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ASSIKEL, AVEC CEUX DU HOGGAR Hoggar Quand passent les vaisseaux du désert… Naima Chekchak

22 septembre 2010

Non classé

El Watan : 06 – 09 – 2004

Assikel : pour raconter le voyage… celui des Imohaghs, Berbères du Sahara central : les Touareg. Assikel signifie voyage en tamahaq, la langue écrite et parlée par eux. Et c’est bien à cet assikel que nous sommes ici, initiés pour plonger dans sa signification profonde : avec les vaisseaux du désert, c’est une longue méharée qui nous mènera. « Comme au temps jadis »,

avec les gens du désert pour vivre avec eux la plénitude de cet autre espace… Suivons, donc, notre chef de caravane !
Trente et un juillet, cinquième jour de l’Assikel. Avec nos effets arrimés à nos chameaux, notre navigation prend définitivement le cap est, en direction de Tinallawine et de son oued. Sur le roc ocre et noir, des ânes sauvages jouent leur camouflage, se confondant totalement avec les couleurs ambiantes. Pourtant, ils n’échappent pas à notre regard promeneur : les voilà, au loin, nous observant passer, oreilles dressées et l’air très curieux ! Ils feront souvent partie de nos rencontres, tout comme les chameaux égarés qui suspendent, un instant, leur frugalité portée sur les acacias pour regarder, eux aussi, passer notre caravane du haut de leur apparence si hautaine ! Dans ces contrées de l’extrême, le ressourcement est de plus en plus amplifié et notre retraite dans ce désert des grands hommes nous plonge davantage encore dans l’univers minéral du Hoggar. Au fait, qui a déjà dit : « Celui qui ne s’est pas purifié aux grandes étendues est encore aveugle… » ? Une sagesse qui me hisse haut tant je me sens, justement, lavée par ce désert qui purifie l’âme, qui vous met face aux choses vraies, essentielles, face aux êtres simples, authentiques et enfin face à vous, dans toute votre vérité, sans artifices… N’a-t-il pas bien vu le grand Gibran Khalil Gibran (poète et écrivain) quand il recommande : « Bâtissez de vos rêves une retraite dans le désert avant de bâtir une maison dans l’enceinte de la ville. » J’aime aussi à méditer cette sagesse qui donne toute sa dimension à ces grands espaces originels, lieux des grandes vertus : « Eloignez vos tentes, rapprochez vos cœurs… » dit aussi un proverbe targui pour exprimer les vertus inhérentes à ces espaces silencieux, dimensionnels et fertiles qui ont fait naître même les prophètes. Nos vaisseaux du désert ondulent, et en cette matinée lumineuse du mois d’août, les paysages à la fois doux et austères se déroulent dans un désert mutant. Reg de pierres, montagnes que nous contournons ou traversons, très grands oueds encaissés au sable gros ou fin, fruit d’une lente érosion, depuis la nuit des temps, des grés environnants. Tiens, une flore nouvelle apparaît sur l’oued Tinalawine. « Ce que tu vois là, sur ta droite ce sont des aliw… », me dit Mohamed dans sa langue maternelle. Aliw : l’olivier sauvage ou « oléalapperini », le nom scientifique attribué par le général Lappérine qui a cru le découvrir lors de ses conquêtes coloniales du début du XIXe siècle dans le Hoggar. mais pour les Touareg, cet arbre relique demeure aliw. Il raconte les temps humides où le Hoggar, il y a des milliers d’années, jouissait d’un climat méditerranéen. Comme le tarout au Tassili n’Ajjer (le cyprès du Tassili, arbre millénaire), l’aliw est un survivant des temps passés qui commence à se montrer, alors que nous gagnons de l’altitude, à 2000 m et plus. D’autres arbres et arbustes de la haute montagne font également leur apparition : le jujubier (tabakat), le genêt, l’aubépine (tehounek) dont le bois rouge très prisé pour le chauffage sert aussi au tannage des abéyoughs. Même le palmier-doum se fraie une place. Et voilà aussi qu’une autre fleur aux larges feuilles vertes et aux pétales étagées, de couleur pourpre se montre de son côté : « C’est la tamadjhé, de la famille du choux, dont raffolent les chameaux. » Bokha, Abderahmane et Brahim sont également tout ouïe avec Mohamed lorsqu’il m’explique mes découvertes. Travaillant tous les trois comme chamelier dans l’agence touristique de Mohamed, ils sont formés ici, durant notre voyage, comme guide touristique. Et à ce titre, Mohamed leur enseigne sur le terrain tout le « b. a.-ba » du métier qu’il devront entreprendre à la prochaine saison touristique qui commence en octobre… Notre file indienne reprend sa forme en cette heure de la takest. Devant, un chant aigu et langoureux me parvient. Il émane de Bokha. Sans prévenir, le soleil s’éclipse, cède à une subite et courte averse qui nous arrose de ses grosses gouttes d’eau. C’est un brusque vent d’est, l’alizé, qui l’a charriée. Derrière, sur ma monture, j’observe souriante mes compagnons se réjouir comme des enfants de ce don du ciel. Même la retenue habituelle du vieux Moussa se laisse aller aux jubilations. Nous sommes tellement bien ! Heures de ferveur au moment où nous baraquons à l’almoz (fin de jour). Le soleil qui décline enrobe les reliefs qui nous abritent du vent de lumières roses et violines typiques du Hoggar de fin du jour. Au loin, notre cap du lendemain baigne presque dans ce noir proche de l’indigo, couleur du taguelmoust de fête qui couvre la tête des Imohaghs. Dans l’obscurité, de mystérieuses formes montagneuses nous attendent, demain… Notre feu s’allume et assure toute notre veillée. Scintillant, notre ciel est tout repos. « Bismillah ! » pour déguster l’indétrônable taguella. Autour du feu qui crépite, thé et chuchotements entre ces hommes du désert dont je me sens si proche. Cette nuit est des plus fraîches. Pour dormir, je met ma couche près du foyer de braises que l’on a pris soin de couvrir de sable. Bercée par les étoiles que je contemple, je m’endors… Aux heures des pléiades (constellation apparaissant autour de trois heures), une grosse masse blanche me domine ! C’est Zaïtek, notre chameau gâté, qui vient sans gêne trouver près de moi quelque bonne herbe à brouter ! Au loin, j’aperçois Moussa qui réunit les autres dromadaires, probablement trop éloignés dans leur pâturage nocturne. Curieux, comme les dromadaires dorment très peu !
Pour ne pas souiller ce milieu fragile…
1er août : levée de camps de Tinallawine. Mais avant, élimination de tous les déchets. Il en est ainsi chaque fois que nous quittons notre campement : les épluchures des légumes et des fruits, comme les restes de viande sont posés sur une pierre ou un arbuste pour les animaux sauvages. Tout le reste est brûlé dans le feu de camp. Une fois consumés, le papier aluminium et les boîtes de conserve sont concassés, réduits à leur plus petit volume et emportés avec nous pour être ramenés à Tamanrasset. Telle est la règle qu’édicte Mohamed, à cheval sur la stricte préservation du désert. Dans le climat sec du désert, la résorption du métal, du plastique et autres matériaux est encore beaucoup plus longue que dans les climats humides, mettant pour cela tenez-vous bien des centaines d’années ! Même le plastique et le papier n’échappent pas à cette dure loi de la chimie. C’est ainsi que l’on ne doit nullement souiller ce milieu fragile qu’est le désert : une règle qu’impose naturellement Mohamed à ses touristes et qui est évidente dans notre voyage. Depuis hier, nous sommes dans le territoire des Issaqamarens qui occupent ce coin du Hoggar jusqu’à Tazrouk où nous nous rendons. Les Issaqamaren doivent leur nom à cette caractéristique qu’ils ont de s’étendre pour s’asseoir en s’accoudant sur le bras. Et pour vous mettre à l’aise, un Issaqamaren vous priera toujours : « Issaqamar ! » ce qui signifie : « Etends-toi ! ». Le soleil est presque au zénith. A l’horizon, l’image des silhouettes rocheuses et noires, perçues la veille dans la nuit, se rapproche petit à petit, suggérant à mon âme aventurière un domaine du Hoggar autrement plus exaltant. Avec la patience que m’apprennent par leur tempérament mes amis, j’attends, le vague à l’âme, d’atteindre cet autre espace qui me paraît très secret. Après Tinallawine, les oueds Issigen, puis Innareg ponctués de cols que nous gravissons, premiers pics et pitons de ce haut pays commencent à s’élever devant nous et que les volcans actifs du passé ont éjectés au ciel. Chacun porte son nom ou sa légende. De temps à autre, des chapelets de pierres noires, patinées par les éclats du soleil, sont soigneusement disposés en cercles ou en demi-cercles : « Cela indique un vieux campement. Quant aux petits cercles élevés en murs, ce sont des enclos pour abriter, la nuit, les chevreaux afin qu’ils ne soient pas attaqués par les chacals. » Les habitations en pierres et autres greniers sont omniprésents, ponctués de ces mosquées si particulières, dressées dans la simplicité et l’harmonie du milieu. Une enceinte rectangulaire de pierres alignées, présentant un petit espace orienté vers l’est, en guise de minaret. Ces domaines inhabités que nous rencontrons sont juste en « veille », pouvant à tout moment être occupés, si des ondées venaient reverdir les pâturages. Dans le Hoggar, comme ailleurs dans le désert, les campements des nomades suivent toujours le rythme des pâturages, le troupeau étant, avec l’eau, l’élément de vie essentiel qui dicte le domaine des habitations.
Traces d’Amayas
Notre méharée évolue et avec elle mes découvertes de plus en plus sublimes. Je la suis, parfois, à pied, m’arrêtant ici pour observer de plus près une pierre, une plante inhabituelle, pour décripter une trace d’animal, ou encore pour contempler immobile les formes irréelles presque des pitons rocheux…« Tiens ! c’est curieux, ces traces d’animal ! Celles d’un chat sauvage ?! » J’en étais sûre ! Ce sont des traces d’un canidé ! Mohamed qui s’est arrêté sur son méhari m’indique du doigt ces empreintes de pas si inattendues. « Ce que tu vois là, ce sont des traces d’amayas ! », me dit-il presque solennel. L’annonce a résonné pour moi comme la plus belle des surprises ! Fabuleux ! J’en ai le souffle coupé. Combien j’ai rêvé de rencontrer ces traces ! « Elles sont très récentes. L’amayas a dû passer ici hier soir ou ce matin », renchérit Mohamed. Amayas : c’est ainsi que les Touareg appellent le guépard du Sahara central qui leur est bien familier. Ils le dénomment aussi « pattes de velours » pour la légèreté de ses élans très rapides. Plus petit que le guépard de la savane africaine, sa vitesse est fulgurante lorsqu’il chasse dans les immenses espaces désertiques. L’amayas est le plus rapide des fauves et sa vitesse peut atteindre 120 km/h. Ce fabuleux animal figure, depuis longtemps, sur la liste rouge de l’UICN, l’Union internationale pour la conservation de la nature qui le classe parmi les espèces en voie de disparition. Très craintif, il ne rôde jamais là où il pressent la présence de l’homme. Pourtant, les habitants l’ont souvent aperçu, mais il demeure méconnu de nos chercheurs et de nos scientifiques. Viendra pour moi le moment des témoignages qu’on me fera sur sa rencontre, à l’heure du baraquement lorsque Intayent et Khanned viendront se joindre à notre campement nocturne de Tillèline, autour du feu, sous le ciel étoilé.
Rêves sahariens…
De cette rencontre de traces d’un autre genre, je me prends à rêver que je vais réellement croiser ce fauve, peut-être, inchallah ! que je vais alors le rassurer pour l’encourager à m’approcher et que je serais alors la plus heureuse. Le rêve s’est pourtant réalisé, enfin presque ! Autrement par les récits que me fera le guide, Intayent, notre hôte d’un soir. Des récits dits avec une telle simplicité de narration que je me croyais, un instant, être l’auteur de cette rencontre d’une femelle guépard trouvée avec ses petits dans un coin proche du Hoggar. Pourtant, j’ai frôlé le vis-à-vis lorsqu’au cours de notre cheminement dans l’euphorique Tilléline, sur sa monture m’appelle Moussa, alors que j’entreprends notre étape en marchant. « Naghima ! Ayou ! » « Naïma ! viens ! » J’accours de pas rapides, sachant qu’il avait quelque chose d’important à me montrer. « Chouf h’na ! », poursuit-il dans un arabe qu’il parle à peine : une gazelle dont il ne reste que la tête, fraîchement attrapée et dévorée par un amayas ! J’observe les pas du fauve lorsqu’il a couru à toute allure pour capturer sa proie, lorsqu’il a brusquement freiné pour bondir sur elle et l’attraper par le cou. C’est sur place qu’il a pris son repas, sans être dérangé par une quelconque hyène rayée, prédateur disparu du Sahara central. L’histoire comme si j’y étais ! Mais j’ai aussi l’intime conviction d’avoir entendu, une de ces nuits à Adjilzem, sixième jour de notre Assikel, le cri de l’amayas très particulier, un peu enroué, qui résonnait dans le silence de notre sommeil. Je connais son langage par les multiples documentaires qui le racontaient. Mes compagnons me répondent, en tout cas, que mon écoute est très probable. Je baigne dans le bonheur à l’idée d’en être personnellement sûre ! Le désert m’a bien parlé ! Nous sommes le 2 août, cela fait huit jours que nous cheminons. Comme la plupart des autres, la nuit a été très fraîche. Un vent très fort s’est levé durant cette nuit d’Inareg et a amené des cumulus qui nous ont arrosés, mais qui ont surtout arrosé le sol assoiffé. Ce matin, je suis la dernière levée alors que mes compagnons sont autour du taguimguimt (petit-déjeuner). Tamenast à la main (c’est le récipient cuivré que l’on suspend sur le chameau et qui sert à boire), je vais puiser l’eau de l’abéyough, remplir ma gourde et hâter ma toilette et mon petit-déjeuner pour respecter l’heure régulière de notre départ, à 7h30. Eloignés dans leur pâture, les chameaux sont ramenés par Mohamed, Abderrahmane et Moussa qui me taquine dans son arabe écorché : « Laboud djibi iménés m’ghana ! ». « Il faut que tu ramènes les chameaux avec nous ! » Il veut voir en moi une parfaite méhariste et c’est justement ce à quoi je tends pour être pleinement comme les gens du désert. Ma monte sur le chameau est irréprochable, me dit-on. Je sais le baraquer et le desseller, mais il reste quand même à parfaire le tout. C’est l’instant du départ : saut éclair sur les méharas, en s’appuyant sur le pied gauche posé sur le cou. Des blatèrements fusent, signes que nos montures sont contentes de partir puis notre caravane s’ébranle : une longue file blanche, couleur de nos méharis, avec à sa tête Mohamed qui entreprend à pied le départ, comme toujours, rênes en main. Les chameaux de bât, eux, sont liés à nos montures par de longues ficelles afin qu’ils demeurent dans la file. « Aguéna yilli ahelwagh ! », « il y a de la pluie aujourd’hui ! » se réjouit Moussa sur sa monture : le voile gris des stratus annonce une pluie espérée très abondante. Dans la langue tamahaq, le mot aguéna désigne à la fois nuage, pluie et ciel. Mais pour l’oued, deux mots distincts le qualifient : angi lorsqu’il est courant et taghézit lorsqu’il est sec. Plus préservée que les autres berbères, la langue tamahaq doit son authenticité à son repli dans les espaces de l’extrême, d’apparence hostile pour l’étranger et que seuls les Touareg savent apprivoiser. Une langue parlée toujours d’une voix tranquille comme pour ne pas déranger le silence régnant du désert. Notre lente avancée sur les oueds Inareg puis Aoufeltes se déroule sous des averses qui suscitent des « iih… » de joie. Des averses qui feront courir les oueds et qui apporteront si elles continuent, « inchallah ! » en août et en septembre, leur lot de pluie pour vivifier ces contrées méridionales. Les pieds croisés sur l’encolure de mon chameau (c’est ainsi que l’on se tient à chameau), je poursuis ma purification aux grandes étendues. Et à mesure qu’avance notre voyage, la longue piste d’Issigen nous conduit sur un autre col qui ouvre pour nous un tableau d’une autre dimension. Exceptionnel celui-là aussi ! Le volcan Adjilzem, gigantesque ! Sa masse circulaire laisse entrevoir un très grand vide en son milieu. Sa beauté me happe au point que mon regard reste longtemps fixé sur lui. « C’est là que se fera notre halte jusqu’à demain matin », m’annonce Mohamed à ma grande joie ! Domaine du mystère que ce superbe Adjilzem qui a craché tellement de laves que celles-ci dessinent sur ses flancs des coulées verticales très lisses que les nombreux alpinistes, qui ont longtemps fréquenté le Hoggar, n’ont sûrement pas manqué d’escalader. Et comme pour ajouter au mystère qui habite les lieux, voilà qu’une succession d’aiguilles, assombries par un soleil éclatant, apparaissent crescendo, alors que nous approchons Adjilsem. Le mystère est encore plus accentué : une partie de notre méharée s’est éclipsée sans que j’aie eu le temps de m’en apercevoir ! Khaya, Doudou, Abderrahmane et Brahim nous ont quittés pour réapparaître en bas sur le large lit d’oued, passant tel un éclair au galop sur les méharis ! Une image saisissante avec la grâce de cette cavalerie d’un autre genre. Nous jubilons tous en les regardant courir de notre falaise et me voilà lancer un youyou pour eux que Mohamed toujours allègre me demande de faire pour les encourager dans leur lancée. La liesse qui nous envahit traduit comme à chaque fois notre arrivée au lieu du campement. Dans le même temps, les jeunes compagnons s’exercent à la grande course de chameaux de Tazrouk à laquelle nous participons avec nos chameaux coursiers. C’est le moment de baraquer au pied du magnifique château fort, Adjilzem. Le moment de se reposer à l’ombre d’un absagh, de préparer le repas et de faire sa sieste pour qui l’envie l’en prend. « Ech… ech… » pour baraquer mon chameau et le desseller. Et à ma demande, me voilà posée à terre, comme projetée par une vague dans l’océan. Aussitôt les chameaux libérés des affaires, les voilà conviés par notre chef de caravane à leur repas, avant nous, toujours ! Choyés et remerciés de nous faire voyager. Moussa leur sert l’orge, transportée avec nous, étalée sur plusieurs carrés de bâche, autour desquels se nourrissent nos chameaux assis, en cercles épars. Après la sieste, le thé accompagné de dattes. Puis tout le monde vaque à ses petites occupations : aiguilles à la main, Bokha prise une chemise déchirée. Khaya, Doudou et Brahim rient aux éclats autour d’histoires qu’ils se racontent. Toujours réservé, Khoni est un peu à l’écart m’observant timidement rédiger mes notes de voyage, tandis que Aflane s’adonne aux histoires et aux contes du terroir qu’il narre toujours à Mohamed.
Les aguelmame : des lieux protégés…
Il est 17h30, Mohamed et Hanayden me proposent l’escalade d’Adjilzem que j’accepte immédiatement ! Alors que nous gravissons déjà son pied, Abderrahmane et Bokha sont autour d’aguelmame (guelta), abeyoughs en main, en train d’assurer notre eau du soir. Tiens ! Je ne soupçonnais point une aguelmame au bas de l’Adjilzem ! Ma curiosité est encore une fois comblée. La pluie tombée a davantage servi ce point d’eau ; dis, mousse, lichens, fougères, petits poissons et autres libellules s’ajoutent à la palette du paysage pour me rappeler que dans ses secrets, le Hoggar regorge de zones humides dont certaines sont classées sur la liste Ramsar des zones humides d’importance internationale, comme les gueltas d’Issaqarassen et d’Afilale. Dans le cœur du massif. D’autres s’ajouteront sûrement à la liste, tant ces écosystèmes sont singuliers de ce côté-ci du désert…Notre ascension du volcan Adjilzem était une très forte réjouissance, ponctuée de grottes profondes et d’habitats naturels, creusés dans le roc pour les rapaces. La crête de ce colosse nous fera découvrir sur le flanc ouest une étendue immense de vallées et d’oueds bordés à leur tour par une chaîne de montagnes tabulaires. Le tout dans une lumière d’un soleil qui peint des couleurs déclinant des orange, des roses et des violets que seul cet astre le plus génial des artistes peut faire. Retour au camp qui s’est déplacé de l’absagh au lit d’oued. Captivant, le feu qui s’est allumé envoie de grandes flammes qui illuminent nos visages. Nous parlons autour d’un thé, de choses et d’autres, de la pluie qui manque, de sa nécessité pour que les pâturages se régénèrent… Plus que tout, l’eau dans ces contrées extrêmes, c’est la vie. L’élément vital que les Touareg savent préserver, qu’il soit rare ou abondant. « Amane Imane »… dit l’adage targui, « l’eau, c’est la vie… ». D’instinct, Mohamed, un Kel Ghella (tribu noble du Hoggar), qui s’est abreuvé de la vie nomade dans les riches oueds de l’Atakor, se renseigne auprès de Moussa de la présence des pluies à Izernène où est établie sa famille, des Adjuh n’Itéhlé que nous visiterons à notre retour de meharée. L’eau ! une préoccupation permanente dans le désert.
Eclats de lumières
Notre palabre se poursuit dans le camaïeu de l’espace et de sa lumière de fin du jour qui décline, ici, une multitude de bleu, de violet et d’ocre que renvoient les puissantes chaînes basaltiques et granitiques de l’Atakor. Notre quiétude est amplifiée. Vient la nuit et ses chuchotements désertiques. Sous le feu que nous entourons, cuit la taguella. Au-dessus de nous, des milliards d’étoiles brillent dans le noir absolu. Des lieux dépouillés de tout artifice pour contempler la nuit étoilée ! La Voie lactée est si proche. D’un large trait blanc, elle trace à l’infini notre ciel du désert. Ce désert où l’infini est partout démesuré. Amanar, Orion. Atriwan agula, l’étoile du Sud. Tanert, le guide. Chétahadh, les pléiades ou « les sept filles de la nuit », comme les appellent encore les Touareg. Lankechem, l’étoile polaire. La Chamelle et le Chamelon, la Grande et la Petite Ourses. Cassiopée, le Scorpion et mille autres étoiles encore qui servent à guider les caravanes dans leurs longs voyages nocturnes, et que les Touareg ne manquent jamais d’apprendre à leurs enfants. Des étoiles qui brillent dans un cirque de lumières constellaires jamais aussi bien visibles que sur ces altitudes : la voûte céleste est bel et bien présente ici !

ASSIKEL, AVEC CEUX DU HOGGAR
Grand sud Le monde noir et le monde blanc

Naima Chekchak
El Watan : 07 – 09 – 2004

Assikel : pour raconter le voyage… celui des Imohaghs, Berbères du Sahara central : les Touareg. Assikel signifie voyage en tamahaq, la langue écrite et parlée par eux. Et c’est bien à cet assikel que nous sommes, ici, initiés pour plonger dans sa signification profonde : avec les vaisseaux du désert, c’est une longue méharée qui nous mènera « comme au temps jadis », avec les gens du désert pour vivre avec eux la plénitude de cet autre espace… Suivons, donc, notre chef de caravane !


Autour du plat, les voix tranquilles et uniformes de mes compagnons en discussion raisonnent comme une musique dans le néant. Et comme pour faire montre de ses autres éclats, le ciel s’anime soudainement d’une succession d’éclairs et d’orages qui marbrent, en tout sens, l’horizon : les lumières d’or et d’argent s’éclaboussent jusqu’à nous. Elles sont exceptionnelles ! Celles d’un tableau qui exalte au plus haut point. C’est la liesse. Les cris aigus de plaisir jaillissent. Tout le monde se réjouit de la pluie qui s’annonce et qui va reverdir le sol : « Elle arrive du nord de l’Atakor ! », jubile Mohamed. Jusqu’au milieu de la nuit (Ihadh disent les Touareg), la pluie tombera sur nous !…
Fascinant Tanget !
3 août, neuvième jour de voyage : celui où nous entrons à Tanget, « comme on entre dans une mosquée » : un lieu qui inspire à la fois fascination et respect ! Son image me hantait depuis la veille, alors qu’il me projetait ses longues silhouettes dressées au ciel. Dans notre lente progression sur son large lit d’oued, je suis saisie : profusion de traces de guépard, de gazelle, de mouflon et de chacal sur le sable. De part et d’autre de ses rives, une infinie suite de jets de pics et de pitons volcaniques entrecoupée de falaises gréseuses. Des aigles percnoptères planent ; autres seigneurs étendant grand au ciel leur manteau noir et blanc dans ce domaine qui leur appartient. J’observe leurs nids creusés dans les parois des pics rocheux. Partout, mes yeux se promènent pour ne rien manquer de ce temple ! Un domaine des débuts du monde qui raconte l’histoire de ce gigantesque oued. Fossile où l’activité volcanique intense a craché, il y a 400 millions d’années, des laves, immobilisées et restées dressées pour séduire le regard des voyageurs. Même les jardins jouent leur beauté sur la rive droite de l’oued Tanget dont j’ai eu l’immense émotion, l’été dernier, de voir arriver sa crue alors que de très hautes vagues couraient à toute vitesse sur son lit. Il s’en fallut de peu pour qu’elles nous emportent ! Mais avec la prévenance due aux hommes du désert qui maîtrisent parfaitement leur milieu, la crue a été évitée lorsque nous l’avons entendu arriver. Tamaris, aliw et tehounek défilent sans cesse sous nos yeux et là, au loin, près d’un jardin des personnes que nous atteignons, petit à petit, voient notre caravane arriver. C’est le vieux Bahi et ses enfants : des issalanes s’échangent longuement avec eux et nous continuons vers le lieu de notre campement qui nous accueille à l’heure du zénith. Toujours sous un acacia, mais cette fois, au pied d’un colosse : Tetaqawt, la montagne de la grotte. Cette halte est celle d’un repos luxueux, au bord d’un grand jardin avec ses fruits (raisins, pastèques, pêches…) et ses légumes, un puits où l’eau est pompée à l’aide d’un moteur, de la Luserne pour nos chameaux et toute la gentillesse d’Ahmed propriétaire de cet autre jardin qui constitue, avec les autres, de grandes taches vertes dans l’immensité de Tanget.
Imprévisible désert !…
A 16 h, levée de camp pour entamer une longue ascension sur la montagne Aharoui prélude aux altitudes encore plus grandes que nous atteignerons avant le village Tazrouk. Au détour de Tanget qui continue en amont vers le massif de l’Atakor, Aharoui, très long oued sinuant dans le cœur de la montagne, nous ouvre ses portes par un canyon que nous entamons très vite de l’aval à l’amont. Prenant sa source, comme les autres oueds, dans le massif de l’Atakor, l’oued Aharoui vient s’échouer dans l’oued Tanget, lequel continue sa direction sud vers le Niger en adoptant un autre nom, oued Ighergher, parmi les plus grands du Sahara central. Malgré leur prise solide sur le roc, nos chameaux gravissent l’oued sans nous porter. Allégés, ils sinuent avec sûreté à travers les ravins que nous passons. Mais la perspective ascensionnelle de notre oued débute par de très gros rochers de granite gris et bleu, parmi lesquels nous zigzaguons longtemps. L’eau est plus présente que jamais, au sol et sur d’incessants petits bassins que l’on verrait, depuis un avion, comme de multiples petits points bleus. La flore, elle, a trouvé dans ce microclimat humide de quoi s’épanouir : nombreux oliviers sauvages agrippés aux parois, acacias bien sûr, mais aussi du tahli (roseau, rappelez-vous !), du dis, de l’aubépine, de la mousse, du lichen, des tamadjhé (la fleur pourpre !) et j’en passe. Une heure de montée à pied sous un ciel bleu agrémenté d’un soleil éclatant qu’entrecoupent des stratus cendrés. Devant, loin devant sur notre file, j’entends appeler au secours ! Khayya accourt comme une flèche lancée. « Rien de grave, j’espère ! », pensai-je en essayant comme les autres de garder la tête froide… « Labesse ! », rassure Khayya le secoureur en revenant à son chameau : « Ammisse wan Hamayden yodha. Bêchine labesse ! » (le chameau de bât de Hamayden a glissé (en dégringolant), mais ça va !), explique-t-il avec l’attitude zen. A mesure que nous nous sommes hissés haut, le paysage géologique est devenu de plus en plus ocre avec les grés qui le dominent. De très nombreux idébnane (rappelez-vous les tombes préhistoriques, en tamahaq, pour ne pas oublier notre apprentissage de la langue). Sur les flancs de la montagne, une multitude de traits blancs, tous parallèles : ce sont des pistes caravanières, voisines de la nôtre. Elles témoignent des temps immémoriaux des caravanes marchandes qui florissaient dans le Sahara. Mais, curieusement, nulle trace d’eau ici ou de la moindre humidité. Tout est sec alors que nous sommes à plus de 1900 m d’altitude ! L’adage targui dit : « Les pluies d’été sont imprévisibles. Elles passent entre les cornes d’une gazelle en en mouillant l’une et pas l’autre. » En répondant à mon étonnement, Mohamed m’explique, en fait, que l’oued Aharoui est entrecoupé d’un autre oued qui a drainé toute l’eau rencontrée en aval et que, si sur ces hauteurs, les lieux sont secs, cela signifie simplement que l’oued n’a pas coulé ici ! A toute chose son explication ! Voilà un autre secret révélé par mon désert ! C’est le coucher du soleil. Après deux heures et demie de progression, voilà notre campement haut perché sur un talus pierreux, à 2000 m d’altitude. Une grande plate-forme circulaire pour s’installer au milieu d’un foyer plusieurs fois millénaire, habité avant nous par des hommes préhistoriques. Sur le bas-côté, une lignée d’azawa (famille du tamaris) borde un petit oued sablonneux ponctué de blocs de granite. A l’extrémité de l’oued, une aguelmame asséchée : alors, les abéyoughs assureront notre eau… Les couleurs ambiantes sont celles d’un soleil déclinant qui nous projette ses derniers ocres. Et comme si mes sens n’étaient pas suffisamment comblés, voilà qu’un ouded vient jeter un œil sur nous : un mouflon à manchette, avec sa grande barbe et ses immenses cornes qui nous épie depuis son piédestal, là-haut sur la falaise, en face ! Nous sommes les intrus qui avons pénétré son espace. Se demande-t-il si nous allons rester longtemps. L’ouded s’en va pour qu’une autre méharée apparaisse ! « C’est Boubakeur avec d’autres amis ! », s’exclame Mohamed en poussant des cris de joie. Comme nous, ils vont à la ziara de Tazrouk. Ensemble, nous passons une partie de la nuit à palabrer autour du foyer de braises qui demeurent longtemps incandescentes pour assurer notre veillée.
Akal Djazzoulène ou le bas pays…
3 août, au matin. La caravane est longue, très longue, allongée par la méharée de Boubakeur qui entreprend ce départ avec nous. Une demi-heure encore d’ascension sur Aharoui et au sommet de laquelle certains des derniers pics de Tanget transparaissent une dernière fois dans leur silhouette sombre et envoûtante, mais dont le mystère percé laisse un souvenir à jamais gravé. De tous les oueds traversés, Tanget demeure pour moi le temple que je retrouverais toujours avec une certaine ferveur. C’est mon oued fétiche qui repose sur les piliers de la tente, habitat du nomade. Car Tanget, il faut le savoir, dérive du mot composé en tamahaq tan-égét, qui signifie celle du pilier. Les piliers sont, en effet, tous ces pics et pitons qui portent chacun son nom et dont j’ai dénombré, sur notre seul tronçon de chemin, pas moins d’une quarantaine ! Au bout de l’Aharoui, une immense étendue de reg noir s’ouvre à nous. C’est Akal Djazzoulène, le bas pays. Paysage à la fois doux et austère, c’est l’image du désert qui forge les hommes ! Alors que j’entreprends à pied cette étape matinale, la rêne de mon chameau à la main, je n’arrête pas de m’émerveiller, de me purifier dans ce grand livre de la nature que beaucoup devraient ouvrir pour le vivre ! Car le désert se vit ! Il ne se raconte pas : ni les mots ni les photos ne sont assez puissants pour le dire. Car aussi, le désert n’est pas un. Il est multiple, divers, contrasté d’un endroit à un autre : une juxtaposition de régions qui s’épousent dans une pleine harmonie. Les traces de nos chameaux, ces authentiques dromadaires, imprimées dans le sol, sont les jalons qui étirent le temps pour nous afin que nous découvrions, avec une émotion toujours renouvelée, le multiple désert ! Akal Djazzoulène est, lui, l’image d’un immense pays, le bas pays, spectaculaire, que l’on parcourra au pas lent de nos vaisseaux, jusqu’à Tilelline, notre berceau du soir. Nous l’abordons pour le longer droit devant, alors que le soleil nous fait front sur un cap Est qui se trace jusqu’à Tazrouk. Aussi élevé qu’il est, sur plus de 2000 m d’altitude, Akal Djazzoulène se distingue de l’Akal wan Afella, le haut pays : c’est le haut plateau qui nous surplombe à notre gauche et qui s’étend d’Est en Ouest, le long d’une interminable chaîne tabulaire, parallèle à la chaîne de l’Atakor ; un Tassili qui prend le nom de Tesselsselt, là où il nous domine dans notre évolution de ces premières heures matinales…Entre la méharée d’Ahmed Boubakeur et la nôtre, une osmose les lie sur une piste chamelière qui s’est étirée sur une quarantaine de chameaux, tous blancs, wamallen, couleur de choix des méharas chez les Ihaggaren. La quiétude qui règne alors que nous randonnons tranquillement me projette l’image de ces lointaines caravanes de sel qui partaient d’Agadez, de Zinder ou de Gao vers les fameuses salines de l’Amadghor, au nord-est du Hoggar, de Bilma au nord du Niger ou encore de Taoudeni au nord du Mali. Plus tard, lors d’une de nos haltes du soir, Moussa et Mohamed me conteront la formidable histoire de ces caravanes ! De l’amusement ! Mes compagnons et les autres plaisantent entre eux, sur leurs chameaux, comme seuls savent le faire les Touareg lorsqu’ils passent spontanément de la mesure qui les caractérise aux élans plaisantins, le temps de taquineries, pour revenir ensuite à leur mesure : de grands enfants que je regarde, amusée, se taquiner en riant aux éclats. « Ihenkadh ! des gazelles ! » sur le plateau d’Ilébéguène, un immense reg noir né des volcans, la rocaille et la cendre basaltique s’étendent à perte de vue sur notre ligne plane, où l’on croit que rien ne vit ; pourtant, à quelques mètres de nous bondit une gazelle, puis deux, puis trois et même quatre. Leur grâce nous a émerveillés le temps qu’elles disparaissent en quelques bonds prodigieux ! L’on poursuit notre piste sous une brise que notre navigation hauturière reçoit de notre cap. Nos voiles de chèche ondulent sur nous au rythme du vent, nous rafraîchissant comme une seconde peau prévue pour être notre « climatiseur » : quelle meilleure tenue peut mieux s’adapter à la vie dans le désert que le chèche ! Drapant amplement, sa légèreté est tout indiquée pour vous mettre à l’aise et permettre à l’air de ventiler la peau de votre corps. A ce propos, combien était anachronique cette image d’une méharée de touristes occidentaux, rencontrée l’année dernière sur l’oued Tanget, et dont les personnages brûlés par le soleil arboraient des shorts et des décolletés qui ne collaient point à l’aisance que l’on peut avoir, habillés comme les gens du pays !…Notre progression se poursuit sur le plateau Ilébéguene pendant que l’horizon sud, que l’on perçoit à droite sur notre piste, laisse défiler plusieurs montagnes distancées par des vallées, les unes des autres, et dont les formes sont toutes insolites les unes que les autres : pyramide, pain de sucre, dôme, table… des reliefs isolés, mais appartenant au domaine de l’Atakor dont nous parcourons les entrailles.
Comme les hommes de la préhistoire
Il est 9h30 et cela fait une heure et demie que nous traversons Ilébéguène qui commence à s’estomper pour nous confier à sa voisine Tilelline. Ilébéguène fait partie de ces aires que j’affectionne particulièrement, que le néophyte qualifie, injustement, de « lieux de désolation ». Car de désolation, il n’est point question. L’on pense que rien ne pousse sur un reg (désert de pierres) comme d’llébéguène que nous coupons, mais au détour d’un de ses petits oueds que nous avons passés, on découvre une floraison de plantes toutes chlorophylées que viennent brouter chèvres et chameaux d’un campement que l’on ne soupçonnait point. Ilébéguène appartient à ce domaine du monde noir, comme l’appellent les Touareg, par opposition au monde blanc. Tandis que le monde noir est celui de la montagne, du reg et du roc en général, soit un monde où règne le sombre ; le monde blanc englobe quant à lui sable (erg), ou sable mêlé au roc, c’est-à-dire les iglane (pluriel d’aglane en tamahaq) : ces collines de sable entachées de rocaille. C’est ainsi qu’au nord du Hoggar, la Téfédest, dominée par la tribu des Issaqamaren, est partagée entre la Téfédest settafét à l’Est, et la Téfédest mellét à l’Ouest. C’est-à-dire la Téfédest noire et la Téfédest blanche. La méharée de notre rencontre a continué sur sa piste, Atara en aval d’Ilébéguène, tandis que notre assikel a poursuivi droit vers Tilelline. Après le charme cru, rustique d’ilébéguène, la douce beauté de Tilelline, nom féminin coiffé de la lettre T : c’est le masculin et le féminin unis. Les noces du noir Ilébéguène et de la blanche Tilelline ! La dame se présente sous ses plus beaux atours : la lumière éclatante du soleil qui atteint presque le zénith ne choque guère ses couleurs en camaïeu. Sur le gros sable blanc qui tapisse son étendue, de magnifiques boules géantes et ocres de granite s’assemblent en crique ou se dispersent. Des habitats inouïs qu’ont bel et bien occupé les gens de la préhistoire dont les tombes érigées en pierre et immortalisées par le temps jalonnent en grand nombre les lieux qui étaient « aux temps jadis, comme aime à le rappeler Mohamed, de vastes prairies où l’homme de la préhistoire vivait au bord des lacs, entouré d’éléphants, de rhinocéros, de girafes et autres animaux sauvages qu’il chassait ». Tilelline demeure le domaine habité par les nomades dont nous avons rencontré les troupeaux de chèvres conduits par de jeunes filles. Comme elle est le domaine très vaste des gazelles que nous avons plusieurs fois rencontrées là, mais aussi celui du guépard, l’amayas dont les traces nous ont souvent suivis. C’est, en effet, dans ce haut lieu que j’ai frôlé, rappelez-vous la rencontre du fabuleux canidé qui avait capturé une gazelle ! Tilelline qui appartient, elle aussi, à l’Akal Djazoulène, est une immense prairie où le guépard, comme la gazelle, trouve un habitat tout indiqué pour s’abriter dans le dédale des granites qui emplissent l’espace plat que nous longeons et pour chasser tranquillement dans ce domaine des seules pistes caravanières. Le silence règne sur notre file, comme il règne sur ces lieux ouverts où notre regard porte toujours vers les lointains reliefs montagneux, les oueds que nous chevauchons, les idébnis que nous rencontrons ou encore vers les aigles que nous regardons planer. Et tandis qu’à la vue de notre caravane des gazelles qui nous observent au loin s’esquivent, voici qu’un lièvre aux oreilles très longues, lui aussi surpris par notre passage inattendu, file à toute vitesse au travers des pas de nos méharas. Il est 11 h. A la tête de notre file, Mohamed et Moussa accélèrent un peu la cadence, signe que l’on est presque à notre lieu de halte. En effet, nous voilà soudainement dans l’oued Tilelline où la brise nous embaume d’un délicieux parfum sucré dégagé par la tataït (fenouil sauvage) qui jonche l’oued. Quelque évolution encore, puis baraquement au pied d’un talus de grès sous l’air des blatèrements de nos méharas contents de se voir accorder un repos ! Notre habitat se déroule presque dans un abri sous-roche, comme au temps de la préhistoire lorsque les hommes occupaient les cavités rocheuses dont ils décoraient les parois des plus belles expressions artistiques jamais aussi génialement exprimées par l’humanité : les peintures et les gravures rupestres racontent la vie quotidienne de la « civilisation tassilienne » qui nous a légué des pans essentiels de notre histoire.
La nuit pour palabrer
Installation, en toit, de notre bâche à l’aide de piliers d’acacias pour nous abriter du soleil, puis « bismillah » autour de notre dahoui (casse-croûte en arabe), qui est d’une autre nature cette fois. Au menu, tadebdéguet, délicieuse taguéla émiettée et arrosée de oudi (beurre de chèvre) mélangé à une plante aromatique, accompagnée également de « alékouh », sirop de dattes et de fromage de chèvre. Un régal inspiré de la cuisine traditionnelle ! Tilelline nous accueille jusqu’à demain matin et raccourcit notre destination, la ziara de Tazrouk. Le farniente pour tous s’y déroule à la convenance de chacun. Son aguelmane, une guelta pérenne, constitue notre abreuvoir et celui des chameaux aussi, notre occasion aussi pour s’accorder une toilette ou une lessive, sans la souiller bien sûr ! Entravées, nos dromadaires se réservent pour leur part de longs moments de frugalité autour des herbes très variées qui longent l’oued et qu’ils vont « cacher » dans leur panse, avant de les ruminer durant leur sieste, à l’heure de l’aziwel, lorsque le soleil toujours intense suspend tout mouvement. L’oued Tilelline est pour moi le réservoir de plantes aromatiques et médicinales que je vais cueillir à la takest, lorsque le soleil commence à baisser, pour les emporter avec moi bien conservées dans mes petits sacs en toile prévus pour l’usage. Il est 16 h. Tout le monde se réveille petit à petit de sa sieste pendant que je me suis consacrée à rédiger mes note de l’Assikel. Le petit foyer de feu s’allume pour déguster le thé. Comme souvent, c’est Khoni qui le prépare, longuement, verre après verre, pendant que la discussion se déroule au rythme lent du temps : « Yekna ! » C’est Mohamed qui dit à Khoni que son thé est bon ! Ni trop amer ni trop sucré ! Jusqu’au troisième verre que l’on ingurgite d’un coup sec en remerciant « Allah yakhlef ! » Le soir venu, l’ihadh (la nuit en tamahaq), c’est l’instant où le grand feu s’allume pour nous inspirer de longs palabres alors que notre repas cuit sur la braise dont l’éclat est accentué par les étoiles qui scintillent sur nous. Les étoiles filantes sont innombrables et m’inspirent mille vœux ! Avec Entayent et Khanned, anciens guides meharistes qui ont surgi de nulle part à la tadéguet (l’après-midi) pour partager avec nous la halte, des évocations fusent autour de choses du désert. La maman guéparde qu’Entayent a trouvé avec ses petits. Les longues … caravanes de sel que le vieux Moussa Agberguali pratiquait dès l’âge de 12 ans avec son père et son frère Aflane vers les salines de l’Amadghor, au nord du Hoggar, pour écouler le tissemt (le sel qu’ils ramassaient difficilement et qui leur brûlait les mains) vers le Niger, le long de caravanes qui duraient trois longs mois. La nuit propice aux palabres évoque aussi à Mohamed l’histoire de son ancien ami, Moulay Abdallah, un sage de Tazrouk rappelé à Dieu il y a 22 ans et dont Mohamed a personnellement tenu à faire de sa ziara annuelle une grande fête qui rassemble les gens de toutes parts : « Moulay Abdallah, originaire de Reggane dans le Hoggar, célébrait lui-même, tous les premiers mai, son ancêtre Erréguani en réunissant des gens de tous les horizons du Sahara. C’est pour perpétuer cet esprit de rassembleur qu’il était, que j’accorde personnellement toute son importance à cette ziara où les gens se retrouvent durant trois jours pour s’échanger des nouvelles, régler leurs différends et commercer entre eux. Tout simplement pour s’aimer les uns les autres… » « Ar toufet ! » (à demain), c’est ainsi que l’on se dit bonne nuit en tamahaq… La pleine lune est toujours apparente en ce matin du 4 août, dernier jour avant d’atteindre Tazrouk, le plus haut village d’Algérie, juché sur 1940 mètres d’altitude : un important et vieux centre de culture où se sont développées, à la fin du XIXe siècle, l’agriculture et l’irrigation par le système de foggara, grâce à la perspicacité de l’aménokal (chef suprême des Touareg) L’khadj Akhmed qui a précédé l’aménokal Moussa Ag Amastane. Domaine des Kel-Ghella, des Issaqamaren et des Aït Loayen, le village de Tazrouk sera atteint au bout d’une demi-journée de méharée. Evolution au cours de laquelle la gamme du paysage change constamment, alors que nous gagnons de l’altitude : au détour de deux oueds qui se croisent, l’un au sable rouge, l’autre au sable blanc, notre méharée traverse la dernière montagne qui prélude Tazrouk. A midi, nous atteignons l’oued Améjou où nous attend Mélouy, qui a dressé pour nous accueillir une grande tente. Avec toute la famille de Mohamed, c’est ce matin tôt que Mélouy est arrivé à bord de plusieurs 4×4 à Tazrouk pour préparer le campement de la ziara. Autour du melfouf et de la riche macédoine qu’il nous offre pour ce repas citadin, nous nous échangeons des « issalame » qui abordent également notre périple.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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