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APRÈS 5 ANS D’ABSENCE, IL SORT UN NOUVEL ALBUM Aït Menguellet chante la vie

15 août 2010

Non classé

APRÈS 5 ANS D’ABSENCE, IL SORT UN NOUVEL ALBUM
Aït Menguellet chante la vie

Après cinq ans sans nouvelle production, le démiurge kabyle Lounis Aït Menguellet revient avec un album intitulé La Feuille blanche où les prouesses littéraires et la finesse du raisonnement ne manquent pas de surprendre l’auditeur.
Par Ali Chibani*


Dans La Feuille blanche disponible dans les bacs depuis le 24 juillet dernier, Lounis Aït Menguellet a décidé de chanter la vie. Il n’oublie pas pour autant que la mort, réelle ou symbolique, est partout. Dans un album remarquablement mené et, comme le précédent, marqué par la «crise du milieu de la vie», le chanteur-poète reste fidèle aux idéaux qui ont jalonné sa carrière de plus de 40 ans. Il nous invite à réfléchir sur des thématiques complexes et variés comme l’angoisse de la mort et la violence. Dans la septième et dernière chanson, Lewgab deg wadu (la réponse est dans le vent), une adaptation de Blowing in the wind de l’Américain Bob Dylan, on découvre une nouvelle facette d’Aït Menguellet, en l’occurrence celle d’un excellent traducteur et passeur de cultures.
L’attente de la libération
La chanson éponyme qui ouvre le nouvel opus aborde le thème de la création. La Feuille blanche représente ce «contenant psychique» qui attend un contenu. Le poète se met en scène comme témoin de son auto-création à travers la narration de l’histoire de la venue au monde de son œuvre. Ce n’est pas un hasard si les premiers mots nous situent dans les premières heures du jour : «Je me suis réveillé à l’aube/ Me disant : je vais poétiser.» Dans cette chanson, Aït Menguellet nous fait comprendre que le poète, qui a besoin de se libérer d’un trop-plein de tension, est l’outil de son œuvre et non le contraire. D’ailleurs, le poème a une existence indépendante du poète : «Je veille puisque/ Les poèmes refusent ma bouche/ Contre l’insomnie nous lutterons puisque/ Les poèmes refusent l’esprit . De l’aube à la nuit, le poète est face à «la feuille blanche figée/ [Que] la plume refuse de noircir». La métaphore de «la feuille blanche figée» traduit l’incapacité du créateur à effectuer son travail de symbolisation. En effet, Aït Menguellet pose cette question à laquelle il est très difficile de répondre : la création est-elle un travail ? Si le poète s’enferme dans une pièce-laboratoire dont les «murs» mémoriels ne font l’écho que des musiques connues, il est incapable de créer malgré ses multiples efforts : «Au milieu de la journée/ Je reprenais la plume/ Je regardais la feuille et la guitare/ Dois-je écrire ou chanter/ Les fils refusent de livrer le son que je désire/ Les murs ne me renvoient/ Que le son qui m’est familier». Face à son impuissance à créer, le poète est amené à effectuer un travail d’introspection et d’auto-analyse : «Je crois savoir maintenant/ Où situer le blocage/ Quand je décide d’entamer l’écriture/ Mon esprit s’en va/ Il s’en va vers ce qui l’attire… » Le poète doit donc se déprendre du plaisir hypnagogique qui le mène dans un monde de rêve où tout est à sa portée. Il doit accepter de vivre son angoisse, d’être face à ses manques et à ses souffrances : «Il ressent la note qui manque/ C’est difficile/ Quand il n’y a qu’un seul doigt de la main qui souffre». Le poète : un sujet social qui souffre. Il est aussi un créateur qui embellit le monde. Ses œuvres font la transition entre le monde du possible et la réalité comme le suggère la dernière strophe. Elle nous parle d’une feuille remplie à l’insu du poète surpris par son inspiration : «Quand je me suis levé pour sortir/ L’esprit incapable de dire/ Je me suis encore/ Retourné vers cette feuille/ J’y ai trouvé les écrits déposés » comme par magie. Le poème rétablit les liens entre le poète et l’histoire qu’il se charge de transfigurer comme l’indique cette belle comparaison du «poème» à «…un fil/ Que nettoieront les hirondelles». L’image des «hirondelles sur un fil» peut renvoyer à la partition musicale mais aussi à la transitivité de l’œuvre littéraire qui libère (nettoie) des pulsions de la mort. Le «fil» est donc rétabli avec le réel qui se traduit dans des œuvres qui abordent dans l’ordre : la violence, le rapport à la vie et à la mort et l’exil. Dans Amenugh (la violence), nous parcourons l’histoire du monde, d’après la thèse évolutionniste, à travers une série de fables : un poisson qui en mange un autre, le premier homme face à son image ressentant le besoin d’inventer un dieu pour supporter l’«autre» en soi, une nation qui va dominer une autre, un maître d’école qui condamne l’autorité paternelle… jusqu’à la fin du monde où le dernier homme à rendre son souffle se demande avant de mourir : «Contre qui dois-je me révolter ?» La troisième chanson, Serreh i waman(laisse l’eau couler) donne la parole au «fou» qui prône la libération des pulsions de vie. Elle est suivie par «Ce que mon cœur désire» qui construit de nouveaux rêves et de nouveaux interdits pour assurer au monde un espace de non-violence. «Ghas ma nruh» (même si nous sommes partis) est une très belle chanson consacrée à l’exil. Le «nous» des exilés se situe dans le hors-temps : «Celui que nous avons laissé enfant/ Est devenu un jeune homme/ Le temps nous a pressurés/ Nous en sommes devenus monstrueux». Le hors-temps est ce qui caractérise l’ensemble des personnages narrateurs des poèmes cités. Ils sont tous chassés et isolés par la violence ambiante et cherchent un espace où ils peuvent se réinventer et réinventer le monde. Cet espace d’érection du Nouveau Monde, Aït Menguellet le nomme «ul» (le cœur), faisant coïncider ses dires avec la fonction d’ asefru (poésie) comme outil de l’(auto)analyse psychique et de la connaissance historique. La sixième chanson, Tagara n tezwert (la fin du commencement) est une œuvre qui exprime le fantasme cannibalique. Elle revient sur tous les chants qui la précèdent, les avale et les rejette sous forme de strophes synthétiques, de corps dépouillés. Nous pouvons donc aborder La Feuille blanche à partir de ce chant-totem, de cette œuvre-ogresse qui rassemble et reconstitue le Moi morcelé du poète en même temps qu’elle réunit les différentes parties de l’histoire éclatée de l’Algérie.
La poésie, un contre-pouvoir
«La fin du commencement» réduit les chants avalés à leur signification essentielle. L’auteur commence par livrer son point de vue sur la réception de l’œuvre orale. Le poème qui «commence par un simple mot», avant de trouver son «rythme», est retenu par un auditeur quand un autre laisse filer sa signification : «L’un comprendra tout ce qu’il [le poème] découvre/ Celui qui ne comprend pas sera révolté». Sous la liberté de l’auditeur de bien ou mal recevoir le poème, se cache en réalité la liberté du créateur incarné par des figures solitaires et détachées du groupe social : le «poète», le «fou», l’«exilé» et un «Je» narrateur qui reconnaît la subjectivité de ses propos en ne parlant que de ses «désirs» et de ses «refus» ou qui avoue : «Je ne sais pas pourquoi/ La violence a commencé ce jour-là». La deuxième strophe de «La fin du commencement » reprend La feuille blanche et insiste sur la poésie comme don cathartique et libérateur : «Celui qui écrit [ses mots] est sauf/ Il les offre aux malades». A travers la synthèse de «Laisse couler l’eau», le «fou» encourage son interlocuteur à vivre pleinement sa vie. En fait, la «folie» se présente comme ce hors-temps où sont remises en cause toutes les mythologies qui font autorité. Il faut préciser ici que l’enjeu principal de La Feuille blanche est la délégitimation des institutions religieuse et politiques par la vie et le poème institutionnalisés par le «Je» poétique et le «Nous» social. Le fou développe ainsi une utopie poétique contre l’utopie religieuse érigée à son tour, par le peuple, en lieu de rejet du politique : «Laisse le paradis et l’enfer aux autres/ Crois en la vie/ Crois en ce que tu vois/ Pour que tes jours soient meilleurs» (Laisse couler l’eau). L’autorité de la religion, telle qu’elle est définie aujourd’hui en Algérie, est une autorité politique qu’on veut plus imposante que celle de l’Etat. Les deux autorités rivalisent de cruauté.
«Même si le cœur désire ou refuse/ Qu’avons-nous dans les mains/ Même si l’objet de nos rêves est bénéfique/ Qu’est-ce qui va nous l’amener/ Les peines ne nous ont pas épargnés/ Nous voulons juste les apaiser/ Nous les affronterons si nous le pouvons/ Sinon nous vivrons avec.»
Et la cruauté de l’autorité religieuse traduit un désir d’affrontement direct ou symbolique avec l’Etat. Nous retrouvons cette autorité étatique, dans «la violence», représentée par l’école. L’enseignant qui refuse que l’enfant obéisse à son père, fait entrer l’institution scolaire dans un projet politique qui entend briser la filiation et les liens communautaires. Le maître d’école veut instaurer une autre communauté qui intègre l’idéal étatique comme idéal social. Mais Aït Menguellet rejette à la fois l’autorité étatique et l’autorité religieuse. Il fait de la «vie» la seule autorité valable et appelle chacun de nous à en profiter : «Laisse couler l’eau/ Que la vie est courte/ Regarde ceux qui jouissent/ Qui disent : la mort ne frappe qu’une fois/ Laisse ceux qui attendent/ D’attendrir le sort par des prières/ Laisse ceux qui rêvent/ De prendre leur revanche au paradis» (la fin du commencement). Pour le «fou», l’enfer et le paradis sont sur terre et ne pourraient être ailleurs. Autant libérer les pulsions de vie pour ne pas se laisser submerger par les pulsions de mort.
Le Yin et le Yang
La quatrième strophe présente «la violence » comme quelque chose d’inné que favorise la colère. Celle-ci peut être interprétée comme l’expression de la haine qui constitue une menace interne pour le Moi ou comme la manifestation d’une exigence de justice. «L’exilé» aborde ensuite la question de la violence sous le prisme de la rivalité mimétique, exacerbée par le sentiment de la pénurie, dans un monde cyclothymique qui oscille entre la réalité du Même et le désir d’altérité : «Nous sommes partis, au retour rien n’avait changé/ Un souci ici un autre làbas/ Dès que nous cherchons le remède à un malheur/ Un autre se présente à nous/ La joie est devenue problématique/ Le manque amène la rivalité/ Ce sont ses eaux, le fleuve est en crue/ Celui qui glisse sera emporté». Ce passage nous incite à souligner la dualité de l’isotopie de l’«eau». Si, dans ce cas, elle reflète la violence et l’anarchie de l’évolution historique ; dans la bouche du «fou», elle renvoie à la «durée» interne, au temps individuel. Cette dualité (individu/groupe, durée interne/durée externe, ici/là-bas, Réalité/Symbole) gère l’ensemble de La Feuille blanche. En fait, Aït Menguellet a produit une œuvre qui suit la symbolique du «Yin» et du «Yang» qui conçoit le monde comme le fait de la complémentarité des deux forces contradictoires que sont le Bien et le Mal. C’est d’ailleurs le symbole du Tai Ji qui fait la couverture de la pochette de l’album. Aït Menguellet touche ainsi au sens tragique de l’homme comme le traduit cette rupture syntaxique : «D aman-is yehmel w asif » (ce sont […] en crue). Dans cette phrase, le poète propose un début de réalisation des possibilités chantées par l’exploration de la langue et l’exercice de sa liberté de remodeler ce qui fait loi. En même temps, le même signe est souligné trois fois afin de mettre en relief la violence de l’histoire : la locution emphatique «D» (Ce sont), le substantif «aman» (eaux) et le possessif «is» (ses) renvoient tous au même sujet autoritaire : «le fleuve». Dans La Feuille blanche, il nous semble qu’Aït Menguellet s’est intéressé aux conséquences de la décennie noire et du règne catastrophique de Abdelaziz Bouteflika sur le moral des Algériens harcelés par la mort. Le chanteur-poète ne veut pas ressembler à ceux qui «cherchent la clef/ Alors qu’ils ignorent où se trouve la porte/ [A ceux qui] se demandent si le printemps sera beau/ Alors qu’ils meurent sous le gel» (la violence). En appelant les Algériens à vivre, il les appelle à ne pas baisser les bras devant l’incurie étatique qui ravage la société et à ne pas céder à la tentation intégriste. Bref, les Algériens sont invités à tenir tête, par l’expression de leur désir de vivre et par la libération de leur éros, à toutes les institutions politiques et religieuses. C’est donc tout naturellement que «notre plus grand poète», comme le présentait Kateb Yacine, termine «La fin du commencement» en appelant les Algériens à inaugurer une nouvelle ère sociale, à innover les outils pour sortir de la violence politique qui n’offre le choix à la jeunesse qu’entre le suicide et la harga : «Même si le cœur désire ou refuse/ Qu’avons-nous dans les mains/ Même si l’objet de nos rêves est bénéfique/ Qu’est-ce qui va nous l’amener/ Les peines ne nous ont pas épargnés/ Nous voulons juste les apaiser/ Nous les affronterons si nous le pouvons/ Sinon nous vivrons avec.» «La fin du commencement», comme fin d’un temps, veut annoncer le commencement d’un autre temps et d’une autre Algérie.
A. C.

*Ali Chibani prépare une thèse à la Sorbonne intitulée «Temps clos et ruptures spatiales» dans les œuvres de l’écrivain francophone Tahar Djaout et du chanteur-poète kabyle Lounis Aït Menguellet.
Il collabore au mensuel le Monde diplomatique, ainsi qu’à la revue Cultures Sudet au quotidien l’Humanité. Il est également cofondateur du blog littéraire La Plume francophone.

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2010/08/15/article.php?sid=104529&cid=16

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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