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Chasser «Ben ou Ali ?» par Kamel Daoud

19 janvier 2011

Contributions

Il faut parler l’algérien pour peser la lourde connivence entre les mots «harraga» et «n’hrag». Le premier veut dire immigration clandestine, le second, immolation par le feu. Les deux veulent dire «feu», brûler, brûlure.

En Algérie, des Algériens se brûlent selon un rite désormais consacré : bidon d’essence, chair humaine et édifice de l’Etat. C’est-à-dire devant un commissariat, une APC ou n’importe quel édifice de l’Etat qui ne représente plus l’Etat. Le martyre est en pleine redéfinition. L’acte, qui va même au-delà de l’interdit religieux, plonge dans le malaise. Certains ont vite fait de dénoncer le mime inutile dans le sillage du martyr de Bouazizi le Tunisien. D’autres ont évité de donner le sens de la révolution à l’immolation. Certains n’aiment pas l’impuissance que confessent le geste et la culpabilisation qu’il induit. Pour beaucoup, en Algérie, on n’a même pas une dictature «personnifiée» contre laquelle se battre mais seulement une inconcevable corruption et une non-gouvernance autoritaire. Demander le départ de qui quand «Ben Et Ali» sont deux personnes différentes ? L’essentiel est cependant là : l’immolation ne provoque pas la révolution. La cause ? Il y a quelque chose de mort chez nous : le filial, le communautaire, la communauté de la chair et de la colère, le peu de différence entre le vivant et le mort. Le régime et sa sinistre oligarchie de vieillards ont réussi à faire désespérer les gens jusqu’à les rendre incapables de concevoir une solution vivante au lieu de la réponse morte. En Algérie, chacun est seul et c’est la lecture du chroniqueur : le message de l’immolation devant ce qui représente le régime est compris par tous, mais tous sentent le même malaise : comme si le collectif disait «nous sommes tous déjà morts, pourquoi un mort de plus ?». L’immolé est un harrag, qui lui-même est un immolé qui est aussi un kamikaze. Le geste est un acte extrême : il a le sens de la révolte finale mais dans un pays absurdisé : c’est comme proclamer un poème dans une alimentation générale ou demander l’enthousiasme à un médicament. On est tous morts lorsque la mort de chacun ne concerne que lui. C’est une loi.

Selon un ami chroniqueur, la révolution algérienne va dans le sens de l’émiettement atomique : un peuple uni pour chasser le colon, puis seulement des régions pour protester contre une dictature «libérateur», puis seulement quelques villes, puis seulement quelques quartiers dans quelques villes pour dénoncer la dictature, puis seulement quelques groupes de jeunes dans quelques quartiers. L’émiettement se poursuit avec la division du peuple en chaloupe de 25 clandestins, puis le choix de se faire exploser tout seul, puis le choix de s’immoler rien que soi-même sans user de cette formidable liberté «que donne la décision du suicide à celui qui le tente» pour paraphraser Albert Calus et son homme révolté. Un jour, on ne lèvera qu’une main, puis un doigt puis seulement une paupière et seulement un cil, etc. Jusqu’à ? Jusqu’à ce que le processus s’inverse au nom des lois de l’histoire : remonter du cil à la main puis de la main à la Soummam. C’est inévitable.

Le pire, c’est que, encore une fois, le régime n’a rien compris : encore et encore une fois dans le sillage de la mentalité du «père du peuple» et de l’Etat fécondeur, le régime instruit ses walis pour recevoir le peuple, donne ordre aux policiers d’être gentils et promet un logement et une oreille à chaque immolation. L’autisme est complet et le régime ne comprend pas que la cause c’est lui, sa façon de réduire le rêve à de la statistique et la demande de vie à une demande d’emploi. La solution alimentaire postsocialiste est encore de retour, toujours et toujours. On analysera pendant un siècle ce qui se passe en Tunisie comme une particularité, l’évidence est là et elle est valable pour tous les autres pays: il y a des dictatures, une mal vie, de l’impuissance, de la colère et l’envie de vivre et le besoin de rêver et la solution de mourir d’un coup pour éviter la mort sans relâche.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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