 105e rang mondial sur 146 pays considérés. Pour la capacité à diffuser et maîtriser l’utilisation des TIC — telle que saisie par un indice «network readiness index» calculé pour 2009-2010 par le Forum économique mondial — sur 133 pays classés, l’Algérie est 113e. Un très net constat de faibles performances du pays peut être établi pour un ensemble de paramètres déterminants qui, tous, de plus en plus, sont au cœur même des leviers les plus fondamentaux de toute croissance économique contemporaine saine et qui ne peut s’articuler qu’autour de la connaissance comme facteur directement intégré dans la production de biens et de services et ce, dans les conditions de la compétition mondiale.
Social, puisque l’examen des demandes de toutes natures formulées par la population — particulièrement jeune, la moitié ayant moins de 27 ans — ainsi que des principales évolutions de la société, indique clairement que, malgré les nombreux progrès accomplis par le pays dans divers domaines, obtenus surtout grâce à la redistribution des ressources rentières – l’espérance de vie est actuellement supérieure à 74 ans – un malaise social très profond, de type anomique, aux manifestations de plus en plus nombreuses et visibles, existe. L’un de ses fondements les plus essentiels réside, en tout premier lieu à l’évidence, dans la durable extension de divers phénomènes aussi symptomatiques que le chômage et le sous-emploi — notamment de jeunes diplômés y compris de l’enseignement supérieur — désormais devenus endémiques. A cet égard, bien qu’il soit difficile de disposer de données fiables sur les questions évoquées — les statistiques officielles étant souvent sujettes à contestation —, il convient de retenir que depuis de longues années déjà, selon diverses sources d’information, dont celles de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, la moyenne des taux de chômage et de sous-emploi en Algérie — notamment des jeunes, de l’ordre de 30% – est régulièrement bien plus élevée que celle de pays économiquement proches. Par leur poids croissant, ces deux phénomènes constituent une contrainte majeure – assimilable à une véritable «bombe à retardement» — pesant lourdement sur tous les équilibres économiques, sociaux et politiques du pays dont ils menacent directement les conditions de croissance et de stabilité. En effet, celles-ci ne pourront longtemps dépendre des diverses économies de bazar, de l’informel, de la débrouille, voire de la survie – incluant de larges pans obéissant à des logiques mafieuses — qui, de plus en plus étroitement liées et durablement installées, dévalorisent socialement le travail physique et intellectuel et, ipso facto, minent les conditions de formulation et de mise en œuvre d’une politique économique adaptée aux évolutions mondiales. En ce qui concerne le malaise social évoqué, en témoignent la violence, souvent d’une latence prégnante, et la criminalité ou l’émigration clandestine — de la part des jeunes harraga — vers l’Europe ou la consommation de drogues ou la corruption à divers niveaux d’institutions publiques, nationales et locales ou le manque de considération pour l’espace et l’hygiène publics ou le renforcement de l’attachement des individus aux groupes primaires comme repères dominants de leurs comportements publics conduisant au clientélisme et au régionalisme. Ou bien encore les formes récurrentes d’émeutes urbaines, selon différents degrés d’acuité et dont la récente et violente éruption ne constitue qu’un moment – certes, fort – dans une succession d’évènements appelée, de toute évidence, à se poursuivre. Tous, désormais amplement banalisés – la sur-utilisation dans bien des circonstances de la vie quotidienne par les jeunes du mot «normal», curieusement prononcé en français et sur un mode aussi ironique qu’amer est un signe très révélateur d’un profond ressentiment – ces phénomènes sont progressivement devenus des caractéristiques structurelles du fonctionnement de la société et façonnent en profondeur les rapports qu’elle entretient avec l’Etat qui, de plus en plus, sont empreints de distance, voire de défiance. L’importance des problèmes identifiés dans la société indique clairement que le discours officiel y perd régulièrement en efficacité pour tout ce qui concerne l’imposition de ses normes et valeurs, telles que théoriquement postulées et proclamées avec comme conséquence directe un «divorce» de fait entre société et Etat. Tout se passant comme si leurs valeurs, logiques et pratiques dominantes respectives fonctionnaient sur des plans différents, mais en maintenant, par un accord tacite, à chaque fois que nécessaire, un seul terrain de rencontre – tout à fait décisif pour la préservation des grands équilibres politiques et sociaux – celui relatif aux diverses formes de redistribution des ressources rentières, inscrites au cœur même du «contrat social» implicitement noué, depuis longtemps déjà entré en crise et dont chacun a conscience que c’est bien de son maintien que dépend un degré minimum de cohésion de la société.
Politique, dans la mesure où, alors que l’hypothèque terroriste est toujours présente, les problèmes rencontrés par le pays posent directement la question de la responsabilité des élites qui ont effectivement eu la charge des affaires publiques et qui doivent faire le bilan des actions qu’elles ont conduites. Etant entendu que, par delà le rôle des individus – certes important et qui doit être évalué — est directement interpellé celui de la nature du système politique en place, en tant qu’ensemble organisé d’institutions, de discours et de mécanismes de prise de décision, considéré dans ses deux types de fonctionnement : formel, mais surtout réel qui, de plus en plus, peut être caractérisé comme de type oligarchique. A cet égard, il est très significatif que, depuis quelque temps, de nombreux débats publics ont directement évoqué – thème trop longtemps refoulé — le rôle que joue l’armée, en tant qu’institution, dans de nombreux processus de prise de décision à caractère politique, qui ne relèvent donc pas de ses domaines de compétence, stricto sensu. Or, il est clair que cet élargissement du champ d’action de l’armée hors de ses attributions formelles trouve sa légitimité dans l’héritage qu’elle est censée assumer en tant que, formellement, elle se pose comme continuatrice de l’action fondatrice de l’Armée de libération nationale. De manière plus générale, le champ politique, actuellement dominé par les trois grandes formations politiques constituant l’Alliance présidentielle — Front de libération nationale et Rassemblement national démocratique, inscrits en droite ligne de l’action du FLN «historique», et Mouvement de la société de la paix, d’inspiration islamiste — demeure fondamentalement marqué par un discours tirant toute sa légitimité de la continuité eu égard au message et l’action du FLN «historique ». En fait, tout se passe comme si, dans le domaine politique aussi, fonctionnait une logique de rente, d’origine historique – constituée par toute l’accumulation de production symbolique générée à partir de 1954, comme rupture fondatrice – dont la plupart des acteurs politiques, ainsi que nombre de ceux s’exprimant au nom de la société civile, continuent, d’une manière ou d’une autre, de bénéficier, en usant et en abusant pour justifier leurs pratiques quotidiennes dans un contexte de plus en plus objectivement éloigné de celui des origines fondatrices. Pendant très longtemps dynamique et créative, cette production symbolique était, à la fois, socialement légitime et porteuse de sens aux plans historique, sociétal et ontologique. Puis, figée et fossilisée, elle s’est progressivement transformée, de facto, en une source de rente car, le temps passant, elle correspondait de moins en moins à une activité de production de dynamiques, références et pratiques originales plus ou moins proches de celles initiées par les «pères fondateurs». Or, de plus en plus, par une logique de détournement de sens et de captation, elle est devenue un simple moyen d’autolégitimation de pouvoirs en place, en panne totale d’imagination et, surtout, soucieux de se perpétuer le plus longtemps possible en utilisant pour se reproduire, selon les mêmes logiques fondamentales de stricte instrumentalisation – outre le «stock disponible» d’hydrocarbures – le «stock disponible» de légitimité historique. D’ailleurs, d’un point de vue symbolique, la meilleure illustration de cette logique consiste dans l’utilisation encore faite de l’appellation même de FLN, désormais complètement vidée de son sens, pour désigner un parti politique. Alors que, depuis l’instauration du multipartisme, elle aurait dû être interdite afin de ne pas porter atteinte à un riche patrimoine historique — appartenant depuis longtemps déjà à la mémoire collective et relevant de l’analyse historique critique — et qui ne saurait, dans une démarche de manipulation politicienne, être rétrogradé au rang de banal acteur de la vie politique. En fait, une analyse du paradigme structurel fondamental selon lequel a évolué, depuis 1962, la société algérienne contemporaine, sous l’angle de sa déconstruction théorique pour mieux en comprendre les fondements mêmes, permet de conclure qu’il s’est progressivement constitué, puis s’est affirmé et a fonctionné autour de deux logiques systémiques croisées de rente. Bien que d’origines différentes, elles ont fini par entretenir entre elles, notamment aussi de par leur instrumentalisation politique, d’étroites relations et en sont devenus les substrats fondamentaux. La première, objectivement caractérisable comme telle, à caractère économique et à finalité économique, sociale et politique, est basée sur l’exploitation des hydrocarbures et leur valorisation sur le marché mondial. La seconde, symboliquement caractérisable comme telle, à caractère historique et à finalité sociale et politique, est basée sur l’exploitation de la forte légitimité historique acquise lors de l’action menée contre le colonialisme pour libérer le pays. Et, au final, c’est donc bien à partir de ce paradigme bi-rentier, agissant comme incontournable et ultime système général de référence, que tous les acteurs sociaux – consciemment ou inconsciemment, d’une manière ou d’une autre – dans leurs pratiques individuelles et collectives ont déployé leurs stratégies de défense de leurs intérêts en tentant de maximiser les avantages – matériels et/ou symboliques — qu’ils pouvaient retirer de leur recours à l’une ou à l’autre des deux rentes ou, de manière plus générale, étant donné leur étroite articulation, aux deux à la fois. Ce paradigme bi-rentier qui a, pendant longtemps, constitué un cadre de référence pour, à la fois, la société et l’Etat, a réuni autour de lui un fort consensus social, malgré les indéniables inégalités prévalant dans les possibilités d’accès aux avantages qui y sont plus ou moins directement attachés en raison, d’abord, des nombreux processus de forte mobilité sociale ascendante qui en ont procédé et ont complètement bouleversé les structures de la société algérienne, telles qu’elles étaient à la veille du déclenchement de la guerre de libération. Or, aujourd’hui, ce paradigme bi-rentier – de par sa nature même, objectivement engagé dès le départ dans une course contre le temps — est déjà entré en crise et, de plus en plus, il entre inexorablement dans une spirale descendante en raison de l’épuisement progressif des capacités d’efficacité sociale de ses deux sources de rente, toutes deux non renouvelables. La première, car, en termes d’offre, le stock d’hydrocarbures fossiles ne peut que décliner alors qu’en termes de demande, la population potentiellement bénéficiaire ne peut que croître (de l’ordre de 50 millions d’habitants en 2050) limitant de beaucoup les marges de manœuvre qu’ont pu, pendant longtemps, constituer les mécanismes de redistribution de la rente. La seconde, car en termes d’offre, le stock de légitimité historique diminue, puisque relevant de moins en moins d’actions tangibles et de plus en plus du registre symbolique des mémoires collective et individuelle alors qu’en termes de demande, celle-ci est de plus en plus faible, venant de la part d’une population jeune de moins en moins sensible au discours officiel tenu qui évoque des réalités qu’elle n’a jamais connues et qui, pour sa part, exprime, avant tout, une demande en termes de projet d’avenir. Dans ce sens, un examen des perspectives qui se dessinent pour la société algérienne permet de formuler l’hypothèse que les années à venir vont nécessairement correspondre à une difficile phase de transition systémique – de fait, largement entamée et appelée à être régulièrement rythmée par des phases de tensions, de toutes natures et plus ou moins aiguës — entre l’ancien paradigme birentier, aujourd’hui déjà entré en crise, en conséquence de moins en moins efficace et inéluctablement destiné à disparaître, et un nouveau paradigme dont les contours commencent à se dessiner, le contenu en demeurant encore imprécis. Cette transition actuellement en cours et absolument inéluctable — aucun «plan B» n’étant sérieusement envisageable ; d’ailleurs lequel pourrait-il être ? — est caractérisée par une tendance lourde qui, de plus en plus, y occupera une place centrale et en fonde conceptuellement le caractère systémique. C’est le changement progressif de la nature des substrats fondamentaux sur lesquels repose le paradigme structurel de la société et qui, nécessairement, évolueront en passant de logiques de rente – en voie d’extinction — à des logiques de production – en voie d’émergence — notamment sur deux plans. Au plan économique, d’abord, sa condition de base est celle de la redéfinition radicale des conditions de production durable de la richesse nationale. Le nouveau modèle devra être à la hauteur des exigences, d’une part, d’une offre de travail pendant encore longtemps très élevée et source directe d’un fort potentiel d’instabilité sociale et politique et, d’autre part, d’une compétition mondiale de plus en plus rude à laquelle il devra contribuer par ses propres dynamiques de production de biens, services et connaissances. De ce point de vue, les capacités effectives de production et d’exportation hors-hydrocarbures de l’Algérie, particulièrement faibles depuis longtemps, ne pourront certainement pas être transformées du jour au lendemain et supposent de très profondes réformes visant à mettre en place un système productif totalement rénové et réellement en mesure, par la mise effective au travail de l’énorme potentiel humain en place, de participer à la compétition internationale. Or, les déficits actuels en la matière demeurent importants et constituent de fortes contraintes s’imposant nécessairement à la nouvelle démarche. Ainsi, en ce qui concerne un autre indicateur révélateur – celui de la compétitivité globale telle que saisie selon un indice calculé par le Forum économique mondial — l’Algérie est-elle, en 2010, au 86e rang sur 139 pays considérés ; le premier pays arabe classé, Qatar, est 17e, l’Arabie saoudite 21e, la Tunisie, 32e, le Maroc 75e et l’Égypte 81e ; par ailleurs, la Turquie est 61e, l’Iran 69e et l’Afrique du Sud 54e. Comme l’illustrent les difficultés rencontrées par les autres pays du Maghreb, le contexte économique mondial dans les secteurs d’activité qui pourraient éventuellement correspondre à une spécialisation du pays en fonction de ses avantages comparatifs – notamment de faibles coûts de main-d’œuvre — est largement dominé par le très fort dynamisme des économies asiatiques – Chine en tête — qui réduisent de beaucoup les marges de manœuvre dont pourraient disposer de nouveaux outsiders. Par ailleurs, le nouveau modèle à définir au plan économique devra intégrer, au moins, quatre contraintes désormais absolument incontournables : —une véritable intégration économique maghrébine, impérative pour chacun des pays de la région et dont le faible degré explique aussi pour beaucoup leurs difficultés à s’imposer dans la compétition mondiale, étant donné aussi leur taille limitée qui ne peut autoriser que la poursuite de «bricolages locaux» sans lendemain ; — une forte capacité d’attraction des investissements directs étrangers hors hydrocarbures et hors foncier, étant entendu que les seules capacités nationales, stricto sensu, ne sont pas en mesure, dans les conditions présentes de la compétition mondiale, notamment en raison de leur très faible maîtrise d’impératives contraintes d’ordre technologique et managérial, de mettre en œuvre le nouveau projet ; — la définition et la mise en place d’un système national d’innovation opérationnel fondé sur des processus d’apprentissage social généralisé des logiques de l’économie de la connaissance et ouvert sur les échanges mondiaux ; —les conséquences pour le pays de la double crise globale en cours – écologique et climatique – qui, notamment pour ce qui concerne les ressources en eau, pèsera lourdement sur les conditions, à la fois, de production de biens et de services et de vie des populations. De manière plus générale, pour ce qui concerne l’économie, il faut être conscient que dans le monde qui s’annonce, la connaissance – objectivement concentrée et cristallisée dans tout bien ou service produit et dont elle constitue par excellence la substance même – est de plus en plus appelée à jouer un rôle absolument décisif. De ce point de vue, paraphrasant Clausewitz, je dirai que, désormais, il convient de bien comprendre que, de plus en plus, tout processus de développement conséquent ne pourra plus être que la poursuite de la connaissance par d’autres moyens. De ce point de vue, il doit être clair que l’un des enjeux les plus essentiels de la transition en cours doit absolument être mentionné car, à plus d’un titre, de sa maîtrise dépendra, pour beaucoup, l’évolution d’ensemble de la société : c’est celui de l’enseignement et de la recherche qui doivent être considérés comme des secteurs absolument prioritaires en termes de financement public et dont les performances ne peuvent désormais plus être envisagées qu’eu égard aux meilleures normes mondiales dans les domaines concernés. Au plan politique, ensuite, avec un triple enjeu central — définition de nouvelles sources de légitimité sociale du pouvoir politique, construction d’un espace public et mise en place d’un système démocratique — le nouveau modèle suppose une rupture permettant la conclusion d’un nouveau «contrat social» redéfinissant les rapports entre citoyens ainsi qu’entre l’Etat et la société sur la base d’une production originale et dynamique de sens, générée par les pratiques de tous et nourrie de toutes les logiques contemporaines. Cette nouvelle problématique politique qui implique nécessairement au plan symbolique un changement radical des méthodes actuelles de gestion des affaires publiques – frappées d’obsolescence tout autant que la génération qui les pratique — doit correspondre aux nouvelles réalités de la société et du monde et non pas à celles, historiquement datées, ayant formé la base symbolique à partir de laquelle a été forgée et instrumentalisée la rente historique évoquée et qui sont complètement dépassées. Les mauvaises performances réalisées par le pays dans beaucoup de domaines essentiels et, en conséquence, le processus objectif de déclassement actuellement en cours qui en affecte le positionnement international, particulièrement en termes de capacités à formuler effectivement un projet d’insertion dynamique dans la mondialisation, mettent clairement en évidence la très faible efficacité du système politique oligarchique en place qui, de plus en plus, apparaît comme totalement inadapté aux dynamiques contemporaines et dont la responsabilité directe eu égard aux nombreux déficits et dysfonctionnements constatés est pleinement engagée. A propos du rôle politique que joue, de fait, l’armée, en tant qu’institution, il doit être objectivement évalué et redéfini, en toute transparence, dans le cadre du débat sur le fonctionnement d’ensemble des institutions, afin qu’elle puisse clairement contribuer – si la nécessité s’impose – à l’amélioration des performances du système politique renouvelé, dans le respect du contexte démocratique. Face aux processus de dégradation en cours et aux risques, voire aux menaces, de toutes natures, dont ils sont porteurs pour la stabilité du pays, la seule solution est celle de la formulation de réponses rapides et adaptées permettant, au moins, de freiner la régression en cours avant, dans un second temps, d’envisager de retrouver une trajectoire ascendante. Dans cette perspective, faisant appel aux ressorts de leur intelligence collective, tous les membres de la société devront conclure un nouveau pacte basé sur la confiance et la responsabilité, excluant toute mentalité de rente, de quelque nature qu’elle puisse être, et fondamentalement basé sur le travail physique et intellectuel comme source de création de richesse et le mérite comme seul facteur de mobilité sociale. Dans une vision plus large – incluant les mondes arabe et musulman — ce pacte doit être en mesure de formuler un projet de modernité capable d’offrir aux nouvelles générations toutes les conditions pour exprimer leurs légitimes attentes en libérant les potentiels de créativité dont elles sont porteuses. Pour relever de tels défis, tout dépendra des capacités de résilience collective de la société, seules en mesure de lui permettre de s’investir dans un nouveau projet qui, tout en valorisant le passé, doit lui accorder le juste statut qui lui revient de former un ensemble de repères constitutifs d’une histoire et d’une identité communes, permettant de mieux baliser et étayer les actions à conduire et aidant par ses dynamiques mêmes à se projeter dans un futur toujours en construction. Et non pas de constituer, en lui-même, une sorte d’horizon permanent, définitivement inscrit en filigrane de toute perspective et obstruant, surtout par sa lecture essentialiste et toutes les pesanteurs qui l’accompagnent, le chemin vers l’avenir. En tout état de cause, étant donné le caractère inéluctable des processus de transition déjà objectivement engagés, aucune stratégie de contournement des nécessaires réformes à entreprendre – au demeurant, aussi illusoire que vaine — n’est désormais possible et deux facteurs, très étroitement corrélés, vont désormais jouer un rôle tout à fait déterminant : le temps et la maîtrise. Le temps, d’abord car, comme l’enseigne l’histoire, plus les réformes devant assurer un déroulement relativement souple et sans heurt majeur des transitions sont différées et plus elles deviennent difficiles à mettre en œuvre et ont un coût élevé, quel que soit le domaine spécifique considéré. La maîtrise, ensuite, parce que l’extrême complexité des processus concernés, notamment en raison de la multiplicité des acteurs concernés, suppose que leur déroulement ne puisse être livré à la seule logique d’intérêts particuliers débridés, sans aucune vision globale, socialement légitime et crédible, visant à assurer une cohésion d’ensemble de la démarche entreprise pour en garantir le succès final. De toute évidence, les multiples contraintes – de toutes natures et tant endogènes qu’exogènes – appelées à peser sur la transition systémique de la société algérienne vers l’inéluctable contexte post-rentier en feront un parcours très difficile. Et c’est pourquoi l’un des enjeux essentiels à venir en termes de gestion d’ensemble par tous les acteurs potentiels concernés – étatiques et non étatiques — des processus concernés est de faire que cette transition aboutisse avec succès ; soit, sans trop d’épisodes chaotiques. D’autant que, tout au long de son déroulement, elle sera régulièrement marquée par de nombreuses phases de tensions, plus ou moins aiguës mais incontournables, en fonction des divers ajustements opérés par tous les acteurs sociaux concernés en vue de défendre leurs intérêts par la renégociation de leurs positionnements respectifs. C’est dire si les évènements de ce début d’année ne constituent qu’un moment dans une longue transition systémique déjà engagée, et dont les difficultés à venir seront à la hauteur de l’importance des enjeux de société qui se jouent, d’abord, au plan interne et qui se formulent en termes de nécessaire maintien de la cohésion de la société, voire aussi de celle du cadre national lui-même. Mais qui, tous d’une manière ou d’une autre, auront également un impact direct, d’une part, sur les capacités effectives du pays à renégocier avantageusement son positionnement stratégique dans un environnement international en mutation et, d’autre part, sur les divers espaces auxquels il appartient (Maghreb, monde arabe) ainsi que ceux dont il est proche et avec lesquels, notamment par la densité des échanges humains, il vit en étroite symbiose (Sahel, Europe).
N. S.
Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2011/02/14/article.php?sid=112851&cid=41

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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