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Quand l’honneur ne l’est plus par El Yazid Dib

30 décembre 2010

Contributions

                Il griffonne : «J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir accepter ma présente lettre de démission et ce, pour convenance familiale. Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de ma haute considération. Signé Elkhièr».

Il la dépose sur son bureau et prend un malin plaisir à la relire chaque matin pendant des années et des années jusqu’à son admission ordinaire à faire valoir ses droits à la retraite.

En rédigeant sa demande de décharge, après mûre réflexion et moult tergiversations dans sa volonté pour le faire, il s’empresse de pérorer son long écrit de litanies, par une phrase qui le tenait à cœur, que la bille de son stylo distillait grassement son encre pour inscrire en bas de page cette épitaphe : à la Fonction publique, nous appartenons et à elle, nous reviendrons.

Il était dans un état qu’il ne pouvait se décrire, tant le mal moisissant les charnières de sa longue carrière administrative, allait, croyait-il, par cette lettre, s’estomper et s’évanouir. Il semblait être heureux, sinon il voulait bien et avidement l’être.

La Fonction publique, cette entité de toute une armée d’individus sans visage, sans humour et sans état d’âme, lui était une geôle salutaire mais dont les conditions de détention, tellement insoutenables, qu’elles sont devenues maladives et suffocantes. Il était un matricule, sa femme et ses enfants, un gros dossier. Ses peines, ses chagrins, ses amours y étaient dedans. Même son mariage et la naissance de ses enfants. On y inscrit tout. A un certain niveau de la hiérarchie, on creuse aussi loin que possible jusqu’au nom de l’instituteur français, à l’époque, qui vous prodiguait les premières lettres de l’alphabet, passant par l’identité et les activités professionnelles, culturelles et politiques des beaux-parents, de vos frères et sœurs. Le fonctionnaire est une somme de renseignements inutiles et sans importance.

Elkhièr est un commis de l’Etat. D’abord, il se refuse à l’acceptation de ce qualificatif de commis, il se dit, certes, je suis un commis mais pas de l’Etat. Je suis un commis à la solde de ceux qui dirigent l’Etat. Leurs volonté et desiderata ne s’exercent-ils pas à travers les textes illogiques et iniques que nous recevons et sommes astreints sans nulle réserve à leur aveugle et bête application ? Un mauvais règlement n’entraîne qu’une mauvaise application.

Il occupe le poste de chef de service des naissances et des décès dans une mairie importante. Il a sous sa tutelle toute une armada de scribouillards, finalement comme lui, qui ne ménagent pas assez d’efforts pour se soustraire aux obligations pesantes du respect des horaires et autres impératifs de service. Contemporain de Trenet, de Sinatra et d’autres personnalités mondaines, il en est vestimentairement influencé malgré la précarité et le dérisoire de ses moyens financiers. D’une culture francophone avérée, il n’a pu s’asseoir sur les bancs des universités mais il a su quand même siroter son savoir aux moments où il sirotait, en compagnie galante des colons et les maîtres-fermiers, ses apéritifs quotidiens, lorsqu’il était régisseur, l’unique autochtone lettré, chez monsieur Zalmati, notaire et gros propriétaire foncier dans la ville de Fites. Imberbe, son visage dégage un teint européanisé que la brillantine, qui imbibe ses cheveux dressés platement à l’arrière, en rajoute fièrement une note de gaieté à la circonférence de son doux faciès.

Les fins d’années sont toujours l’occasion de dresser les bilans. Il en est ainsi depuis que la comptabilité existe. Le bilan comptable est un tableau qui reprend à droite l’actif mais aussi le passif à gauche.

Des années ont passé et Elkhièr n’a rien perdu quant aux soins méticuleux qu’il continue à s’administrer, tant dans son goût de se vêtir que dans ses manières d’aborder les gens, toujours avec cette hauteur présumée de culture et de civilisation. Il en était, nonobstant cela, bien respecté.

Il gère un service chargé de l’inscription des naissances et des décès. Ce qui, vu l’importance dans le mouvement démographique de cette commune, ne le lui laisse aucun moment de répit. Des naissances, il y en a tous les jours, ainsi que pour les décès. Son service est organisé en départements, sections, etc., toute une panoplie d’organigrammes, de paliers hiérarchiques, trop compliquée pour un néophyte en ces sciences combien éclairantes de l’administration.

Ce n’est plus un honneur de vous écrire, tient-il à greffer sur le papier blanc en guise de début de courrier pour sa missive, en continuant, car l’honneur en ces périodes n’en est plus de mise. Je n’ai plus cet honneur avec lequel, pour la plus simple demande, pour une quelconque raison de service, je vous en gavais. De quel honneur s’agit-il en vous annonçant des centaines de morts par mois ? Même en ayant le regret, c’était toujours avec l’honneur que je l’exprimais.

S’arrêtant là pour prendre une cigarette et creuser davantage les sources de son inspiration, il médite sur toutes ces conneries phraséologiques inculquées sous des justifications et des formules de politesse. Il anticipe et réfléchit déjà à ces fameuses formules par lesquelles on devait, sous peine d’accusation d’ignardise et de maladresse, clore chaque écrit digne d’une nature et de style administratif.

Il déchire tout et recommence.

«Je n’ai plus l’honneur de vous écrire. Cela fait trente ans que vous m’aviez pris tout l’honneur. A toutes les occasions, vous m’obligiez à avoir cet honneur juste pour votre égard, et j’étais impérativement soumis à l’avoir lorsque je voulais m’adresser à votre auguste bienveillance pour une maladie, un congé ou une simple circoncision de mon enfant. Maintenant, monsieur, je pars et je vous écris ordinairement pour vous dire allez vous faire f….» Il se lève et déchire encore pour la énième fois cette missive de démission.

Un sentiment de lâcheté le surprend soudainement et l’immerge au fond de ses pensées sournoises. N’ai-je pas le courage de dire, enfin d’écrire ce que j’ai envie de dire ou d’écrire ? Ma moralité m’empêche de verser dans de telles insanités. C’est justement avec tout l’honneur que je dois déclamer mon désarroi face à une machine qui broie les hommes, face à un système qui glorifie la médiocrité sans le dire. La bravoure c’est de dire une vérité sans complaisance à un dirigeant injuste et au bord de la tyrannie.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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