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LE POÈTE VIZIR IBN ZAMRAK DU FAUBOURG D’AL BAYCINE AU PALAIS DE L’ALAMBRA Rencontre avec son auteur, Hamdane Hadjadji

15 juin 2010

LITTERATURE

“Je choisis des poètes inconnus que j’exhume”

Nous avons profité de la sortie du dernier livre de Hamdane Hadjadji, docteur en littérature arabe, et de son passage à notre rédaction pour organiser une rencontre à la veille de son retour à Paris. Une rencontre enrichissante baignant dans la bonne humeur et l’humour ; le seul hic et qu’on en sort avide d’en savoir plus.


Vous venez de sortir un livre sur le poète vizir andalou Ibn Zamrak ; il est important de préciser qu’il n’est pas votre premier ouvrage…
J’ai déjà publié six ou sept ouvrages sur des poètes andalous. Il y a Ibn Khafadja que j’ai fait avec André Miquel, Ibn al-Labbâna, Ibn Amar que j’ai fait avec un Portugais. Il a paru à Lisbonne en arabe et portugais. J’ai d’ailleurs été très agréablement surpris par l’intérêt intense de des Portugais pour ce patrimoine andalou qu’ils considèrent comme faisant partie de leur identité. Ne déplorez-vous pas que ça ne soit pas tout à fait le cas ici ? Je le déplore en ce sens qu’on n’a pas donné à la culture et la civilisation andalouses la place qu’elles méritent. On s’est beaucoup plus intéressé à l’Orient où on trouve énormément de choses… des thèses des ouvrages d’Al Moutanabi ou Al Maâri… Vous avez quasiment des armoires concernant ces grands esprits de l’Orient mais pour l’Andalousie, en dehors de Ibn Zeydoun, on ne saurait pas citer un autre poète. Et moi, mon rôle, en optant pour la formule du bilinguisme, est de montrer au plus grand nombre, quand même, que les Arabes avaient des qualités et des valeurs universelles et c’est pour cela que je choisis des poètes inconnus que j’exhume. Sur un homme comme Ibn al-Labbâna, on ne trouvait rien. Quand j’ai pris ma retraite en 1994 et que je suis parti (en France), j’ai décidé de faire ce que je rêvais de faire pendant mon exercice. J’ai commencé un travail de fourmi sur Ibn al- Labbâna, car son recueil était perdu, et puis au bout d’un an, j’ai retrouvé une quantité assez importante de documents, mon ancien éditeur m’a alors demandé de traduire tout ce que j’avais rassemblé. Ce que j’ai refusé de faire pour suivre une autre démarche… Par la suite, j’ai quitté cet éditeur. Quand on fait ressortir ce beau côté du monde musulman et du monde arabe, tout le monde est étonné, parce que pour eux, tout ce qui est non occidental ne peut pas être beau, c’est pour ça que j’opte pour le bilinguisme (arabe-français), avec le souhait que ça soit traduit dans d’autres langues.
Vous avez choisi une époque bien particulière pour parler de ces poètes andalous ?
J’ai travaillé sur l’époque des “tawaïf”, parce que c’est une période où, grâce au khalife Abderrahman III et jusqu’après sa mort et la guerre civile, il y a eu une décentralisation, si bien qu’il y a eu plusieurs rias, des taïfas, c’est-à-dire des principautés avec des émirs… Mais l’intérêt, c’est que la culture andalouse est arrivée à maturité grâce à Abderrahman III, Al Hakem II et leurs prédécesseurs qui ont semé. C’est à cette époque que cette semence a éclos. Une chose tout aussi extraordinaire, c’est que tous ces souverains étaient, eux aussi, des hommes cultivés. Il y avait une rivalité entre les princes pour avoir dans leur cour les meilleurs penseurs, les meilleurs savants, les meilleurs philosophes ; c’était plus gratifiant d’avoir ces grands hommes dans sa cour que de mener des campagnes militaires ou avoir des grades de colonels. Je prépare une anthologie, aux éditions Al Bouraq, sur le souverain al Mu’tamid, où je montre qu’en tant que poète il appréciait la poésie qui se présentait à lui de la part de ces poètes de cour qui venaient, il faut le souligner, de milieux très modestes.
C’est le cas d’Ibn Zamrak, le sujet de votre dernier ouvrage…

Exactement. Sa famille est arrivée à Grenade fuyant la reconquête des chrétiens — tous les musulmans pris dans cette tourmente se sont réfugiés à Grenade — et pour expliquer le sous-titre du livre, Le poète vizir Ibn Zamrak du faubourg d’al Baycine au palais de l’Alhambra, dans mon esprit, c’est quoi ? Je ne sais pas si vous êtes allé à Grenade ?
Non !
Bien, c’est urgent ( rire). Grenade est construite sur deux collines, une colline qui s’appelle en arabe Al Bayazine, qui veut dire les fauconniers. En espagnol ça a donné Al Baycine ; et puis Al Hamra, le palais qui est construit sur l’autre colline, et il y a un léger dénivellement… Dans mon esprit, il y a eu une ascension aussi bien intellectuelle que dans l’espace (d’Ibn Zamrak). Il y a une tache dans sa vie, je dirais que c’est humain et j’essaye de le justifier dans mon ouvrage. C’est un garçon qui est particulièrement brillant et qui a été vite repéré par Ibn al Khatib, le Premier ministre de Grenade et l’un des plus grands savants, historiens, philosophes de la cour… Le souverain a été, à un moment donné, monté contre ce dernier, soupçonné d’avoir lié des alliances avec les Mérinides de Fès, alors de peur Ibn al Khatib s’est sauvé et a atterri à Fès. Mais on a fini par mettre la main sur lui et Mohamed V, le souverain de Grenade, nomme Ibn Zamrak Premier ministre à la place de Ibn al Khatib. Il le charge de capturer ce dernier et de le condamner. Une situation délicate pour Ibn Zamrak car il devait tout à son maître Ibn al Khatib qui la façonné en quelque sorte ; mais son excuse était que Ibn al Khatib avait trahi le souverain. Arrivé à son jugement, Ibn al Khatib s’est tellement bien défendu qu’on n’a pas pu le condamner. Il n’y avait pas de choses vraiment consistantes qui justifient qu’il a quitté la ligne orthodoxe et donc, on le remit en prison et on lui envoya des tueurs professionnels. Le fils de Ibn al Khatib accuse presque nommément Ibn Zamrak d’avoir été l’instigateur, il a montré beaucoup de zèle. Les années sont passées et il est devenu très puissant en se faisant beaucoup d’ennemis puis arrive le jour où Mohamed V meurt, et c’est le désastre ! Le successeur l’a tout de suite jeté en prison. Il ressortira et reprendra sa place de Premier ministre et redeviendra l’homme d’avant, puissant et tyrannique. Mais, finalement, il subit le même sort que son maître Ibn al Khatib. On lui a envoyé des assassins qui l’ont exécuté. C’était un très grand poète, un grand admirateur d’Ibn al Khafadja, et c’est pour ça que j’ai travaillé sur lui parce que j’avais déjà fait Ibn al Khafadja.
Et comment avez-vous réussi à l’éditer puisque vous avez quitté votre ancien éditeur ?
J’avais accompagné la chanteuse de l’arabo- andalou Nassima, avec qui j’avais collaboré auparavant, dans une librairie à Paris, la librairie de l’Orient. Elle cherchait un diwan de Mustapha Ben Brahim et je découvre par la suite que la librairie possédait sa propre édition et qu’elle était, en faisant ma rencontre, très intéressée de m’éditer. Alors, j’ai demandé s’ils faisaient du bilinguisme et on m’avait répondu que cela faisait partie de leur ligne éditoriale qui est faite pour diffuser la culture arabo-musulmane sous toutes ses facettes. J’ai donc récupéré mon manuscrit de chez mon ancien éditeur et je le leur ai donné. Ils l’ont aussitôt accepté et m’ont même demandé d’autres ouvrages. J’avais alors mes anciens ouvrages sur Ibn al Khafadja ainsi que d’autres. Ils les ont aussi édités, ainsi qu’un récent ouvrage sur Ibn Khafadja, l’amant de la nature, que j’ai fait avec André Miquel.
Est-ce que ce dernier a aussi participé au dernier Ibn Zamrak ?
Non, pas cette fois. Il était par contre sur un projet, “la poésie d’amour chez les Arabes” (el ghazel). Il m’a convoqué pour me demander de travailler avec lui sur cette anthologie de la poésie d’amour en me proposant de m’occuper des poètes andalous et lui de ceux d’Orient. Je lui ai tout de suite dis oui. Ça a été édité, malheureusement, les textes en arabe n’ont pas paru, et je le regrette. Comme je l’ai dit à Al Bouraq (l’éditeur), je tiens absolument à ce que le texte arabe figure, parce que je considère qu’on travaille beaucoup sur cette langue et on ne la voit pas et on l’entend pas. D’ailleurs, quand je fais des conférences, je lis les textes en arabe et je donne après leur traduction. Ça fait un effet extraordinaire… on me dit souvent qu’on y trouve une très belle musicalité. J’ai exigé aussi à ce qu’ils soient vocalisés, parce que c’est difficile de lire un poème arabe non vocalisé pour celui qui a un petit niveau en arabe.
Est-ce que vous comptez rééditer vos anciens travaux et les diffuser ici en Algérie parce que, jusqu’ici, on ne trouve vos livres qu’à l’étranger ?
Oui, c’est ce que je souhaite le plus, je vais prendre des contacts pour cela. Mais j’avais déjà édité un ouvrage ici, La méthode d’arabe, que j’ai fait avec ma femme. Le deuxième tome est d’ailleurs en préparation chez mon nouvel éditeur. Il contient des exercices de grammaire, des textes de poètes de l’Orient et du Maghreb accompagnés de leur présentation…
Vous avez parlé de collaboration avec la chanteuse Nassima… C’est un autre versant sur lequel on peut vous trouver puisque vous avez aussi collaboré à un ouvrage sur le châabi et le hawzi…

Ah, oui ! Ça je l’avais fait tout à fait au début, c’était l’édition Al Ouns qui m’avait sollicité pour la traduction des grands maîtres algériens du châabi et du hawzi. Je vous avoue sincèrement que j’ai refusé dans un premier temps, je ne connaissais pas très bien ça. Lors d’une rencontre avec l’éditeur à Paris où il m’a fait écouter un texte d’El Anka, j’ai tout de suite relevé un contresens. Il m’a dit que c’était justement ce qu’il cherchait : savoir où ça n’allait pas. Par la suite, le plus difficile était de transcrire les chansons à l’écoute. Ça a été un travail harassant. Après, il fallait les traduire, c’était une autre paire de manches. On dit l’arabe populaire mais en réalité c’est à 80% de l’arabe littéraire. Finalement il a eu beaucoup de succès ( rires). Il était prévu un second volume, mais par manque d’argent il n’a pas été fait.
Pour revenir aux poètes andalous, ne pensez-vous pas qu’ils devraient être intégrés dans nos programmes scolaires ?

Absolument, ça peut être très bien en première et terminale. C’est pour ça que la littérature andalouse n’a pas la place qu’elle mérite, on devrait lui donner une dimension beaucoup plus importante. C’est ce que j’essaye de faire au maximum. En ce moment, je travaille avec la chanteuse Nassima sur son CD sur les poètes mystiques algériens, Sidi Boumediène, Ben Tounès et même l’Emir Abdelkader, qui était un grand poète mystique. Je pense que le CD fera un tabac.
Ce qui va faire un tabac aussi ça sera peut-être votre prochain ouvrage sur les femmes poètes ?

Oui, c’est une idée qui m’est venue lors d’un concert de Nassima. Quand je l’ai rencontrée, je lui ai fait remarquer que quand on lit les poésies érotiques en arabe il n’y a que l’homme qui parle, l’amant, mais la femme ne dit rien, elle est silencieuse, on ne sait pas si elle est pour ou contre… Le seul langage est ceui des yeux. Je lui ait dit que c’était faux parce qu’il y a des femmes qui ont exprimé leur amour et leurs sentiments, qui ont eu des amants… Il y a des extraits poétiques de ces dernières. J’avais alors proposé à Nassima de lui choisir un petit extrait, c’était à l’approche du 8 Mars, l’occasion de le dédier aux femmes. Après, j’ai eu cette idée de faire l’ouvrage que j’ai intitulé Florilège de la poésie andalouse au féminin. Je voudrais prendre une poète par époque et j’ai commencé par Wellada qui représente la période omeyade, et puis après, Nezhoun al Klaia et aussi Hafsa bent al Hadjadj ( rires) de la période almohade et, finalement, Sara al Halabia qui est de la période des Nasrides. Ce sont ces quatre femmes que je voudrais étudier et essayer de trouver le maximum d’éléments biographiques sur elles avec des extraits de leurs poésies et leur traduction, en particulier Al Wellada, la compagne d’Ibn Zeydoun. Ils se sont séparés, mais, cela va vous étonner, mais cette séparation, car, Ibn Zeydoun a été tellement bouleversé par cette séparation que cela nous a valu une des plus belles poésies du monde arabe.
Yacine Hirèche

  Samedi 08 Octobre 2005

Source de cet article :
http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2005/10/08/article.php?sid=29050&cid=16

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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