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1.Des idées naïves et dangereuses SOCIALISME ET ÉTATISME

17 août 2010

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Edition du Mardi 13 Avril 2010

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Des idées naïves et dangereuses

SOCIALISME ET ÉTATISME


Par : TAÏEB HAFSI

Au lendemain de l’Indépendance de l’Algérie, le départ massif des pieds-noirs laissait le pays sans administration et mettait à l’arrêt l’ensemble de l’appareil économique du pays.

Les extrémistes, surtout ceux de l’OAS, qui avaient travaillé à détruire les espoirs d’une transition facile, espéraient qu’ainsi l’Algérie sombrerait dans le chaos. Trois facteurs ont déçu ces espoirs. D’abord, pendant la colonisation, les Algériens vivaient en marge de la société dominante française et avaient, de ce fait, des besoins très limités, souvent satisfaits en dehors du circuit économique classique. Ensuite, les travailleurs de la terre étaient surtout des Algériens. Ils étaient capables de faire fructifier la terre, même de manière moins efficace que les colons. Finalement, le combat de libération avait stimulé l’initiative et servait notamment de stimulant à l’initiative entrepreneuriale. Tous ces éléments ont contribué à faciliter les décisions qui ont mis l’Algérie sur une trajectoire vertueuse.


La première décision et la plus importante fut imposée aux autorités par l’initiative citoyenne. Les travailleurs de la terre et des usines ont pris en charge leurs installations ou propriétés terriennes pour les sauvegarder. Ceci mena à l’autogestion, une forme d’organisation de la production inspirée surtout de l’expérience coopérative yougoslave et, en partie, des kolkhozes et des sovkhozes, de grands ensembles de production soviétiques. L’autogestion a été efficace pour faire face au vide de direction économique du lendemain de l’Indépendance. Mais, comme souvent, dans une sorte de paradoxe d’Icare, les bonnes choses poussées à leurs extrêmes deviennent destructives. L’autogestion était bonne pour le lendemain de l’Indépendance. Elle était bien moins appropriée pour le développement économique de l’Algérie.
L’autogestion est devenue socialisme parce que cela était compatible avec les sentiments de fraternité et de solidarité que la révolution avait générés. Le socialisme mettait l’accent sur la justice sociale, une aspiration que les élites et les révolutionnaires algériens avaient mis en avant depuis la création du PPA, pour souligner les injustices économiques considérables dont les Algériens étaient victimes au cours de la période coloniale. L’aspiration de justice sociale devint un objectif et fut confirmée au Congrès de la Soummam en 1956.
Il faut, cependant, noter que la justice sociale ne veut pas dire l’égalité sociale. Elle signifie que les personnes sont traitées de manière juste par leurs institutions, de sorte que l’effort et la contribution soient rétribués à leurs justes valeurs. Mais la différence entre les deux a vite été négligée. La justice sociale fut aussi confondue avec le socialisme et celui-ci, pour suivre l’exemple soviétique, était assimilé à l’étatisme. La centralisation du pouvoir que cela impliquait était, cependant, compatible avec le seul exemple que les élites algériennes avaient fréquenté, celui de l’État français.

Les conditions de mise en place  du socialisme-étatisme
Le socialisme arrivait en Algérie à une époque historique où la concurrence entre socialisme et capitalisme était très importante. Cette concurrence était non seulement idéologique mais aussi géopolitique. Les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique étaient les acteurs principaux de la rivalité entre socialisme et capitalisme.
Au début des années 1960, le gouvernement américain de Kennedy avait exprimé un soutien réel à la Révolution algérienne, que le gouvernement américain percevait comme une lutte d’émancipation légitime des peuples. Les Algériens étaient perçus alors comme un peuple fier et amoureux de la liberté, un peu comme l’étaient les Américains eux-mêmes. Mais l’Amérique était représentative du péché originel de l’Occident colonisateur et impérialiste.
De plus, l’Amérique était en proie au doute sur son propre système. La grande dépression et la Seconde Guerre mondiale suggéraient que le capitalisme était peut-être condamné à se détruire, comme l’avait prédit Marx. Finalement, un dernier élément important dans l’équation était la situation au Moyen-Orient. Les Occidentaux avaient créé l’État d’Israël et le soutenaient à bout de bras. En particulier, les États-Unis paraissaient être les champions de la domination occidentale du Moyen-Orient, en confisquant à leur avantage le pétrole saoudien et en organisant le coup d’État qui avait défait le gouvernement démocratiquement élu de Mossadegh en Iran.
De l’autre côté, le système soviétique était en pleine expansion. Il était soutenu par la plupart des intellectuels des pays de l’Europe de l’Ouest. Il avait le vent en poupe et paraissait être porteur du futur. Ben Bella n’hésita pas une seconde. Sa première action diplomatique fut de faire un discours aux Nations unies et immédiatement après il visita Cuba, allié de l’Union soviétique, en snobant Kennedy et les responsables américains. Cela fut interprété comme un acte hostile à l’Amérique. Cuba, qui avait bien entendu soutenu la Révolution algérienne sans réserve, a aussi contribué à pousser l’Algérie dans le camp soviétique. Plus tard, l’Algérie devint l’un des champions du non-alignement, mais le mouvement des “non-alignés” fut rapidement perçu comme une volonté de s’éloigner du camp occidental et de se rapprocher du camp soviétique.
Dans un tel contexte, le choix du socialisme, qui était un choix de circonstance, imposé par l’hostilité de l’OAS et du colonialisme français, devint un choix idéologique rigide. Comme tous les régimes socialistes, le régime algérien se transforma rapidement en étatisme autoritaire, une sorte de national-socialisme centralisé avec un leader populiste charismatique à sa tête, Ben Bella. Ce dernier, perçu comme mégalomane, émotif et centré sur lui-même, dérangea rapidement la logique rationnelle des élites du FLN et de l’ALN, devenue ANP (Armée nationale populaire). Il fut remplacé par un groupe d’officiers, dirigé par Houari Boumediène, lors d’un coup d’État le 19 juin 1965. Le coup d’État ne changea pas le choix idéologique du socialisme. Il le renforça parce que le groupe qui arrivait au pouvoir voyait le destin de l’Algérie comme révolutionnaire et mondial.

Les résultats  du socialisme-étatisme
Le choix du socialisme-étatisme a toutefois apporté des résultats positifs, du moins dans sa première phase, grâce aux acteurs qui l’animaient. D’abord Boumédiène, le chef de l’Armée de libération nationale, qui se révéla un leader charismatique fort et talentueux. Il était secondé au plan politique par un groupe de jeunes officiers de l’ALN, dont faisait partie le président actuel Abdelaziz Bouteflika, qui a joué un rôle positif important dans la poursuite du développement de la diplomatie algérienne dans le monde.
Intellectuellement et moralement, on dit que ce groupe était dominé par  Ahmed Medeghri, l’un des officiers qui était le plus préoccupé par la construction des institutions et qui devint de ce fait le ministre de l’Intérieur. Au plan économique, il n’y avait pas de leader fort, mais il y avait tout de même un groupe de jeunes intellectuels séduits par l’étatisme et qui avaient à leur tête Belaïd Abdesslam. Celui-ci devint ministre de l’Industrie et de l’Énergie. Les capacités et l’expérience en matière de développement industriel étant très faibles, ce groupe s’appuya sur les conseils d’universitaires, surtout français.
Stan de Bernis, professeur d’économie à l’université de Grenoble, fut le plus connu à cause du lien qui est fait entre ses conseils et le développement étatique centralisé qu’a connu l’Algérie. Ses travaux portaient notamment sur ce qu’il est convenu d’appeler “la construction des industries industrialisantes”, qui signifiait qu’il fallait en priorité développer en amont l’industrie lourde, ce qui servirait alors de fondement au développement des multitudes d’industries légères en aval.
Les premiers résultats furent encourageants. L’Algérie était un pays dont l’économie était simple et il était alors approprié de gérer cet ensemble de manière centralisée. Cela évitait les gaspillages et les lenteurs de la décentralisation. De plus, en 1970, la première crise du pétrole amena des ressources nouvelles considérables avec l’augmentation des prix du pétrole et la nationalisation du 24 février 1971, ce qui permit de faire de l’État un investisseur de grande envergure. Sans se préoccuper des questions d’efficacité, on pouvait construire les industries lourdes auxquelles les conseillers économiques faisaient référence.
Plus important, le socialisme a marché au départ parce que le groupe de direction était moralement au-dessus de tout soupçon. Boumédiène et ses jeunes officiers, Abdesslam et ses jeunes cadres, étaient tous d’une intégrité à toute épreuve. Ils étaient dévoués à la cause du développement économique et social de la nation.
En particulier, Abdesslam a été un exemple de vertus morales pour tous ceux qui ont travaillé avec lui. Je n’ai pas moi-même travaillé directement avec lui, mais j’étais suffisamment proche pour sentir les effets de son caractère. Un homme de principe, Abdesslam est rapidement devenu l’homme d’une seule cause, celle de l’étatisme centralisé.
Malgré tout le respect et, je dois dire, l’affection que j’ai portés et que je porte encore à Bélaïd Abdesslam, et malgré mon admiration pour sa générosité au service de l’Algérie, je dois reconnaître que sa théorie, qui était pourtant bien formulée, est fausse. Le socialisme étatiste ne peut pas permettre de réaliser un développement économique soutenable du pays. Comme les dirigeants algériens ont expérimenté de manière maladroite l’économie de marché et que leurs résultats sont faibles, ils pourraient être tentés de revenir au socialisme étatiste. Mon propos dans ce texte est de montrer que cette voie est sans issue. Le socialisme étatiste mène aux pires résultats pour des raisons organisationnelles et non idéologiques. C’est un bel idéal qu’on ne peut pas réaliser !

Les problèmes  du socialisme-étatisme  et le marché comme alternative
Le socialisme en Algérie était drivé par la recherche de la justice sociale. Cette dernière, sous la pression des populations, devint rapidement égalité sociale. C’est le grand mérite des révolutionnaires algériens d’avoir voulu réaliser l’égalité pour tous, mais celle-ci n’est réalisable qu’au plan institutionnel.
C’est une utopie au plan économique. Nous devons être égaux en droits et en devoirs, mais nous ne pouvons vraiment l’être au plan social et économique, parce que la société et l’économie sont en évolution constante et ne peuvent être maintenues statiques sans grand danger pour la survie. Voyons cela plus en détail. La théorie du socialisme, surtout sous le contrôle centralisé de l’État, est basée sur les hypothèses (implicites ou explicites) suivantes :
-H1 : les personnes sont toutes semblables et équivalentes. Elles ont les mêmes besoins et elles ont les mêmes talents.
-H2 : Les personnes ne cherchent à satisfaire que des besoins de base (nourriture, gîte, sécurité, descendance) et sont prêtes au travail et à la discipline requise pour cela.
-H3 : Les personnes sont généralement altruistes et peuvent se sacrifier pour les autres. La cupidité est une maladie facile à combattre.
-H4 : Pour une efficacité de l’action collective, il suffit de mettre de l’ordre dans le travail, si nécessaire par la force.
-H5 : On peut organiser la société comme on organise une usine de production.
-H6 : Il suffit de faire les bons choix (d’objectifs), d’avoir les bons principes pour réussir à atteindre les objectifs.
-H7 : les dirigeants sont des philosophes-rois, capables à la fois de la réflexion et de l’action nécessaires pour l’émancipation de la société.
Toutes ces hypothèses sont utopiques. Elles sont basées sur l’idée que le monde est simple et que des actions claires se mettent en application d’elles-mêmes. Les tenants de l’Étatisme pensent que les principales barrières au développement de la société seraient alors le manque de clarté des objectifs et la déviance des personnes et parfois des dirigeants. Ils affirment qu’avec la force de l’État, on pourrait remédier à tout cela. Ceci est faux. Dans un monde simple où les relations de cause à effet sont linéaires, où les personnes n’ont pas d’ambitions, ni de désir de découverte, où il suffit de voir clair pour réaliser les choses, ces hypothèses pourraient être acceptables. Un exemple de situation  simple où cela est possible est celui d’une petite entreprise familiale, où les employés peu nombreux sont unis par des liens affectifs et où le pater familial est juste et respecté.
Dans un état moderne, rien de tout cela n’est vrai. D’abord, les êtres humains sont libres de leurs choix. Ils sont aussi libres de remettre en cause leurs choix. Ils le font constamment à la recherche de leur bien-être et de celui de leurs proches. Ils ne coopèrent que lorsqu’il faut faire des choses qu’ils ne peuvent pas faire par eux-mêmes. C’est à cela que servent les organisations. C’est un mécanisme par lequel les personnes coopèrent vers une finalité déterminée. Les personnes coopèrent lorsqu’elles considèrent que les compensations (au sens large) qu’elles reçoivent de l’organisation sont en équilibre avec les contributions (au sens large) qu’elles lui apportent. Chaque personne fait cette évaluation elle-même. Les dirigeants, les gestionnaires, sont alors dans le métier de les convaincre qu’il y a équilibre. Pour convaincre les membres de l’organisation, les dirigeants disposent de trois types d’outils : (1) Une finalité convaincante,
(2) des incitatifs matériels (salaires, promotions, etc.) et  (3) des incitatifs idéels, dont l’objet est de convaincre les membres de l’organisation que les objectifs de celle-ci ont de la valeur en soi.
Une organisation, même parmi les plus simples, pose des problèmes de compréhension à ses dirigeants, ce qui explique que peu d’entre elles survivent longtemps. Nous savons aujourd’hui que c’est parce que le système de coopération est très difficile à maintenir que les organisations disparaissent. Sans coopération, à terme on ne peut avoir d’organisation. Les organisations qui survivent longtemps sont celles qui sont capables de maintenir la coopération de leurs membres. Barnard, qui fut l’un des plus importants théoriciens du fonctionnement des organisations aux États-Unis, au moment où l’Amérique était frappée par une série de grandes crises, affirmait que la coopération est l’exception plutôt que la règle et il avait raison. Lorsque l’organisation est un assemblage d’organisations, comme c’est le cas pour les très grandes entreprises et pour l’État, on est alors face à un problème nouveau que nous appellerons Complexité. C’est une situation où les relations de cause à effet sont non-linéaires. On sait ce qu’on fait, mais on ne sait plus ce qui va arriver ! Dans toutes les grandes organisations, les dirigeants se retrouvent dans cette situation paradoxale où ils ne savent plus comment générer les comportements qui vont permettre de maintenir la coopération et de réaliser les objectifs. C’est ainsi que souvent on obtient des comportements contre-intuitifs. On croit, par exemple, que le comportement des personnes va être celui  prévu et on obtient le comportement opposé. Souvent aussi les dirigeants sont abasourdis, ou affolés, par les comportements observés. Quelques exemples vont nous aider à comprendre ce phénomène.
Au moment où Barnard écrivait son livre, de nombreux chercheurs américains entreprenaient à Hawthorne, une usine de Western Electric, l’un des projets les plus importants pour tester la théorie taylorienne du management scientifique. Cette théorie supposait que les personnes pouvaient être contrôlées comme si elles étaient des machines. Il suffisait d’agir sur les conditions du travail. Cette recherche montra que ce n’était le cas qu’en partie. En particulier, des facteurs sociaux, d’amitié, de confiance, de relations interpersonnelles, venaient modifier considérablement la prédiction des théories tayloriennes lorsque l’individu était impliqué dans une action collective. On a appelé cela l’effet Hawthorne. Donc, on ne peut faire l’hypothèse que les personnes obéissent à des lois simples. Elles ont des comportements sociologiques et psychologiques qui peuvent défier l’entendement. Elles ne sont que très partiellement prévisibles. Un autre exemple plus parlant m’a été fourni par un entrepreneur algérien. Il avait une petite usine, autant dire un atelier, dans les années qui ont suivi l’indépendance. Après quelques essais et erreurs, il avait trouvé le moyen de faire des tuyaux percés pour le forage d’eau. Il appelait cela des tuyaux à crépines. Ces tuyaux étaient à l’époque importés. La technologie étant sous contrôle, il commença donc à en faire de manière artisanale. Comme la demande était forte, il fut bientôt contraint par le nombre de soudeurs qui participaient à la production. Ils étaient cinq.
Il ne pouvait pas en augmenter le nombre parce que sa capacité électrique était aussi limitée. Il ne savait pas à l’époque comment l’augmenter. Il décida alors de faire travailler ses soudeurs à la tâche et, au lieu de les payer à la journée, les payer au résultat. Ainsi, si en 8 heures de travail, chacun réussissait habituellement à faire une certaine longueur de soudure, il leur proposa de les payer plus au-delà de cette longueur et en proportion avec celle-ci. Par exemple, s’ils soudaient deux fois plus de tubes, ils seraient payés deux fois plus ! Il me racontait alors, encore impressionné par le résultat : “Savez-vous combien ils ont été capables de produire dans le même temps ? Cinq fois plus ! Et je les ai payés cinq fois plus !” Il n’avait jamais imaginé que cela fut possible. Ses soudeurs étaient bien mieux payés que lui, mais il estimait que c’était mérité.  Les êtres humains ne sont ni semblables ni équivalents. Ils ont des talents et des aspirations différentes. Si on les met dans une situation où ils peuvent les mettre en valeur, soit par association avec ceux qu’ils aiment, soit en échange de bienfaits (salaire, position, etc.), ils peuvent réaliser des miracles. L’inverse est aussi vrai. Si on les contraint, ils utiliseront toute leur énergie et leur créativité à détruire le système qui les contraint. Les personnes ont des besoins de base, certes, mais bien d’autres besoins plus élevés qui, dans des conditions particulières, peuvent prendre encore plus d’importance. Dans ces cas-là, elles peuvent être altruistes, mais pour de courtes périodes. Les généticiens appellent cela un altruisme faible ou “un intérêt bien pensé”. Cela veut dire, je suis capable de faire des choses gratuitement pour les autres, lorsque je m’attends à ce que cela me soit rendu d’une manière ou d’une autre dans d’autres circonstances. Les leaders soviétiques ont été surpris au départ par la capacité altruiste des personnes, mais le système devenant incompréhensible, ces mêmes personnes altruistes ont contribué à l’affaiblir et ultimement à le détruire.
En particulier, un système centralisé est un système méprisant qui fait fi de la capacité de chacun à apporter sa contribution de manière originale. Il est alors une cible facile pour ceux qu’il essaie d’influencer. Aucun système centralisé ne peut être compétitif longtemps, sauf s’il est aménagé pour laisser de la place à la négociation interne, comme nous l’expliquerons pour le cas français.
Quand on parle de la société dans son ensemble, les caractéristiques importantes à garder à l’esprit sont qu’on ne peut pas déterminer des objectifs valables pour tous, sauf en des termes très généraux. Braybrooke et Lindblom (B&L), deux chercheurs qui se sont intéressés aux raisons qui font que les États-Unis d’Amérique soient devenus le premier pays dans le monde, ont montré qu’il n’est pas possible d’élaborer, même avec une connaissance totale et des capacités de calcul infinies, une fonction bien-être globale pour l’ensemble de la nation. Ce qui affecte les uns de manière positive peut affecter les autres de manière négative, et il en résulte souvent un résultat insatisfaisant pour tous. Il faut alors se rendre à l’évidence : “On ne peut pas Optimiser dans une nation complexe. On ne peut qu’Améliorer !”
L’amélioration en Amérique obéit à ce que B&L appellent “l’incrémentalisme disjoint”. Cela veut dire que lorsqu’on doit prendre une décision qui affecte toute la nation, on appelle cela une décision de politique, on ouvre la table pour que tous ceux concernés puissent apporter leurs contributions.
Ainsi, grâce à la participation ouverte et institutionnalisée, tout problème en Amérique est étudié bien mieux qu’ailleurs puisque toutes les perspectives viennent se prononcer sur la meilleure façon de prendre la décision. Sur cette base-là, on peut prendre la décision en sachant qu’on n’a pas laissé de côté un aspect important du problème. Lorsque la décision est prise, cependant, il y aura des gagnants et des perdants. Pourquoi les perdants reviennent-ils à la table pour la décision suivante ? Pourquoi n’abandonnent-ils pas ? Parce que toutes les décisions aux États-Unis sont des décisions incrémentales, c’est-à-dire petites qui ne rajoutent qu’un petit incrément à ce qui existe déjà. Donc, on ne perd jamais définitivement dans ce pays. On peut revenir et gagner au tour suivant. Ce processus constant fait que les décisions sont prises au mieux et corrigées au mieux. On change par petites touches, comme si l’on peignait un tableau de maître.
Ainsi donc, dans une société complexe, on ne peut s’entendre que sur des grands principes de fonctionnement. C’est ce que généralement on appelle les institutions.
Celles-ci comprennent trois grands ensembles :
1. les lois et règlements qu’on peut considérer comme l’appareillage coercitif de l’État. Il sert à fournir les grandes balises qui servent au fonctionnement de la société. Ces balises sont relativement faciles à ajuster. C’est pour cela que Parlement, gouvernement et appareil judiciaire travaillent constamment dessus.
2. Les normes professionnelles et les normes de comportement général. Il s’agit là de normes généralement non écrites qui sont le résultat des pratiques professionnelles et des façons de se comporter qui sont sanctionnées comme bonnes avec le temps. Les pratiques professionnelles sont généralement sanctionnées par les ordres professionnels (médecins, avocats, comptables, etc.), tandis que les normes générales sont sanctionnées par l’acceptation de la société et de ses leaders. Dans les villages africains, par exemple, le respect des aînés et leur statut sont une norme qui s’est imposée avec le temps. Elle n’est pas coercitive, elle est normative. C’est cela qui est considéré comme bon et juste par la société ou par le groupe professionnel concerné.
3. Finalement, le troisième groupe d’institutions est quasiment invisible. Il s’agit de notre culture, de notre formation de base, de notre éducation, des choses qui affectent notre comportement, mais auxquelles nous ne pensons que rarement. Nous les prenons pour acquis. Ces institutions sont cruciales parce qu’elles sont à la base de l’unité d’un groupe de personnes, d’une société. Plus la société est complexe et plus les intérêts de ses membres sont différenciés, plus ils ont besoin d’institutions solides. Sans ces institutions, face à l’adversité, les sociétés se déferaient aussi sûrement qu’un groupe de personnes qui ne se connaissent pas.
Les institutions, lorsqu’elles sont acceptées et respectées par les citoyens, permettent alors à chacun de poursuivre ses intérêts sans autre considération que le respect des institutions. Cela libère les individus et permet à la diversité de s’exprimer pour le bien de tous. Comment cela se passe-t-il ? Encore un petit bout de théorie avant de revenir au socialisme étatiste algérien. Une des plus importantes institutions est le marché. Le marché n’est pas un choix idéologique, comme les idéologues marxistes modernes l’ont cru et comme ils l’ont imposé en Union soviétique puis à tout le monde. Le marché est seulement un mécanisme de coordination des activités des personnes d’une société différenciée. Comment fonctionne le marché ?
(À suivre)

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “1.Des idées naïves et dangereuses SOCIALISME ET ÉTATISME”

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    Contribution

    Des idées naïves et dangereuses (2e partie et fin)

    SOCIALISME ET ÉTATISME

    Par : TAÏEB HAFSI

    Les bases théoriques du fonctionnement du marché Dans une société complexe, comme l’est devenue l’Algérie, la théorie moderne contractualiste explique les comportements.

    Cette théorie part du principe que l’individu est : (1) autonome, c’est-à-dire qu’il n’est ni programmé, ni contraint pour agir, mais mû par des désirs, des besoins, une utilité, plutôt que par l’appartenance à un groupe économique, social ou religieux ; (2) il est rationnel. Cette hypothèse s’oppose aux modes archaïques de rationalisation : code de l’honneur, devoir aristocratique, élitisme racial, etc., et affirme une capacité uniforme de penser, de calculer et de décider ; (3) l’individu est informé. En laissant faire des acteurs autonomes, rationnels et informés, la meilleure coordination possible est assurée par le marché. Cependant, comment cela se fait-il ? Cela est expliqué par trois constructions conceptuelles qui constituent la théorie contractualiste : la théorie des droits de propriété, la théorie des coûts de transaction et la théorie de l’agence1.

    Les limites de l’autonomie : les droits de propriété
    Pour donner corps à l’axiome d’autonomie, il fallait trouver un mécanisme qui permette de sauvegarder la liberté, à l’origine d’une “dynamique économique favorable à tous”, tout en se protégeant des excès, notamment du gaspillage, que pourraient générer des désirs individuels débridés. C’est ce que permettent les droits de propriété. Quand on parle de propriété, on parle d’abord de ce qui nous appartient en général, property en anglais, ou des biens spécifiques sur lesquels on a un droit reconnu, ownership en anglais. Pour les êtres humains, le droit de propriété, property right, comprend “leurs vies, leurs libertés, leurs biens”2. Le droit de propriété est essentiel parce qu’il permet de contraindre les désirs de chacun à ce qui lui appartient en propre. Il est le fondement de l’accord social et, par extension, des comportements “civilisés”. En fait, c’est seulement à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que les droits de propriété sont conçus comme outil d’analyse. C’est, semble-t-il, à l’université de Chicago que le mouvement est lancé. Les grandes contributions académiques, notamment celle du prix Nobel Coase, suivent dans les années 1960 et 1970. Sous l’impulsion du conservatisme thatcherien et reaganien, l’Europe suit un peu plus tard. Les droits de propriété, qui situent l’individu dans l’espace, ont trois attributs essentiels :
    I. Ils sont subjectifs : “Seule une personne peut se voir investir du droit sacré à la pleine propriété.” (Lepage, 1985).
    II. Ils sont exclusifs : deux individus ne peuvent posséder simultanément un même bien.
    III. Ils sont librement cessibles.
    Depuis le droit romain, on considère que la propriété est un droit à l’utilisation du bien possédé (usus), un droit de bénéficier des fruits qu’il peut générer (fructus) et le droit de le transmettre à d’autres, de le vendre et de le détruire (abusus). Les droits de propriété obéissent à une logique de marché et sont régulés par elle. Bien entendu, il faut une bonne définition de ces droits, avec un rôle essentiel pour l’État. Les droits de propriété sont alors des régulateurs fondamentaux du fonctionnement du marché. Les droits de propriété permettent le fonctionnement du marché. Mais, parfois, le marché est moins bon qu’une organisation. Quels sont ces situations ? C’est ce que la théorie des coûts de transaction permet d’appréhender.

    La théorie des coûts de transaction : prendre en compte le temps des échanges
    Comme les échanges ne sont pas “instantanés”, le marché ne peut pas réguler toute l’activité économique. Il nous faut alors parler plutôt de transactions. “Les coûts de transaction posent le problème de l’organisation économique comme un problème de contractualisation.” (Willamson3 , 1994 : 39). Les organisations qui peuvent alors se substituer au marché, comme l’a montré Coase, apparaissent comme des nœuds de contrats.
    Les droits de propriété adoucissent un peu l’hypothèse d’autonomie des individus. La théorie des coûts de transaction est basée sur un relâchement de la théorie de la rationalité, remplacée par la rationalité limitée de H. Simon4. À cause de la durée des échanges, l’ambition cognitive des décideurs est forcément réduite. Ils ne peuvent prendre en compte tout ce qui peut se passer dans le futur et ils sont obligés de se satisfaire de solutions approximatives.
    À cause de cette imperfection dans le traitement de l’information, provoquée par la durée des échanges, il peut y avoir “opportunisme” de la part des acteurs dans le processus de décision. Opportunisme signifie : “une recherche d’intérêt personnel qui comporte la notion de tromperie.” (Williamson, 1994 :70). Ainsi, la théorie des coûts de transaction introduit le soupçon, comme un des moteurs de l’économie. Elle amène aussi à un relâchement de l’axiomatique traditionnelle. Le temps des transactions introduit à la fois des incertitudes et des irréversibilités.
    Les coûts de transaction fournissent ainsi un outil d’analyse pour prédire les institutions les moins coûteuses (en coûts de transaction), compte tenu des caractéristiques des actifs et de la nature de l’environnement. À titre d’exemple, l’étude contractualiste, basée sur les coûts de transaction, explique les choix qui peuvent être faits entre faire soi-même, sous-traiter ou acheter sur le marché. L’analyse des firmes devient normative.
    La théorie des droits de propriété montre que la forme de propriété idéale et la plus efficace est la propriété privée. L’entreprise s’explique par la rémunération du propriétaire, de façon à ce qu’il soit tenté d’organiser efficacement la production. La séparation de la propriété et de la gestion s’explique par les coûts
    de transaction. “La capacité de gestion nécessite une accumulation d’expérience, de savoir-faire ou de connaissances… un actif spécifique que l’on peut acheter sur le marché… le propriétaire a intérêt à faire faire lorsque la complexité de l’activité, les techniques nécessaires à la gestion deviennent si spécifiques qu’il lui serait trop coûteux de les pratiquer lui-même. Il est plus efficace de se lier contractuellement à des salariés spécialistes qui gèrent au nom du propriétaire. Celui-ci minimise alors ses coûts en ne contrôlant que les résultats présentés par les gestionnaires.” (Gomez, 1996 : 97). Les conséquences de cette séparation nous amènent à la théorie de l’agence.

    Contrôle et transparence : la théorie de l’agence
    “On dira qu’une relation d’agence s’est créée entre deux ou plusieurs parties lorsqu’une de ces parties, désignée comme l’agent, agit comme représentant de l’autre, désignée comme le principal, dans un domaine décisionnel particulier.” (Ross, 1973 : 134). Selon Jensen et Meckling (1976 : 308), les premiers théoriciens sur ce sujet, peu importe qui est agent ou principal, la relation est consécutive à tout contrat. Chaque acteur peut être à la fois agent et principal.
    Au cœur de la relation d’agence se trouvent les questions d’opportunisme.
    L’opportunisme est rendu possible du fait de l’asymétrie d’information, avec donc possibilité d’information cachée (adverse selection) et de risque caché (moral hazard). Comme on n’est jamais sûr que le mandataire va gérer le bien du mandant au mieux des intérêts de ce dernier, il faut mettre en place un système de contrôle. L’agent calcule en fonction de ses intérêts, et le problème du principal est de construire autour de lui un contexte qui lui permet de préserver ses intérêts tout en travaillant au mieux dans l’intérêt du principal.
    L’entreprise est par nature un nœud de contrats entre un grand nombre d’associés (stakeholders), notamment les salariés, les dirigeants, les propriétaires, les prêteurs, les clients, les fournisseurs, les communautés et l’État. Elle est alors potentiellement un foyer très actif d’opportunisme. En particulier, on peut assister à des divergences entre propriétaires et gestionnaires et à des divergences entre gestionnaires. Pour coordonner les intérêts, et donc pour contraindre l’opportunisme, on peut utiliser le marché comme moyen de révélation de l’information, ou utiliser un mécanisme ad hoc, comme le conseil d’administration.
    Il en résulte alors des coûts d’agence qui peuvent être résumés comme suit :
    I. Des coûts de surveillance (monitoring expenditures), supportés par le principal, pour la gestion de l’information, la surveillance et l’incitation pour la bonne exécution du contrat.
    II. Des coûts d’obligation (bonding expenditures), supportés par l’agent pour signaler la bonne exécution du contrat. Ceci n’exclut pas l’opportunisme mais le contraint.
    III. La perte résiduelle (residual loss), constituée par ce qu’aurait gagné chaque partie à ne pas contracter avec l’autre.
    Pour les réduire, on met en place des mécanismes de gouvernement de l’entreprise dont l’instrument principal est le Conseil d’administration. Comme l’entreprise est un nœud de contrats entre des multitudes d’associés (propriétaires, gestionnaires, employés, fournisseurs, la communauté environnante, etc.), la constitution du CA est un acte d’équilibre politique important.
    Nous pouvons ainsi voir après ce tour d’horizon théorique que les hypothèses qui sont faites par les théoriciens du socialisme ne tiennent pas à l’observation des faits. Le marché est un outil imparfait pour coordonner les activités économiques dans une société, mais nous ne connaissons pas de mécanisme capable de coordonner mieux les activités complexes qui résultent du développement des sociétés modernes. Si l’on ajoute l’étatisme au socialisme, on ajoute à des hypothèses de comportement une hypothèse de fonctionnement qui a été discréditée depuis longtemps. On ne peut pas gérer la société de manière centralisée. La France est un cas particulier, d’abord parce qu’en apparence, elle a fonctionné de manière centralisée depuis environ six siècles et ensuite parce qu’elle sert de modèle implicite à nos dirigeants. Je vais donc lui consacrer une petite section avant de revenir à notre propos central du mode de fonctionnement le plus approprié pour l’économie algérienne.

    La France : un cas particulier
    Au plan organisationnel, la France a été depuis Louis XI, au XVe siècle, un pays centralisé. Pourtant, contrairement aux prévisions des experts, la France a été relativement innovatrice et elle a été capable de s’adapter aux grands changements qu’a connus le monde, surtout depuis la révolution industrielle en Angleterre. Les chercheurs se sont alors demandés : comment un pays aussi rigide, en apparence, a-t-il pu maintenir son statut face aux pays anglo-saxons beaucoup plus flexibles et plus capables de fonctionner en situation de complexité ? L’explication a été donnée en bonne partie par un sociologue français, Michel Crozier, dans son livre le Phénomène bureaucratique.
    D’abord, Crozier s’appuyait sur les travaux de l’historien des affaires A. D. Chandler, sur le cycle de vie des organisations. Chandler avait révélé que dans leur évolution, les organisations étaient obligées d’adapter leur structure lorsque leur stratégie changeait. Ainsi, la structure fonctionnelle centralisée, celle qu’ont adoptée les administrations françaises, correspond bien à la période de recherche de l’efficience. Elle est compatible avec la standardisation et la production de masse. Lorsqu’on évolue ensuite vers la diversification, il faut passer à une structure divisionnaire décentralisée.
    En étudiant quelques administrations françaises, Crozier découvre une différence culturelle importante dans le fonctionnement des organisations. En particulier, la structure fonctionnelle à la française (qui caractérise le secteur public français) ne fonctionne pas comme la structure fonctionnelle nord-américaine. Ainsi, en Amérique du Nord, lorsqu’on a une règle, on l’applique. Si elle n’est plus bonne, on la change. En France, on n’applique jamais complètement la règle
    Elle est plutôt utilisée par le chef comme menace pour obtenir le comportement souhaité : “Si tu ne te comportes pas comme je te le demande, je t’applique la règle !”

    Ainsi donc, l’application de la règle est constamment négociée. Crozier était un peu irrité par le fait que les Français n’appliquaient même pas leurs règles. Il fut alors très critique du système français. En fait, c’est cette caractéristique-là qui a fait que la France a été en mesure de s’adapter. Comme l’application des règles est négociable, cela donne des forums de débat sur l’application de la règle et permet de la flexibilité là où on ne s’y attend pas. Par exemple, il arrive souvent que les camionneurs bloquent toute la France. Ils se mettent en situation hors-la-loi. Normalement, s’ils étaient en Amérique du Nord, ils seraient jugés pour cela. En France, lorsque le problème est réglé, souvent on accepte de passer l’éponge sur le non-respect de la loi. Ceci se passe dans tous les secteurs de la vie française. Les Français et leurs autorités ont appris pendant presque six siècles à faire fonctionner la structure centralisée de manière flexible ! Leur système est unique et il est souvent mal compris par les élites françaises elles-mêmes. C’est pour cela que certains tentent d’amener le système français vers le système américain qui leur paraît plus clair. Le président Sarkozy est de ceux-là. Plus important pour un pays comme l’Algérie, les Français n’ont jamais été capables d’expliquer aux Algériens leur système. Ils insistaient plutôt sur les aspects symboliques, sur l’importance du respect de la loi, etc. Les autorités algériennes ont été ainsi piégées au lendemain de l’Indépendance. Elles essayaient d’appliquer des lois souvent inapplicables en prenant exemple sur la France : “Pourquoi ne sommes-nous pas en mesure d’appliquer nos règles comme le font les Français ?” et ils en faisaient souvent une question de fierté nationale. À mon avis, cela a accentué les tensions et plus tard la rupture entre la population et ses élites politiques. Ainsi donc, la France est centralisée, mais son système fonctionne comme un système décentralisé. Tous les pays occidentaux sont des systèmes décentralisés dans les faits. Dans un autre travail, avec un autre collègue nous avons aussi démontré que le système chinois est aussi un système décentralisé, même si pour certains aspects et dans certaines circonstances (e.g., crise du SRAS ou tremblement de terre du Sichuan) il devient momentanément centralisé. Les systèmes qui marchent en situation de complexité doivent être décentralisés dans les faits.

    Que nous apprennent ces considérations sur le socialisme et l’étatisme comme modèles de fonctionnement national ?
    Le socialisme est un modèle de société qui met l’accent sur la justice sociale et la solidarité du groupe. C’est un modèle qui, de mon point de vue, est compatible avec toutes les croyances religieuses. Je propose que ce soit même une dérivée de ces croyances. Nous avons tous besoin de croire en un monde de justice sociale et de solidarité. Donc le socialisme est un idéal acceptable. L’étatisme est la croyance que la meilleure gestion des affaires d’une société, d’une communauté, est une gestion centralisée. Nous avons argumenté dans ce texte que ceci est vrai seulement lorsque l’organisation, la société, est simple. Lorsque la complexité augmente, comme dans le cas des nations modernes, disons l’Algérie, l’étatisme est une erreur scientifique. On ne peut pas gérer des systèmes complexes de manière centralisée. Lorsque le socialisme est associé à l’étatisme, on assiste au pire. En effet, les autorités utilisent le discours socialiste pour obtenir l’accord des populations. Elles utilisent ensuite l’étatisme, généralement par peur de perdre le pouvoir, pour freiner les initiatives et finissent par faire reculer la société. Il en résulte des systèmes qui ne marchent pas. C’est à mon avis à cela que des gens généreux comme Belaïd Abdesslam ont été confrontés. Dans le livre remarquable de précision que Belaïd Abdesslam a posté sur son site Internet, il décrit de manière rageuse les approches qu’il a préconisées et les compare constamment au libéralisme débridé et incompétent qui a suivi. Il compare ainsi la situation des années 1970, l’une des “meilleures” que l’Algérie ait connues, avec la situation des périodes qui ont suivi jusqu’en 1993, qui fut marquée par un déclin spectaculaire du prix du pétrole, un service de la dette insupportable pour l’Algérie et le déclenchement de la violence islamiste. Cette comparaison est, bien entendu, favorable. Elle l’est parce que la période Boumediène a été l’une des plus cohérentes de l’Algérie indépendante. Le pouvoir était fort et Boumediène avait réussi à imposer une direction claire, même si discutable. La comparaison est aussi favorable parce que la période des violences a complètement déboussolé les dirigeants, accentué la corruption et détaché la population des politiciens. La comparaison que B. Abdesslam fait ne compare cependant pas les choix économiques de la période Abdesslam avec leurs alternatives. Elle ne compare pas le socialisme-étatisme avec le fonctionnement du marché, parce que le marché n’a jamais vraiment fonctionné sans intervention intempestive, B. Abdesslam lui-même, en revenant comme Premier ministre, en 1992-93, est intervenu régulièrement pour empêcher le marché de fonctionner. Les descriptions de B. Abdesslam ne comparent pas non plus l’étatisme, dont il a été le champion, avec la décentralisation et le libre marché, parce qu’à aucun moment l’Algérie n’a été décentralisée. En fait, il compare une situation un peu plus cohérente, du socialisme-étatisme autoritaire, avec une situation incohérente, que je ne suis même pas capable de qualifier, où les différents présidents et Premiers ministres allaient à contresens l’un de l’autre, se contredisaient en permanence. Même lorsqu’ils faisaient des choses intéressantes, celles-ci étaient remises en cause l’instant d’après. La situation qu’Abdesslam rejette, c’est bien entendu celle que rejettent tous les Algériens de bon sens. C’est la situation du chaos et de la gabegie. C’est cette situation qui a préparé le lit de la violence islamiste. Ce que Abdesslam ne dit pas, c’est que la période du socialisme-étatisme a aussi été une période de grande inefficacité, cachée par les prix du pétrole. Cette inefficacité a généré la corruption et la gabegie qui ont suivi. Moi ou d’autres pourront, j’espère, le montrer dans d’autres articles. B. Abdesslam, dans son livre, défend sa démarche contre les évaluations qu’en a faites “le pouvoir de l’ombre” qu’il assimile à l’armée. Il a en particulier choisi de confronter le général Touati, que je connais à peine mais qui est présenté comme “le penseur du pouvoir obscur qui se superpose aux lois et règlements”. La théorie du général Touati n’est cependant jamais présentée et je ne sais pas si elle existe. Elle semble avoir été simplement exprimée comme le rejet de la démarche de la période Boumediène. Dans ce livre, B. Abdesslam apparaît comme le vainqueur de l’argument contre Touati. Patriote respectable et respecté, Abdesslam confond cependant le lecteur en suggérant que le socialisme-étatisme est meilleur que le marché libre. Il mélange le langage économique avec l’appel aux sentiments patriotiques. La violence de son verbe est telle qu’il considère toute alternative comme une trahison envers le serment des martyrs. B. Abdesslam est un patriote mais il se trompe. Le serment que les martyrs5 ont fait était celui de libérer l’Algérie et redonner la liberté aux Algériens de penser et de conduire leur destin. Au moment où le serment a été fait, tous les Algériens ou presque étaient pauvres. Ils étaient écrasés par le colonialisme. Les libérer, c’était leur donner la chance de s’exprimer et de montrer leur valeur. Les martyrs ne seraient sûrement pas d’accord avec le centralisme étatique qui a empêché l’Algérie de s’adapter. Aujourd’hui que nous avons retrouvé la liberté comme pays, il nous faut trouver le chemin de la connaissance et de la raison pour donner la liberté au citoyen. Seule une meilleure utilisation de la connaissance et de la raison nous permettront de sortir de l’ornière et d’être alors fidèles au serment des martyrs. J’ai suggéré tout au long de ce texte que la connaissance est maintenant claire sur ce qui doit être fait en Algérie. La connaissance qui nous a toujours éludés est celle du fonctionnement organisationnel. Au plan économique, les grands dirigeants de l’Algérie et leurs conseillers se sont régulièrement battus pour défendre une option ou une autre. Ils se sont régulièrement accusés de trahison, alors que le problème était ailleurs. Le problème n’est pas dans le choix de politiques économiques. Il est dans leur mise en application. Toutes les théories que j’ai évoquées suggèrent que c’est la mise en application qui fait la différence. Si les Algériens manquent de réalisme, ils continueront à se battre sur des objets secondaires en laissant de côté ce qui est essentiel, la construction de mécanismes qui permettent aux idées de se réaliser. Le plus important de ces mécanismes est le marché. Le deuxième plus important est l’existence de lois claires pour réguler le marché et pour protéger la société et le citoyen des abus inévitables que génère la liberté des acteurs. Le troisième plus important est de créer un appareil étatique qui respecte le citoyen et l’aide à se prendre en charge et à créer de la richesse. Le quatrième plus important est la lutte contre les maladies sociales qui, comme la corruption, sont capables de détruire la capacité d’une société à se construire. Le cinquième plus important est la protection de la paix sociale. Le sixième plus important est de travailler à maintenir l’équilibre entre les différentes composantes sociales, régionales et économiques du pays. Ceci s’obtient notamment en se mettant du côté du plus faible ou du plus défavorisé pour l’aider à se rattraper. Le septième plus important est de constamment travailler à faire gagner le bon sens et la raison sur la passion et l’émotion. La connaissance est maintenant disponible et doit être utilisée pour faire tout cela.
    Pourtant, au lieu de cela, la théorie de B. Abdesslam revient à l’ordre du jour. Un pouvoir désemparé, qui a du mal à comprendre la crise que le monde vient de subir, lui redonne plus d’importance et il n’est pas rare aujourd’hui d’entendre ceux qui le conseillent suggérer que le socialisme et l’étatisme ont été positifs. Ils reviennent donc à la théorie de B. Abdesslam. Pour ma part, je crois que s’ils le faisaient, ce serait l’une des erreurs les plus graves. Ce serait vraiment refaire la même erreur deux fois. Dieu nous en préserve ! J’argumente que notre chemin sera meilleur par une liberté plus grande des citoyens et par une participation plus grande de ceux-ci aux décisions économiques. Le chemin vers cette participation n’est pas celui des forums politiques, mais celui du marché. Chaque Algérien doit être encouragé à exprimer son choix politique en s’enrichissant et en enrichissant sa région, tout en respectant la loi. La loi doit valoriser la morale, la solidarité, le bon fonctionnement du marché et veiller à protéger les plus vulnérables d’entre nous. Nous n’avons besoin du gouvernement que pour faire de bonnes lois. Pour tout le reste, mieux vaut qu’il ne se mette pas sur le chemin des milliers d’entrepreneurs qui vont faire l’Algérie de demain. En s’enlevant du chemin, il deviendra plus fort, parce qu’il ne monopolisera pas les moyens d’enrichissement, mais ouvrira le chemin aux actions entrepreneuriales légitimes. Tous ces entrepreneurs travailleront alors à le consolider puisqu’il leur permettra de s’exprimer. J’ai étudié récemment les contributions des quelques entrepreneurs qui sont arrivés à survivre malgré les freins et les herses bureaucratiques que l’État a mis sur leurs chemins. J’ai été impressionné par leur créativité. J’ai été impressionné par leur patriotisme. J’ai été impressionné par l’importance de la contribution qu’ils apportent au budget de l’État. À titre d’exemple, les dix entrepreneurs que j’ai étudiés6 ont créé des dizaines de milliers d’emplois, ils payent presque 60% de toutes les richesses qu’ils créent en impôts et taxes et réinvestissent l’essentiel du reste. Ils arrivent à faire ce que l’État lui-même, par le biais de ses grandes entreprises publiques, n’est pas capable de faire. Si l’État décidait d’aider ces entrepreneurs, en leur facilitant la tâche et en veillant à ce que les lois de protection du citoyen et des communautés soient claires, il multiplierait leurs contributions à des niveaux inimaginables. Je suis prêt à parier que l’Algérie deviendrait alors l’équivalent de la Californie et serait un partenaire de l’Europe aussi courtisé que l’est la Chine actuellement.

    Conclusion : soyons modestes pour construire un grand pays
    Ce texte a commencé avec l’idée que les Algériens, comme nation, ont été surtout stimulés au plan économique par un grand idéal de justice sociale. La liberté, autour de laquelle la nation a été construite, a été perçue dès le départ comme le moyen le plus sûr pour que la justice soit rendue à un peuple spolié et maintenu dans un état de dénuement considérable. Cette justice était l’égalité des droits et l’égalité des chances pour ceux qui essaient de s’en sortir. C’était cela, dans l’esprit des martyrs, la justice sociale. La grande question qui s’est alors posée aux dirigeants de l’Algérie indépendante a été celle du comment : comment réaliser la justice sociale ? Dans ce papier, nous avons suggéré que la réponse à cette question n’est pas politique. Au plan politique, elle a été résolue en affirmant que la justice sociale est un fondement de la nation. C’est une question de gestion de l’économie nationale et, par beaucoup d’aspects, c’est une question de nature scientifique, qui demande d’aller vers la connaissance pour trouver une réponse satisfaisante. La connaissance montre que les réalisations économiques posent un problème majeur de coordination des activités complexes de la société. Cette coordination a été tentée de manière centralisée, comme dans les pays socialistes, ou de manière décentralisée, dans tous les pays développés ou en émergence rapide. La méthode de coordination décentralisée est ce qu’on appelle l’économie de marché. Le résultat parle de lui-même.
    La coordination par le marché part de l’idée que les êtres humains sont imparfaits. Ils sont soumis à leurs désirs et à leurs besoins. Ils peuvent occasionnellement être à l’image de Dieu et s’élever moralement, mais cela ne dure pas longtemps. Ils retombent dans leur état imparfait, dès que l’adversité apparaît. Pour tirer le meilleur parti de cette imperfection de la nature humaine, mieux vaut l’exploiter pour construire, plutôt que pour détruire. Le marché crée les conditions de la construction. En encourageant chacun à s’enrichir dans le cadre des règles du jeu du marché, on fait des travers naturels des personnes des alliés qui peuvent faire progresser l’ensemble de la société. Pour cela, il faut que les règles du jeu du marché soit claires. Nous avons montré que les règles du jeu, qui paraissent implicites ou inexistantes, sont très bien établies. Elles sont précisées par trois grandes théories, celle des droits de propriété, celle des coûts de transaction et celle de l’agence. Ces trois théories montrent comment des règles claires permettent d’améliorer la société de manière progressive. Dans l’expérience algérienne, il y a eu le socialisme et l’étatisme qui se sont imposés au départ par nécessité. Au lieu de considérer cela comme des situations temporaires, on peut faire l’erreur de croire que ce sont des choix qui peuvent remplacer le marché. Nous avons argumenté que le socialisme-étatisme n’a de chance que dans une organisation ou une société simple, comme l’était l’Algérie du lendemain de l’indépendance. Avec la complexité croissante des activités et des rapports, on ne peut pas gérer l’Algérie avec le socialisme-étatisme. On peut même la détruire avec une telle théorie. Le marché est surtout une philosophie de fonctionnement réaliste. Cette philosophie reconnaît les limites des capacités de coordination humaines. Elle privilégie la décentralisation. La centralisation peut détruire le pays, parce que toutes les énergies créatrices des Algériens seront utilisées pour détruire le système qui les contraint. La décentralisation est la seule garantie d’unité pour le pays. Le problème est que le socialisme-étatisme est porté par des dirigeants dont la crédibilité est réelle. En particulier, B. Abdesslam est un patriote intègre qui a apporté des contributions réelles à l’Algérie. Son exemple pourrait nous inciter à faire de la théorie qui l’a animé la théorie de l’Algérie moderne. Ce serait une erreur et ce serait lui faire porter une responsabilité historique majeure. J’espère que les Algériens sauront éviter ce grand écueil.

    T. H.

    1 – Cette partie est inspiré de Gomez : le Gouvernement de l’entreprise, 1996.
    2 – Selon Locke, Second traité sur le gouvernement civil.
    3 – O. Wiliamson a eu le prix Nobel d’économie en 2009 pour ses travaux sur les coûts de transaction.
    4 – H. Simon (1990) a apporté une contribution considérable à la compréhension de la prise de décision. Ses travaux, basés sur la psychologie cognitive, ont été tellement influents sur la théorie économique qu’il a reçu le prix Nobel d’économie en 1978.
    5 -Comme pour beaucoup de familles algériennes, mon père et une grande partie de ma famille se sont sacrifiés pour la libération de l’Algérie.
    6 – On me dit que ceux-là ont réussi sans soutien de ” parrains bien placés dans les rouages de l’État “.

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