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De l’antique Césarée à Bilad Eshâm… par Farouk Zahi

7 août 2010

Contributions

La randonnée a conduit, en ce dimanche estival, le quatuor d’amis sur la côte cherchelloise à Messelmoun. A quelques encablures de la hideuse centrale électrique du même nom, qui rogne le rivage, on bifurque à droite. Une piste chaotique, mène sur quelques dizaines de mètres vers le repaire de D. Abdelkader.

Le mot n’est pas fort, s’agissant d’un ancien marin qui connaît aussi bien le détroit du Bosphore que la Baltique ou la mer du Nord. Il a «galéré» par tous les temps sur son patrouilleur. A la retraite, il s’est trouvé un gite pour monter pierre par pierre ce mas, véritable coin de paradis. Le lieu que ceint une basse clôture en pierre de taille, n’est pas ouvert aux quatre vents ; une grande grille en contrôle l’accès. Une aire de stationnement, dans laquelle étaient parqués plusieurs véhicules, annonce déjà l’espace privé. A gauche, se trouve le bâtiment à deux niveaux, apparemment, en voie de finition. Le maitre des lieux en tenue de travail, se présente à nous, affable, il tend la main en guise de bienvenue et nous guide vers une table de jardin, flanquée de bancs en céramique. Plusieurs tables disposant chacune d’un barbecue, sont placées ça et là, au gré de l’ombrage d’acacias. Elles offrent chacune, un coin de convivialité aux visiteurs pour dresser leur propre table. La restauration collective qui prévoit déjà 150 places, sera incessamment inaugurée. Selon Kader, le patron, le gite prévoit douze chambres avec les commodités d’usage. Fier de son fief, cet ancien officier de la marine nationale, a jeté son dévolu sur cet endroit inculte et balayé par les vents pour en faire une station balnéaire à dimension humaine. Il opte plus sur les atours naturels que sur les équipements hôteliers. Chahuté, le terrain de moins d’un hectare dévale en pente jusqu’à la mer. La vue sur 180° est saisissante, la Grande Bleue ce jour là, était dans son sublime azur. La roche polie par le ressac, offre plusieurs options, soit pour piquer d’une tête soit s’immerger partiellement comme dans une «guelta» champêtre.

Là, le fond émeraude est visible et l’écume blanche des vagues invite au contact. Après avoir raconté sa galère maritime, Kader raconte le «Veau marin» ainsi a-t-il dénommé son domaine ; il a choisi la proximité de la mer pour ne pas perdre, probablement, le pied marin. Enfant de Sidi Ghilès, Novi pour les anciens, il a eu toutes les peines du monde dit-il pour «s’incruster» à cet antique rocher. Il le rappelle d’ailleurs, par le placement judicieux de quelques pierres lapidaires d’une vielle bâtisse romaine ou phénicienne. Respectueux de la nature, il creuse dans la roche une fosse septique de 45 m3 . L’alimentation en eau est assurée par un fonçage de puits de 9 mètres de profondeur. Son eau claire, proviendrait d’une source locale appelée «Thala Ouzers», la «fontaine d’argent» en tamazigh. Son jardin comporte plusieurs essences végétales, du rustique olivier au figuier à vingt variétés de figues au palmier et au cognassier. Il a réussi le défi de planter une vingtaine de majestueux bel ombra, qui se trouve sur la place publique de Cherchell. L’énergie électrique fournie par l’entreprise nationale, connaît un premier flop. Le transformateur acquis pour 250.000 Da est grillé dès sa mise en service. Il en fera seul les frais. Sa deuxième tentative au prix de 600.000 Da est, enfin fructueuse. Il rappelle, non sans fierté, qu’il avait décliné l’offre de Georges Pernoud de la célébrissime émission télévisuelle «Thalassa» qui lui avait rendu visite en 2009. Celui-ci, lui proposait un peu plus tard, l’organisation d’une souscription pour lui acheter un nouvel équipement électrique de substitution. Le «nif» national, lui interdisait cette aimable offrande. Dans le registre des visites qu’il reçoit, il déroule un riche palmarès. En plus des membres de chancelleries installées à Alger, des délégations de plasticiens français, des étudiants africains et gâteau sur la cerise, une princesse saoudienne ont déjà visité son havre. Sa parfaite maitrise du russe, lui attire nombreux visiteurs d’origine slave. Désabusé et éreinté par la machine bureaucratique, Kader, tels les anciens navigateurs, lutte contre les vents contraires, mais dit aimer son récif. Chapeau bas, mon commandant !

Les sens gorgés d’effluves marins, nous quittons non sans regret, les lieux pour nous diriger vers l’ancienne Césarée. La cité antique, rendue grouillante par le béton envahissant des HLM et par la période estivale, tente d’avoir la tête hors de l’eau. L’arc romain de la porte de Ténès, semble geindre sous le poids des siècles et des agressions environnementales du flux routier. L’ancienne cathédrale ( mosquée actuelle) qui a conservé son style impérial, a toutefois, perdu la pureté de ses lignes par l’adjonction incongrue, d’un minaret en arrière plan ; ce qui n’ajoute rien à la sacralité des lieux.

La place des bels ombras, comporte quelques scories dans son dallage originel. La cité devrait étendre la plantation de tels arbres ornementaux, car ils tendent à l’inexorable extinction. Césarée, l’austère capitale mauritanienne connue par le «fauve» de sa pierre ou le blanc de son marbre, ne peut s’y faire avec le vert pistache ou le bleu azuré. Un peu plus d’effort d’imagination, ne nuirait nullement à la conservation de l’histoire commune. Ne prêtons pas le flanc à ceux qui nous avilissent, au rang de primitifs incultes. La délectation d’un créponné au citron de la crémerie «Brahem» est un rite citadin de Cherchell ; notre cicérone nous y invite aimablement. Notre destination finale sera évidemment la bibliothèque municipale, où nous y étions invités, pour une séance de vente dédicace organisée par Kamel Bouchama pour son dernier-né : les Algériens de Bilad Ec Sham. M. Bakhti , directeur de la bibliothèque municipale refaite à neuf, reçoit ses hôtes avec un large sourire et leur fait visiter d’abord son «antre». Il ne manquera pas de rappeler que ces lieux avaient abrité, pendant longtemps, le tribunal de la ville. De configuration quadrilatérale, l’actuelle bibliothèque qui devait être une ancienne maison de maitre, est centrée par un large patio entouré de colonnades à arceaux. La tuilerie déclive vers l’intérieur, ne peut être que d’inspiration architecturale arabo andalouse. La Reconquista a jeté beaucoup de transfuges sur les côtes algériennes, dont celle de Cherchell notamment. Le prélude musical à la guitare de quelque «rasd» exécutés par Yacine, mettait les convives dans le bain culturel.

Après quelques phrases introductives, le conférencier entrait de plain-pied dans le vif du sujet. Le geste déclamatoire et le ton clair de la voix, donneront pendant près de 90 minutes un moment de réel plaisir à l’ouïe attentive. Parmi l’auditoire, se trouvaient le Chef de daira et le maire de la cité ; ils se confondaient avec le public. De Sidi Boumédiene à l’Emir Abdelkader, le survol de l’histoire nationale semblait trop court.

Les jeunes, notamment les étudiantes, étaient comme «momifier» par le verbe qui virevoltait entre la syntaxe d’ El Maari et celle de Flaubert. Cette nation dira-t-il, a engendré des hommes et des femmes dont beaucoup de pays ne peuvent se targuer d’avoir engendré. Sidi Boumédiene, enfant de Séville et Tlemcénien d’adoption était un monument de l’érudition religieuse soufie. Illustre enseignant à l’académie médiévale de Bejaia, il aura consacré sa vie durant à la cause de l’Islam, mis en danger par les croisades. Il répondra à l’appel de Salah Eddine El Ayoubi en 1187. Il perdra le bras gauche lors de la 3è Croisade menée par Richard 1 er d’Angleterre dit «Cœur de lion». La colonie algérienne sera constituée d’hommes de foi, de lettres, de paysans et d’artisans. Le point de départ, en sera cette expédition. Elle occupera à El Qods, «Bab El Maghariba» où Salah Eddine leur offrira un bien «habous» constitué d’une maison et de 5 échoppes. Depuis lors, les Algériens ont érigé une vingtaine de villes et de villages en Galilée, à Tibériade et au Golan. Au nombre de près de 1 million d’âmes, ils seraient de 600.000 pour la seule Halab «Alep».

Ils ont conservé leurs attaches culturelle et linguistique. Ceux de descendance amazighe, ont conservé la langue classique, c’est-à-dire, celle qui ne comporte aucune intrusion linguistique étrangère. Faisant appel à des références documentées, l’orateur ne laissera aucun répit à l’auditoire, en l’inondant d’informations aussi surprenantes, les unes que les autres.

A sa libération de la forteresse d’Ambroise, l’Emir Abdelkader avait opté de séjourner en Turquie. Il y séjournera pendant deux ans pour jeter son dévolu en définitive, pour ce qui est connu aujourd’hui comme la Syrie. Reçu par la foule comme un véritable héros national, il marquera de son empreinte la vie de tout le Moyen Orient arabe. Ses discours religieux, étaient suivis par les exégètes affirmés. Le Khedive d’Egypte, lui-même, l’aurait consulté avant le creusement du Canal de Suez. C’est dire toute la considération vouée à cet illustre combattant doublé d’un érudit. Il a été tout aussi grand dans sa longue lutte que dans son abdication. En abdiquant, il faisait un acte de foi en épargnant «l’holocauste» à son peuple, écrasé par une machine de guerre disproportionnée en nombre et en outils de guerre. Humaniste et tolérant, il fit tout de même reculer l’occupation armée de la Syrie de 60 ans. A l’approche des 97 navires de guerre français dans la rade de débarquement en 1860, il se présentera à la capitainerie pour lancer un ultimatum aux forces coloniales, soit pour se retirer soit pour périr. Il leur signifiait, qu’il disposait présentement d’une armée aguerrie, pour détruire toute leur belliciste armada. Et ce n’est qu’en 1920 que l’occupation fut effective, bien après la disparition de l’Emir.

L’orateur, parlera abondamment de la descendance d’Abdelkader Ibn Mohieddine El Hassani El Djazairi. Elevée spirituellement dans l’honneur et le bon droit, ces fils firent de la cause arabe, leur propre cause. L’histoire de l’Insurrection de 1971 de Cheikh El Haddad et d’El Mokrani, élude celle de l’Emir El Mohieddine qui soutenu par Bennacer Benchohra levait une armée au Souf livrant bataille aux forces coloniales à Tebessa, Chrèa et Meskiana. L’Emir Ali, bien avant Omar El Mokhtar, menait bataille contre les Italiens en Tripolitaine. L’Emir Abdelmalek menait sous la bannière ottomane sa bataille du Rif bien avant EL Khatabi. L’Emir El Hachemi quant à lui, préféra à la fin de sa vie se retirait à Bou Saâda où il y est enterré. Son fils Khaled sera l’un des précurseurs de la lutte politique en initiant la création de l’Etoile nord africaine (ENA). Il pensait déjà à une action commune maghrébine dans la lutte anticoloniale. L’Emir Said constituait en 1918, le premier gouvernement syrien. Emaillé d’anecdotes, le récit se déroulait comme un conte ; l’auditeur en «lévitation» était comme sustenté sur quelques 6è siècles de son histoire qu’il découvrait soudain. Il est certain que l’orateur avait et l’art et la manière pour rendre l’histoire, généralement rébarbative, une Iliade homérique. La descendance féminine de l’Emir, n’en était pas moins engagée dans le sillage du patriarche. La princesse Amal, sa petite fille, étudiante studieuse à Cambridge et camarade d’Indira Gandhi fit preuve d’audace en abordant le président Nehru en visite d’Etat en Syrie. Elle demandait ni plus ni moins de soutenir le peuple algérien dans sa lutte contre l’occupant. L’affaire était conclue au moment du toast présidentiel. Mohamed Tajeddine El Hassani, issu de la communauté algérienne, a été président de la République syrienne entre 1941 et 1944. Il détenait ainsi le record de longévité présidentielle quand les mandats étaient écourtés à 6 mois. De grands noms dans le monde des sciences marquèrent durablement l’histoire du Ec Shâm, Jaoudat Mohieddine fut cet émérite mathématicien qui de retour de la Sorbonne revivifia, les mathématiques arabes pour les inscrire dans la modernité. Le plus grand lycée de Damas, porte jusqu’à ce jour son nom. Merci Si Kamel pour ce trophée de voyage, vous auriez pu vous contenter du douillet de la chancellerie et des apparats du titre.

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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Une réponse à “De l’antique Césarée à Bilad Eshâm… par Farouk Zahi”

  1. Dechache Djalila Dit :

    « A sa libération de la forteresse d’Ambroise, l’Emir Abdelkader avait opté de séjourner en Turquie. Il y séjournera pendant deux ans pour jeter son dévolu en définitive, pour ce qui est connu aujourd’hui comme la…. »
    bonjour
    je me permets d’apporter un éclairage sur cette partie de votre texte:
    il s’agit d’Amboise en Indre et Loire en France , il y est resté avec une partie des siens, 4 ans et demie et il n’a pas choisi de séjourner en Turquie ,cela lui a été imposé parce que malgré sa libération et la sympathie de Napoléon III envers lui et les siens , il était toujours considéré comme un ennemi potentiel suceptible de rallier autour de lui des sympathisants, et puis il fallait attendre un moment plus propice pour qu’il rejoigne Bilad Ech-cham selon son désir , d’ailleurs c’est à la faveur d’un tremblement de terre à Bursa qu’il a pu, enfin ragagner la terre arabe.
    bonne journée à vous
    mon blog est à votre disposition
    lemirabdelkader.blog4ever.com

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