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Des Aurès à la Seine-et-Marne, la longue route de la guerre Il y a 50 ans, les pourparlers de Melun

12 juin 2010

Colonisation


Il y a 50 ans, les pourparlers de Melun
Sans le fusil de chasse, il est fort peu probable que le système colonial français, en Algérie, eut prêté l’oreille à la revendication des nationalistes qui s’époumonaient, depuis le début du XXe siècle, à demander qu’on rende leur pays aux Algériens.

Le colonialisme, sourd aux cris des opprimés, insensible à la peine de ceux qu’il persécutait et aveugle devant le sang de ses victimes, qu’il versait « généreusement » pour ses propres guerres et fort « copieusement » pour ses besoins d’autorité, entre elles, n’entendait pas le tumulte qui montait des entrailles de cette terre. Il refusait de « s’interroger », ne serait-ce qu’un instant, sur sa présence intruse en Algérie. Mais il devait se résoudre à voir et écouter après les premières salves avant-courrières de l’insurrection généralisée du 1er novembre 1954. « La Toussaint rouge » trompetait la titraille en caractères dilatés, des unes de la presse algéroise et métropolitaine. « Rouge » mais du sang de qui ? Les leaders indépendantistes, qui avaient pris sur eux de mettre en branle la longue marche des Algériens vers leur émancipation d’un régime incroyable de férocité et stupéfiant de cynisme, avaient l’optimisme mesuré et étaient conscients des limites que leur imposaient les plus que modestes moyens militaires dont ils disposaient.

Nonobstant leur détermination à prendre les armes et ne les déposer « à aucune condition (…) » pour ne les rendre « qu’à un gouvernement algérien » (1), les fellagas invitaient malgré tout l’administration colonialiste d’alors à s’asseoir à une table pour parler. Afin, écrivaient-ils dans leur appel, d’éviter les fausses interprétations et les faux-fuyants pour prouver notre désir réel de paix, limiter les pertes en vies humaines et les effusions de sang, nous avançons une plateforme honorable de discussions aux autorités françaises si ces dernières sont animées de bonne foi… » (2).

Autrement dit, la lutte armée n’était qu’un moyen de constriction parmi d’autres, à l’effet d’amener la partie adverse à l’entendement. Nul parmi les novembristes ne croyait en la solution exclusivement guerrière ou ne cultivait l’illusion de renverser, manu militari, la puissance coloniale. Cependant, se dresser et dresser tout un peuple contre la monstruosité que constituait le système dominant, prendre le monde à témoin de la cruauté que subissaient les Algériens était déjà en soi une des toutes premières victoires. Les autorités françaises de l’époque, au plus haut niveau, étaient, en leur for intérieur, persuadées qu’il fallait à un moment ou un autre négocier, peut-être pas aller jusqu’à admettre l’indépendance de ce qu’ils considéraient depuis un siècle comme trois départements, mais il se doutaient, qu’un jour ou l’autre, ils allaient transiger.

Robert Barrat, journaliste progressiste dans un article pour Témoignage chrétien, censuré par la DST (Défense et sécurité du territoire), une des multiples « polices politiques » de l’époque, s’interrogeait en septembre 1955 : « L’Algérie est-elle ou n’est-elle pas la France. » Il écrivait déjà en conclusion : « Nous disons que la solution est politique. Elle est dans la négociation… Tôt ou tard, il faudra prendre langue avec les représentants valables du peuple algérien. » (3) Négocier, mais quoi ? Où ? Comment ? Quand ? Avec qui ? Surtout quoi et avec qui ?, s’interrogeait-on, certainement pas dans les salons cossus du colonat, cadastré depuis 124 ans dans sa haine et son intolérance, mais sûrement dans les interminables couloirs politiques des palais du pouvoir à Paris. Mais en attendant de décréter la forme de la table autour de laquelle s’installeraient les plénipotentiaires, il urgeait de bomber le torse et de dicter les volontés de cette étrange république impériale.

C’est François Mitterrand, fringant ministre de l’Intérieur qui, sans tarder, se rendra le 5 novembre à Batna dans les Aurès, pour tonitruer ces phrases qui lui resteront collées à la peau jusqu’à la fin de ses jours : « L’Algérie, c’est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d’autre autorité que la sienne. » Et de prophétiser en véritable imprécateur : « Bientôt un malheur terrifiant s’abattra sur la tête des rebelles. Après quoi régnera la paix française. » Ceux qui ont vécu et survécu à la guerre mesurent aujourd’hui toute l’étendue de la « Pax Francia ». Pour la consommation domestique, le jeune ministre cadenassait ainsi et pour l’heure toute discussion avec les insurgés. L’acharnement impitoyable, consacré à conserver l’Algérie française par la guerre totale, jure avec les astuces politiques et autres « combinazziones » diplomatiques tissées par les dirigeants français pour maintenir ouvert le contact avec « la rébellion ».

Les animateurs de la IVe République, qui n’en « finissait pas de finir » dans une agonie politique tragicomique, s’obstinaient en effet à grenouiller dans tous les étangs et proposer rencontres secrètes et rendez-vous de roman d’espionnage. L’objectif, inavoué mais manifeste, était de trouver une fêlure aussi subtile qu’elle puisse être pour y glisser un coin qui ferait éclater l’unité des rangs. La recherche d’une troisième force, puis d’une troisième voie a été une constante de la stratégie de la France face à l’inflexibilité du FLN. Un tract rédigé par Abane Ramdane distribué en juin 1955 (4) relevait à ce propos : « Des bruits courent, et ils se confirment chaque jour, au sujet d’entretiens secrets entre Soustelle (5), Abbas, commandant Monteil (6) (chef du cabinet militaire du gouverneur), Kiouane (envoyé du ministère de l’Intérieur) (7) et, Messali. L’administration colonialiste, tout en continuant à faire venir chaque jour des renforts pour brûler notre armée, se ménage d’ores et déjà une porte de sortie.

Dans quelque temps, elle dira à la grosse colonisation, la méthode forte n’ayant rien donné, essayons maintenant la souplesse. Elle espère par l’intermédiaire des Abbas, Kiouane et autres Messali arrêter l’action de l’année de Libération nationale moyennant quelques réformes politiques. » Cette mise en garde renseigne sur l’intensité et la nature des manœuvres opérées par les autorités colonialistes pour infiltrer les rangs du FLN ou faire surgir une force suffisamment souple d’échine pour faire passer son projet d’une solution cosmétique, à savoir une Algérie française légèrement bronzée. Il fallait, au besoin, distiller un sentiment de doute qui se métastaserait à mesure de l’accentuation de la pression qu’on exercerait, d’abord sur l’intérieur, par l’escalade militaire et l’intensification de la guerre, et sur l’extérieur, ensuite, par l’action de maquignonnage diplomatique, au Nations unies notamment.

La France, membre du Conseil de sécurité disposant du droit de veto, était isolée un tant soit peu par ses alliés, même si, d’un autre côté, elle recevait des aides militaire et financière substantielles de l’OTAN. Mais, poursuivait le tract : « C’est là une erreur grossière. L’armée de Libération nationale ne reconnaît à personne le droit de parler en son nom. Seuls les dirigeants du FLN qui se trouvent à l’intérieur et à l’extérieur de l’Algérie pourront parler au nom de l’armée. » (8) Dans le même ordre d’idées, le gouvernement français sollicitera avec assiduité des membres de la société civile. Il approchera des figures importantes, généralement de gauche, mais pas seulement, des écrivains, des sociologues, des hommes de loi, des journalistes et autres démocrates très souvent sincères, à l’effet de percer des canaux qui mèneraient vers des personnalités engagées dans la lutte pour l’indépendance. (…) « Yazjd a parlé d’une rencontre entre nous et des démocrates français (Stibbe, Stéphane, Bourdet) (9), dans un pays d’Europe pour essayer de trouver une solution au problème algérien », écrit Abane Ramdane, dans une correspondance adressée à la délégation extérieure du FLN au Caire (10) le 6 janvier 1956.

« Nous croyons que ce sera là une erreur. Nous ne discutons qu’avec les représentants de la France, c’est-à-dire les gouvernants français. » Pour nous, notre position actuelle est la présente : pas de table ronde, discutons entre le gouvernement français et le Front seul. Aucune personnalité, aucun autre parti politique n’aura le droit au chapitre. Il y a un précédent : la Tunisie. Le Destour de Bourguiba, qui était moins représentatif que le Front, a négocié seul avec la France. La question de la minorité européenne est simple. Ces gens-là auront le choix entre les citoyennetés française et algérienne. Si les Français d’Algérie veulent rester Français, Edgar Faure (11) les représentera aux négociations, si, au contraire, ils décident d’être considérés comme des Algériens, le Front les représentera » (12).

En ouvrant le feu le 1er novembre, le FLN introduisait un partenaire de taille devenu depuis lors incontournable : l’Armée de libération nationale. Plus rien ne se déciderait sans elle. « Personne en Algérie n’aura le courage de discuter avec la France s’il n’a pas obtenu au préalable l’accord des maquis. Ces derniers ne répondront à aucune ouverture française si celle-ci ne comporte pas les trois conditions exigées par le FLN en vue d’un cessez-Ie-feu. » (13)

Les trois conditions en question, qui constitueront les points de rupture, c’est-à-dire les sujets indiscutables, avaient été énumérés dans la proclamation du 1er novembre. Il s’agissait pour rappel de : « 1- la reconnaissance de la nationalité algérienne par une déclaration officielle abrogeant les édits, décrets et lois faisant de l’Algérie une terre française en déni de l’histoire, de la géographie, de la langue, de la religion et des mœurs du peuple algérien ». « 2- L’ouverture des négociations avec les porte-parole autorisés du peuple sur les bases de la reconnaissance de la souveraineté algérienne, une et indivisible ».

« 3-La création d’un climat de confiance par la libération de tous les détenus politiques, la levée de toutes les mesures d’exception et l’arrêt de toute poursuite contre les forces combattantes ». Suivent les contreparties et autres garanties du FLN quant au sort de la minorité française et des intérêts de l’Etat français en Algérie. Le Congrès de la Soummam, dans sa plateforme finale, précisera le deuxième point et exigera « la reconnaissance du FLN comme seule et unique organisation représentant le peuple algérien et seule habilitée en vue de toute négociation ».

Des contacts ont eu lieu dès les premiers mois de l’année 1955. Jacques Soustelle, gouverneur général, a varié à souhait ses messagers, mais Soustelle, pas plus que les autres gouvernants, ne semblait mesurer raisonnablement que les choses avaient évolué et que ceux qui ont pris les armes au nom du peuple n’allaient pas se contenter de dragées. Très longtemps, les politiques français voulaient se convaincre que la lutte des Algériens avait un ou même plusieurs parrains. Ainsi, le ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, moins de sept mois avant l’agression tripartite de Suez contre l’Egypte (oct 1956), proposait à l’oreille pas trop désintéressée et singulièrement attentive de Gamal Abdennaser d’amollir les chefs du FLN et d’user de son influence pour qu’il les pousse à mettre les pieds sous la table.

La proposition en question « se résumait pour l’essentiel à cela : large autonomie de gestion pour l’Algérie, libération des détenus politiques, garantie aux éléments de l’ALN, élections libres, négociations avec les représentants élus » (14). Par curiosité et/ou par tactique, la délégation extérieure du FLN finit par accepter le principe d’une entrevue. C’est Mohamed Khider qui s’y collera. Après quelques ergotages procéduriers, dus en grande partie aux tergiversations françaises, lors desquelles un des négociateurs ira jusqu’à proposer de se faire l’intermédiaire entre la délégation extérieure du FLN et les maquis de l’intérieur (sic), les premiers échanges furent entamés.

En une phrase laconique perdue dans le corps d’un texte d’une correspondance d’Alger, le 3 avril 1956, Abane Ramdane relève que « la rencontre avec les délégués du gouvernement français est tombée à l’eau. Les Français ne veulent pas que nos délégués d’Algérie soient Krim, Zighout et Ben Boulaïd » (15), autrement dit, des combattants de l’intérieur. Après le raïs égyptien, ce fut au tour du chef de l’Etat yougoslave, Josip Broz Tito, d’être approché par le président du Conseil, Guy Mollet, lui demandant d’offrir ses bons offices. Après moult tractations, les délégués algériens, Ahmed Francis et M’hamed Yazid, rencontreront, sur l’île de Brioni, le secrétaire général adjoint de la SFIO (Section française de l’internationale ouvrière) Pierre Commin, envoyé spécial de Guy Mollet, une rencontre qui semble ne pas convaincre Alger qui écrit le 24 juillet 1956 (16)

(…) « Pour l’histoire des ‘‘négociations’’, on nous a rapporté qu’un nommé Peyrolles, du comité directeur de la SFIO a demandé des contacts à Tunis, avec le Front. Jusqu’à maintenant, nous n’avons reçu aucune sollicitation. Notre opinion est que malgré la perte en hommes et en argent que leur coûte la guerre d’Algérie, les Français ne sont pas prêts à négocier sérieusement. Si Guy Mollet a peut-être chargé de ‘‘voir dans le sens des négociations’’, c’est pour calmer la ‘‘fraction négociationniste’’ de son parti… car le gouvernement est encore loin de vouloir le ‘‘dialogue’’ ».

Mais comme le dit, non sans dérision, l’adage : « Accompagne le menteur jusqu’au seuil de sa maison », la délégation au Caire ne se faisait pas beaucoup d’illusions quant aux résultats de telles palabres. D’ailleurs, ils répondaient le 15 août 1956, (à quatre jours de l’ouverture du Congrès de la Soummam auquel elle ne participera pas) : « Votre lettre du 24 juillet nous a énormément fait plaisir car elle exprime très exactement notre point de vue à l’endroit des négociations (… )

… Vous nous parlez de Peyrolles qui a exprimé le désir de rencontrer le Front à Tunis, dans le même ordre d’idées, nous vous informons que Mollet a envoyé un autre membre du Comité directeur de la SFIO à Belgrade, immédiatement après la Conférence de Brioni. Nous avons pris contact avec lui avec le maximum de prudence et de réserves. Ces contacts, bien qu’ils ne nous aient pour l’instant apporté rien de nouveau, sont encore en cours. Notre point de vue sur ce plan est absolument identique au vôtre. » (17)

Deux jours après, Algériens et Français se retrouvaient à Rome dans… un café. Aucun résultat n’en sortira. Une nouvelle réunion regroupera en septembre Mohamed Khider, M’hamed Yazid et Abderrahmane Kiouane avec Pierre Commin, Pierre Herbault et Ernest Cazelles un des amis et proche collaborateur de Mollet. Aux revendications de « souveraineté », les Français répondent par « auto interne », le reste est déclaré comme relevant de la « compétence commune », soit : les libertés publiques et les droits individuels, les questions militaires, les affaires extérieures, la planification économique et les problèmes financiers. « La réplique algérienne est abrupte, écrit Rédha Malek, avant toute discussion sur le fond, la condition sine qua non exigée par la peuple algérien en guerre pour la libération est la proclamation de l’indépendance. » Rédha Malek relève dans son livre cité en référence : Herbault qui semble pris de court, déclare : « Aucun gouvernement français ne peut prononcer le mot indépendance concernant l’Algérie, sans être immédiatement renversé. » Avec le retour du général de Gaulle aux affaires, si la partition semble avoir quelque peu changé, le livret demeurera identique.

Après son résonnant « Je vous ai compris ! », du 4 juin 1958, quatre jours seulement après sa prestation de serment en qualité de président du Conseil, le voilà qui récidive cinq mois après, le 23 octobre, avec « Que vienne la paix des braves et je suis sûr que les haines iront en s’effaçant. » Le grand problème avec de Gaulle c’est qu’il apparaît comme quelqu’un qui n’a pas réussi à abandonner « le grand manteau qui le calfeutre » tissé de grandiloquence. Autour de lui grouillent les petits. A ses yeux, la France était tellement grande et lui d’un tel augustinisme, qu’il ne pouvait condescendre à traiter de problèmes indigènes, lui qui bravait Franklin Roosevelt, qui se heurtait à Winston Churchill, qui coudoyait Staline (mais qui n’avait pas été invité à Yalta), était d’une autre « stature » que tous ces myrmidons plus ou moins basanés qui lui disputaient une province.

La lecture de ses mémoires révèle tout son agacement devant la question algérienne. On ne l’écrira jamais assez, de Gaulle n’aimait pas les Algériens. Pour grand qu’il fut pour son peuple qui le considère à juste titre comme l’homme qui lui a rendu sa dignité le 18 juin 1940, les Algériens ne devraient jamais oublier que ce même homme qui a refusé l’humiliation pour les siens est pour nous l’homme du 8 Mai 1945 ! De Gaulle cultivait aussi une certaine aversion pour l’arrogance des Français d’Algérie. Il faut dire, en ce qui concerne ces derniers, que leurs hésitations entre lui et son rival le général Henri Giraud, pendant le second conflit mondial, lui avait laissé un arrière-goût saumâtre dans la gorge.

Ce fin politique roué, qui plaçait les intérêts de la France au-dessus de tout, plus haut même que les principes pour lesquels il s’était naguère battus, était conscient que pour aller dans le sens de l’histoire, il fallait se « débarrasser » des colonies. L’indépendance ? Peut-être pas, après tout face à l’empire soviétique et l’influence planétaire américaine, la France pouvait toujours exhiber ses possessions d’outre-mer. Cependant, il était également persuadé que son pays ne pouvait pas s’ériger en conducteur des travaux du chantier de la communauté européenne, avec une armée doublement mortifiée : par des « niakoués » dans les rizières d’Indochine et des « bougnoules » dans les djebels d’Algérie. Présenterait-il à l’Allemand Adenauer, le visage contrit d’un vaincu ?

Dans la perspective de nickeler, le prestige de son demi-million de « féroces soldats » venus ici « égorger son fils et nos compagnes », il financera le plan Challe, terrible machine de guerre, destinée à réduire les maquis et séduire les casernes. Il remettra au goût du jour des programmes et des projets, dont la plupart extraits de la naphtaline, avaient été élaborés par ses prédécesseurs dans le dessin de replâtrer une situation économique et sociale catastrophiques. Le Plan de Constantine, ainsi qu’il avait été désigné, arrivera bien tard : on ne rattrape pas 128 ans d’injustices et de noirceur en un semestre, comme on monte une mayonnaise. Par ailleurs, de Gaulle, en « bon impérialiste », semblait n’avoir pas saisi le fin fond du problème qui ne résidait pas du tout dans des contre-balancements économiques ou des rééquilibrages de dernière heure. Il parlait de « Français à part entière » à des gens qui avaient résolu de mourir pour être tout simplement des Algériens chez eux. Ils ne luttaient pas pour le pain, combien blanc le lui promettait-on pour l’avenir.

Ils ne luttaient pas pour être des Français, leur combat était celui de la liberté, et la liberté ne se vend ni ne s’achète. Ce n’est pas là un proverbe, c’est une loi naturelle qui a conduit toute l’histoire de l’humanité. Le combat du peuple algérien procédait justement des luttes essentielles de cette humanité. Moins d’une année après l’échec de la paix des braves et le pied de nez en retour qu’il recevra des patriotes algériens, de Gaulle revient à la charge, le 16 septembre 1959, avec sa proposition de référendum d’autodétermination. Le GPRA, fondé le 19 septembre de l’année précédente, avait réaffirmé dans sa première déclaration sa disponibilité à une solution négociée.

« Nous avons toujours affirmé notre désir d’apporter au problème algérien une solution pacifique et négociée. Seul le refus obstiné des gouvernements français à accepter une négociation est à la base de la prolongation de la guerre. C’est dire que la guerre d’Algérie peut rapidement prendre fin si tel est le désir du gouvernement français », affirme le Gouvernement provisoire dans sa déclaration le 26 septembre 1959.

Il prendra acte du contenu de la déclaration du général président dix jours après, le 26 sept., mais il ne s’agissait pas d’une offre politique adressée aux dirigeants de la révolution. Elle les excluait. De Gaulle ouvrait un curieux bal à huis clos, sa porte était fermée à toute négociation, il fixait unilatéralement la date du référendum à quatre ans « après le retour effectif à la paix… lorsque les embuscades et attentats n’auront pas coûté la vie à cent personnes par an » (sic !). Il avait en outre emballé son idée dans un étrange paquet où il était question de la nature multiethnique de notre nation et de la partition de son territoire. Or, le tout premier texte du FLN, autrement dit, la proclamation de novembre, mettait en avant le caractère indiscutable donc « scellé et non négociable », de l’unité du peuple algérien et de l’intégrité de son territoire. De même que le FLN devait être considéré comme « le seul et unique représentant du peuple algérien ».

Mais le 10 novembre 1959, croyant surprendre les responsables du FLN, de Gaulle et, contre toute attente, après son rejet arrogant de s’adresser aux politiques algériens, daignait enfin vouloir établir des contacts avec ce qu’il appelait « l’organisation extérieure de la rébellion ». Autrement dit, ces mêmes dirigeants auxquels il disait moins d’un mois auparavant : « Les insurgés ? Il ne tient qu’à eux de régler avec les autorités les conditions de leur retour comme je l’ai proposé en offrant la paix des braves… A moins, poursuivait-il, qu’ils croient pouvoir obtenir qu’un jour la République leur accorde le privilège de traiter avec eux du destin de l’Algérie, les bâtissant par-là même un gouvernement de l’Algérie. Il n’y aura aucune chance que la France se prête à un tel arbitraire ». La réponse du GPRA tombe le 20 novembre, elle enjoignait la partie française de s’adresser aux cinq détenus (tous ministres du Gouvernement provisoire) pour entamer des négociations.

Comment, lui, de Gaulle, parler à des « prisonniers » ? Alors qu’il cherchait à gagner du temps, le FLN de son côté s’était embourbé dans des problèmes qui laissaient apparaître toute la fragilité de l’équilibre politique né du système de la cooptation et non d’un fonctionnement démocratique de ses institutions. Des fissures, dangereuses entre les politiques et les militaires, apparurent, mais l’ennemi ne devait rien savoir. Le 14 juin 1960, de Gaulle appelait derechef à établir des contacts. Il subordonnait, encore une fois, toute idée de pourparlers « au dépôt » des armes préalable. Non sans hésitation, le GPRA accepte de « prendre contact », ce qui ne signifie pas « négocier ». Ahmed Boumendjel et Mohamed Seddik Benyahia seront désignés pour se rendre à Melun le 26 juin 1960.

Six jours avant, se déroulait à l’Elysée l’opération du nom de code « Tilsitt », plus communément connue sous le nom « Affaire si Salah ». Injustement du reste, puisque de Gaulle recevait dans la clandestinité tout le conseil de la Wilaya IV et non pas son colonel si Salah Zamoum, seul. Benyahia et Boumendjel rencontreront pour leur part à Melun, Roger Moris, le général de Gastines et le colonel Mathon. L’accueil est exécrable. Il n’est pas seulement froid mais méprisant. Il leur fut délivré des laissez-passer et non des « sauf-conduits diplomatiques ». De plus, ils ont été enfermés dans les locaux de la préfecture, afin de leur interdire tout contact avec la presse. Ils y ont passé trois jours à écouter un discours paternaliste et dédaigneux d’un autre âge, alors qu’ils pensaient qu’ils avaient été conviés à discuter des modalités d’organisation du référendum d’autodétermination.

Considérant qu’ils étaient les plénipotentiaires d’un gouvernement légitimé par la lutte armée du peuple et non des porteurs de drapeau blanc en vue d’une capitulation, les émissaires algériens se sont retirés. Ils auront malgré tout forcé le respect des commentateurs par rapport à leurs interlocuteurs dont les propos périmés étaient dépassés par la réalité sur le terrain. L’entrevue de Melun a certes échoué, mais elle aura imposé le FLN comme seul et unique représentant du peuple algérien en lutte. La France cherchera bien entendu un affidé en vue d’une troisième voie, qu’elle ne trouvera jamais. Plutôt oui, elle le rencontrera lors des manifestations du 11 décembre 1960. Le peuple dans la rue imposait définitivement sa parole et ceux qui étaient avaient pour mission de la porter.

Notes de renvoi :

- 1 – Interview de combattants de l’ALN par Robert Barrat, journaliste à France Observateur (octobre 1955). Cité par Mabrouk Belhocine dans Le Courrier d’Alger- Le Caire. Editions Casbah. Alger 2000. p.95
- 2 – Proclamation du 1er Novembre.
- 3 – Cité par Rédha Malek dans L’Algérie à Evian. Editions Dahlab. Alger 1995. pp.16-17.
- 4 – Le Courrier d’Alger- Le Caire. pp. 88-89.
- 5 – Soustelle (1912-1990). Parlementaire pro-sioniste. Gouverneur général de l’Algérie 1955-1956. S’engage dans l’OAS en 1960.
- 6 – Vincent Mansour Monteil (1913-2005). Linguiste, ethnologue, orientaliste. Spécialiste du Maghreb et du Machreq. Il s’est converti à l’Islam en 1977.
- 7 -Ferhat Abbas et Abderrahmane Kiouane rejoindront le FLN le premier à l’automne 1955, le second arrêté en novembre 1954 intégrera ses rangs à la même période.
- 8 – Op. cite. Note 4.
- 9 – Pierre Stibbe (1912-1967) : Socialiste, militant des droits de l’homme, avocat de militants du FLN. Il s’est distingué en réclamant des sanctions contre les tortionnaires. Auteur de La Question algérienne (Ed. de Minuit, 1958) (avec J. Dresch, Ch. -A. Julien, H. Marrou et A. Sauvy). * Roger Stéphane : Intellectuel et journaliste. Co-fondateur de France Observateur. Auteur de La Tunisie de Bourguiba. Plon. Paris – 1958. * Claude Bourdet (1909-1996) : Ecrivain, polémiste, journaliste, co-fondateur de France Observateur. Il condamne la torture dans un article intitulé : « Y a-t-il une gestapo en Algérie ? » En octobre 1961, il dénonce vigoureusement le préfet Papon. Membre actif de l’Association France-Palestine.
- 10- La délégation était composée de Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider. Ils seront rejoints par le docteur Mohamed Lamine Debaghine, désigné à la tête de l’institution par Abane Ramdane. Une décision désapprouvée notamment par Ben Bella.
- 11-Edgar Faure (1908-1988). Président du Conseil, président de l’Assemblée nationale française, plusieurs fois ministre.
- 12- Lettre de Abane Ramdane à la délégation extérieure au Caire. Op. Cit. p. 119.
- 13- Op. Cit. pp. 164-165.
- 14- Rédha Malek. Op. Cit.
- 15- Le Courrier d’Alger – Le Caire. p. 169.
- 16- Op. Cit. p. 187.
- 17- Op. Cit. p. 191.


Edition El Watan du 12 juin 2010
Par Boukhalfa Amazit

À propos de Artisan de l'ombre

Natif de Sougueur ex Trézel ,du département de Tiaret Algérie Il a suivi ses études dans la même ville et devint instit par contrainte .C’est en voyant des candides dans des classes trop exiguës que sa vocation est née en se vouant pleinement à cette noble fonction corps et âme . Très reconnaissant à ceux qui ont contribué à son épanouissement et qui ne cessera jamais de remémorer :ses parents ,Chikhaoui Fatima Zohra Belasgaa Lakhdar,Benmokhtar Aomar ,Ait Said Yahia ,Ait Mouloud Mouloud ,Ait Rached Larbi ,Mokhtari Aoued Bouasba Djilali … Créa blog sur blog afin de s’échapper à un monde qui désormais ne lui appartient pas où il ne se retrouve guère . Il retrouva vite sa passion dans son monde en miniature apportant tout son savoir pour en faire profiter ses prochains. Tenace ,il continuera à honorer ses amis ,sa ville et toutes les personnes qui ont agi positivement sur lui

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