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J. Berque, anthropologue, historien, journaliste

27 décembre 2010

Contributions

le 30.10.10 | 03h00

Mille neuf cent dix (1910), Frenda (Algérie) – 1995, Saint-]ulien-en-Bornes, Landes (France). Deux dates, deux lieux qui couvrent le XXe siècle et les deux rives de la Méditerranée et embrassent parfaitement bien la vie de Jacques Berque. II aura rempli ce temps et ces lieux mieux que quiconque.


Une cinquantaine d’ouvrages écrits en français et traduits en arabe pour la plupart, et dans les autres langues de la région (italien, espagnol, grec) mais aussi en anglais, en allemand, etc. Il y a aussi ceux qu’il a traduits lui-même de l’arabe et pas des moindres comme Kitab Al Aghani, la poésie d’Adonis et surtout le Coran qu’il reprendra indéfiniment jusqu’à sa mort. Il a laissé près de 200 articles et a dirigé une cinquantaine de recherches qui commencent à être classées, publiées comme les trois volumes d’Opéra Minora, aux éditions Bouchène, Paris.


On ne peut rendre compte de l’œuvre immense du savant sans la lier à la vie de l’homme et comprendre ainsi l’une par l’autre ; les objets de ses recherches par son parcours et ses tumultes, le style même de son écriture par son appétit des mots et des langues, la française qu’il conduit avec art, les multiples dialectes arabes et berbères qu’il finit par distinguer à la musique des phrases, et enfin la langue du Coran dont il réussit à percer, herméneute qu’il est, certaines de ces plus déroutantes métaphores.
Observons tout d’abord l’homme. C’est un rebelle ! A 20 ans, sur les conseils de son père, administrateur colonial et anthropologue à ses heures, il part à Paris pour une agrégation en lettres classiques à la Sorbonne. Après deux ans de séjour parisien qui «l’ennuie», il retourne «chez lui», à Frenda ; nous sommes en 1932.
Son père l’envoie alors chez un de ses amis, chef de tribu sur les Hauts-Plateaux du Hodna.
II vivra sous la tente, parcourant les plaines à cheval et déjà, observant et partageant la vie quotidienne des gens de la tribu. Cette posture et cette méthode ne le quitteront plus : pour qui veut savoir, se faire accepter des gens est le meilleur chemin pour les comprendre. Plus tard viendra l’analyse. Exit «l’objectivation», dogme méthodologique de la sociologie classique, qui l’éloignera de la sociologie positiviste en cours alors en France.


En 1934, il est nommé administrateur puis contrôleur civil «des tribunaux indigènes» marocains et, pour finir, adjoint municipal à Fès. De 1946 à 1953, il est relégué dans un canton du Haut Atlas marocain, avec pour consigne de ne pas en sortir. Autant dire qu’il y est assigné en résidence.
Ses élans réformistes l’avaient mis en conflit avec l’administration coloniale. Durant cette période, il parcourt les villes et douars du Maroc, étudie «l’ordre juridique» qui organise les relations
sociales ; en observant l’application par les cadis des règles et coutumes et les adaptations qu’ils opèrent pour les conformer à la charia musulmane. II est le premier à déchiffrer cette équation étrange qui avait dérouté les orientalistes classiques accrochés aux textes de l’orthodoxie (la sunna) et les anthropologues qui n’arrivaient pas à remonter de l’observation du  «terrain» aux textes qu’ils ignoraient.
C’est à l’université de Fès, El Quaraouiine, qu’il comprendra et analysera ce curieux mélange de «fidélité» aux textes et d’innovations infinitésimales qu’imposent les conflits pratiques de la société. Son texte sur les «‘Amal» est un joyau de l’interprétation juridique de la charia aux prises avec la vie. Fasciné par le personnage du cadi, véritable modus operandi d’un texte fixé dans l’écriture sacrée et de sa nécessaire interprétation «terrestre», on dirait aujourd’hui «séculière», Berque gardera tout au long de son parcours cette image qu’il opposera aux stéréotypes nombreux qui donnent de la charia une rigidité proche du droit canon catholique. Le cadi qu’observe Berque est un gardien et de l’ordre du texte bien sûr, mais aussi de l’ordre social ; protégeant l’un et l’autre, il est constamment dans une posture
«d’Ijtihad» qui a permis de maintenir à la fois la cohésion du groupe et sa fidélité à la religion. On est ici plus proche de la logique de «la Common Law» anglo-saxonne que du droit canonique romain de l’Europe latine.
En 1955, il compose sa fameuse thèse sur Les structures sociales du Haut Atlas qui clôt magistralement cette période maghrébine, celle de Berque anthropologue. Ici finit la première période de son parcours, qui lui aura valu l’animosité de beaucoup d’orientalistes ignorant, dédaignant souverainement les réalités socio-historiques des gens, mais aussi celle des anthropologues activant fébrilement sur les terrains locaux de l’enquête, mais incapables de relier leurs observations aux codes et sens que les gens donnaient à leurs actes. Dérangeant les premiers, ces «aristocrates du texte», exaspérant les seconds et leur positivisme étroit, il se fit des ennemis dans les deux bords.


C’est qu’il mélangeait continuellement les deux approches dans une dialectique étonnante où l’on passait sans cesse du petit détail prosaïque de la vie quotidienne au large horizon de son interprétation, de «la terre au ciel». Rappelons, pour information, que cette posture a beaucoup influencé alors le jeune Mohamed Arkoun qui dit quelque part qu’il aurait aimé l’avoir pour directeur de recherche. Après l’obtention de sa thèse, il est envoyé en mission par René Maheu, directeur général de l’Unesco, en Egypte et au Liban. Une nouvelle période s’ouvre à la fois en termes de «lieux» de l’investigation, le Machrek (Moyen-Orient) et de centres d’intérêt : l’histoire, la littérature classique, l’analyse politique.
En 1957, il est nommé au Collège de France et occupera la chaire d’histoire sociale de l’Islam contemporain, jusqu’à sa retraite en 1980. Jusqu’à cette date, il s’engage fortement dans la connaissance du Moyen-Orient et délaisse ses travaux d’anthropologie juridique sur le Maghreb. Pris dans la tourmente de la décolonisation, parfois en acteur direct, il devient un des meilleurs et des plus respectés sociologues politiques du monde arabe, doublé d’un historien et d’un critique littéraire inégalé. Mais aussi d’un acteur «impliqué» dans les luttes du moment, celles de la décolonisation et du développement. D’où cette véhémente exclamation : «Ce qu’ils nous donnent, les pays
d’Orient… eh bien, ils nous donnent leur colère !».
Comble de l’ironie, il découvre, durant cette période, perspicace et téméraire, des différences importantes entre cette région et le Maghreb.


Il les fait même découvrir aux intellectuels de l’une et de l’autre et ce passeur du Sud au Nord devient aussi un passeur de l’Ouest à l’Est, du Maghreb au Machrek. Deux «styles» de pensée et d’écriture : au Maghreb le sérieux de l’austère et précise Rissalat, au Moyen-Orient la légèreté et l’élégance de l’Essai. La fameuse controverse, qui a opposé dans les années 1980 le philosophe marocain El Jabiri à son collègue égyptien Hassan Hanafi, a très bien rendu ces différences souvent sources de malentendus et de controverses.
De 1980 jusqu’à sa disparition en 1995, il vivra sa «retraite» au sens plein et antique du terme : comprendre et traduire certains des plus beaux textes de la littérature arabe et quoi de mieux pour entrer cette fois-ci «à l’intérieur de l’Islam», que de tenter la traduction de son Livre, le Coran. C’est la troisième et dernière période qui, l’éloignant des tumultes terrestres d’une vie bien remplie, le rapproche des interrogations religieuses et spirituelles. Et le voilà, ce chrétien affirmé, plongé dans la compréhension de l’Islam, mais non plus par le bas, par les terrains de l’anthropologie ou des conflits politiques de la décolonisation et du développement ; cette fois-ci, ce sera par le haut, par la transcendance du texte fondateur.


Mais qu’on ne s’y trompe pas : Berque n’est pas porté à l’ascétisme et il a pris de cette religion son «yousr», c’est-à-dire sa permissivité à l’endroit de la vie terrestre, qui équilibre la balance des devoirs et des peines, «el ‘osr». Il aimait d’ailleurs à répéter ce hadith : «Lorsque tu n’éprouves pas de honte, agis à ta guise». «L’Islam, ce serait l’élan d’un vicaire savoyard gratifié des joies de la vie», déclare-t-il à l’endroit de «laïcs» plutôt sceptiques, mais aussi de «religieux» enfermés dans une vision austère et desséchante.
Il est vrai qu’il avait engrangé, entre-temps, un savoir sur cette religion et sa pratique inestimable. Du cadi maghrébin de la période coloniale au militant politique post-colonial en passant par les périodes plus fastes des Abbassides et des Andalous, il avait retenu les dimensions tragiques de l’histoire traversées par cette région du monde, mais aussi rencontré et partagé, goûté même leur ingéniosité, leurs cultures et leur art de vivre.
«J’appelle à des Andalousies toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelées et l’inlassable espérance».


Finir en orientaliste, lui qui avait tant reproché à ses illustres prédécesseurs tout en respectant leurs travaux, les limites anthropologiques de leurs savoirs peut paraître paradoxal ! Mais le paradoxe n’est qu’apparent. Ce n’est pas la connaissance scripturaire de l’Islam et des textes anciens qu’il leur reprochait, elle était parfaite, mais leur indifférence dédaigneuse et donc aussi leur ignorance des sociétés réelles dans lesquelles s’incarnait leur perception du monde.
En sens inverse d’ailleurs, il avait aussi manifesté beaucoup de dédain et parfois de la mauvaise humeur à l’endroit des «anthropologues» qui ne s’intéressaient, quant à eux, «qu’aux enquêtes de terrain» et ignoraient superbement les langues et dialectes dans lesquels ces terrains s’inscrivaient, déléguant ce rôle de «traduction» à des informateurs.
Orientaliste donc, oui, mais en fin de parcours, parce qu’alors il devient possible d’interroger le terrain par le texte, mais aussi et inversement la pratique des gens par leur ordre symbolique, et appeler à sa rescousse, si nécessaire, l’histoire et ses comparaisons.
Berque, un anthropologue, un historien et un orientaliste, c’est ainsi qu’il aimait à se présenter. Ces trois «stations», pour employer le langage du «tassawouf», marquent, comme s’il l’avait prémédité, son parcours. Un parcours savant certes, mais aussi, peut-être, initiatique.

Ali El Kenz

 

 

© El Watan

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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